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Alain Turgeon
Interview
L'emprise des sens


Alain Turgeon

par Thierry Guichard



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Le cinquième livre d'Alain Turgeon raconte les tribulations sociales et sexuelles d'un jeune homme en quête de lui-même. Désopilant et tendre, " Tu moi " vise à la résurrection.

Écrit à la seconde personne du singulier, Tu moi reconstitue des épisodes de la vie du narrateur, pris entre ses désirs amoureux ou sexuels, ses petits boulots et l'ambition de devenir écrivain. Drôle, dans les scènes qu'il décrit autant que dans la manière de les décrire, le roman pour autant laisse percevoir un malaise profond. Pas tant celui d'un être inadapté aux règles de la hiérarchie du travail, que celui d'une société absurde, tout entière livrée à la publicité et au commerce. Un monde dans lequel notre homme, qui n'a de cesse de vouloir coucher avec les femmes qu'il croise, fait l'effet d'un clown lunaire ou d'un Buster Keaton dont la maladresse révèle, a contrario, la dureté de l'existence.

La phrase d'Alain Turgeon, depuis son premier roman Gode Blesse dont la publication est évoquée ici, semble tituber dans sa fausse naïveté, son air d'enfance, sa gaucherie qui se veut le reflet de celui qui parle. Les trouvailles stylistiques sont nombreuses qui, en faisant sourire le lecteur, révèle un monde intérieur légèrement fissuré. Ainsi, lorsque notre bonhomme mate une jeune femme dans les allées d'un supermarché et que celle-ci s'en rend compte : " Tu es pris les yeux dans le sac " et plus loin, " tu prends ton courage à une main, ce qui suffit amplement vu sa taille ". Dans la précision avec laquelle, n'épargnant aucun détail infime, Turgeon livre sa panoplie de préliminaires pour arriver à ses fins érotiques, l'homme montre du moins qu'il est un fin observateur de lui-même, autant dire de nous tous.
Le Québécois vit à Lyon, dans ce quartier de la Croix Rousse qui met le reste de la ville à ses pieds. Il a débarqué dans la capitale des Gaules en 1989, bénéficiant du jumelage de Lyon avec Montréal. Né à Lévis, sur la rive sud du Saint-Laurent, Alain Turgeon a d'abord fait des études en polytechnique dans le génie informatique. Mais ce qui importe le plus, dans ce qu'il raconte de sa vie, c'est la découverte de l'amour : " je suis tombé amoureux pendant la deuxième année de mes études. Jusque-là, je croyais que l'amour, c'était une blague. Que c'était piner qui comptait. " Premier amour et première dépression... Sa vie et son oeuvre se nourrissent de ça. Le deuxième amour l'attend donc à Lyon quand il y débarque une première fois au point qu'il revient en France en 1991, son diplôme d'ingénieur en poche. Il travaille un temps à Paris, mais prend très vite l'habitude de se faire virer de tous les postes qu'il occupe : il est allergique à la hiérarchie et son travail ne l'intéresse pas beaucoup. Il reprend des études à Lyon en lettres classiques. " Je voulais répondre à cette question : qu'est-ce qui s'est passé dans l'Antiquité qui fait qu'on en parle toujours ? Je fais alors les études que j'aurais dû faire. " Sa deuxième compagne lui fait découvrir la littérature. Il écrit un texte sur la manière de gruger la SNCF qu'il envoie à un concours lancé par le magazine Cosmopolitan. Il ne gagne pas, pour des raisons morales, mais l'éditorial ne parle que de son texte. L'homme sent dès lors que l'écriture est une voie légitime. Il jettera son métier d'ingénieur aux orties, prendra les chemins buissonniers des petits boulots, des amours éphémères, de l'écriture. Gode blesse (Michalon, 1997) est remarqué dès sa parution par la critique mais l'homme qui se voyait déjà tout en haut de l'affiche ira de désillusions en désillusions. Une longue période un peu trouble va le mener droit vers la dépression : il consomme un peu trop de drogues douces (" en des quantités dures "), tombe amoureux, se fait larguer, trouve un boulot, se fait larguer. Tu moi est le fruit de ces années troubles : le roman tente de rassembler les membres épars de son auteur. Rencontre autour d'un filet de julienne aux graines de pavot, avec un écrivain intuitif qui pointe au RMI mais reste libre.

Comment faut-il entendre le titre de votre nouveau roman, Tu moi ? Est-il une façon de dire que tu = moi ?
À la place de ce titre, j'aurais pu écrire " Fou ". C'était pareil. En quatrième de couverture, il y a tous les titres par lesquels je suis passé en cinq ans. J'ai eu besoin de sortir de la première personne pour me voir à la deuxième, pour me retrouver. Je décolle mon visage de la vitrine et j'essaie de recoller les morceaux de moi-même mis en pièces après un traumatisme amoureux.

Vous évoquez " l'écriture vitale " qui " ferait voler (votre) vie en éclats ". Pensez-vous que le projet autobiographique soit le seul valable ?
Ce n'est pas tout à fait ça. La question de l'intérieur, je ne me la pose pas ainsi. Même si je parle d'une histoire réelle, vraie, pour quelqu'un qui me lirait en Chine par exemple, ça semblera totalement imaginaire. Des histoires totalement imaginaires il y en a plein à la télé. Ce n'est pas mon rôle d'en ajouter de nouvelles. Ce que j'aime découvrir, c'est la véracité et comme c'est ce que je recherche, c'est aussi ce que je produis. Si je n'entre pas dans la compétition de l'imaginaire, en revanche, mon imaginaire se transforme en style.

Mais est-ce risqué d'écrire sa propre vie ?
Tout le parcours de l'écriture à la publication s'effectue dans le but de faire reconnaître un talent pour pouvoir en faire un métier. C'est risquer sa vie en même temps que sauver sa peau. Ma peau intérieure. Cette conscience qui m'habite. Qui est ma bite (rires)...
Je suis parti avec énormément d'illusions sur l'écriture, l'édition. J'ai découvert des données de la réalité, du système. J'ai imaginé qu'on rencontrait le succès comme on prend le bus. Mais non : il y a toute une machine longue à mettre en route. Le talent ne se fait pas sans opiniâtreté. J'ai revu mes espoirs à la baisse.

Vous évoquez beaucoup votre coiffure dans Tu moi. C'est si important que ça la coiffure ?
Oui. Je traverse des moments où je suis tellement angoissé que la seule chose qui permet de m'en sortir, c'est d'investir dans le superficiel. Un superficiel que j'élève au rang de souci énorme. Ça m'aide à respirer de m'investir avec beaucoup de sérieux dans le superficiel. C'est pour moi la base de l'élégance. Mais ce n'est pas la coiffure qui m'intéresse ; c'est MA coiffure.

Vous faites un parallèle entre coiffure et style et affirmez que vous désirez " passer aperçu mais pas trop ". Le style vise à " passer aperçu " ?
Je vais vous décevoir : c'est juste un jeu de mots. Je n'ai pas toujours envie de passer aperçu. Je me partage entre l'envie de me cacher, de cesser d'exister et l'inverse. C'est aussi une question d'âge et d'éthylisme : je m'entraîne pour devenir alcoolique. Mais comment faire autrement : c'est pas permis tout ce qu'il y a de bon à boire ici !
En fait, je ne suis pas alcoolique : je suis quelqu'un qui boit tout le temps l'apéro.
J'ai l'impression de m'être socialement affranchi avec mon diplôme d'ingénieur. J'ai abandonné ce métier, alors maintenant je pars à la recherche d'un statut supérieur : plus de prestige et plus de liberté. Grâce à la littérature. J'ai l'impression qu'il y a de réels bénéfices à tirer de la conquête de ce statut. Ce désir s'est mis en place quand j'ai changé de pays. Au-delà de ça, je me sers de l'écrit pour donner un véritable désir d'échange qui ne s'exprime pas assez dans l'oral. Dans les situations de conversation, je n'arrive pas à aller assez loin et assez précisément pour donner à ma pensée le sentiment d'une réelle existence.

Vous avez le sentiment d'avoir changé de style depuis Gode Blesse ?
Ce n'est pas mon style qui a changé. C'est ce que je vais faire avec mon style. Par moments, j'ai envie de brasser la langue. Dans Tu moi, je voulais mettre des mots où il n'y en avait pas avant. En fait, j'ai toujours l'impression que le livre que j'écris sera le dernier. J'ai écrit ainsi cinq derniers livres (rires). Je cherche beaucoup, dans l'écriture, une solution pour essayer de me poser dans la vie. Me dire que je peux entamer quelque chose qui l'an prochain aura du sens.

Votre phrase claudique de manière moins spectaculaire qu'au début, non ?
La claudication est constante. C'est une façon de créer un contrepoint. Le contrepoint produit et enseigne quelque chose.

On rit à vous lire. Mais l'humour n'est-il pas un moyen de rendre possible l'impudeur ?
Tout mon art consiste à démêler la pudeur de la pudibonderie. Tout mon art est là, mais je ne sais pas si j'y arrive. C'est une intention, une émotion, une sensation, c'est flou, ça ne se prouve pas par a+b. Le français, avec ses nuances, on dirait vraiment que c'est une langue faite pour écrire. Mais plus tu vas dans la nuance, plus tu constates qu'il y a une lutte des classes là-dedans. Tout le monde n'a pas accès au vocabulaire, à la nuance.

Vous utilisez beaucoup le jeu de mots. Il vous arrive d'en supprimer, de vous censurer ?
Je ne me pose pas la question comme ça. J'essaie d'écrire le moins possible, mais je réécris beaucoup. Les jeux de mots que j'enlève lors de la réécriture, ils n'ont pas été assez travaillés. C'est le style qui fait le ménage, pas moi qui me censure. C'est vrai que des jeux de mots, j'ai tendance à m'en autoriser plus que nécessaire. Ils sont comme des grains de noisette dans la tablette de chocolat du texte...
Pour revenir à l'humour : c'est un outil formidable pour parler des tabous. L'humour fonctionne comme une lampe de poche dans le tunnel des tabous.

On rit donc, mais paradoxalement, le roman est bâti sur un sentiment d'inappartenance au monde...
C'est que je suis totalement désespéré ! Pas tout le temps, mais je traverse des phases de désespoir abyssal, voire abipropre... Il faut que je m'habitue à ça.

... qui vous confère, en tant que personnage, une dimension burlesque, non ?
C'est le résultat de ce que je recherche : que mon désespoir soit drôle pour les autres et pour moi. Je ne cherche qu'à être léger et insouciant.

Dans ce que vous dites du monde moderne, le supermarché, le travail, les emplois au noir, vous montrez une déshumanisation du monde. Vous voulez dénoncer ça ?
Intuitivement j'ai ce désir-là sans toutefois en faire mon cheval de bataille. Si je vais chez Attac, c'est pour faire mes courses (rires). Ce sentiment de déshumanisation du monde contemporain, je le porte en moi, comme tout le monde, je pense.

Vous décrivez dans le détail la manière avec laquelle vous parvenez à faire l'amour à une femme d'abord récalcitrante. N'avez-vous pas peur de vous condamner ainsi à ne plus pouvoir séduire vos lectrices ?
Ah ! C'est une question que je me suis posée. Qui m'a rempli de doute comme si j'étais au bord d'un puits. C'est une question d'hommes ça. À cette question d'hommes, les femmes répondent par des réponses de femmes...

Tu moi
Alain Turgeon
La Fosse aux ours
220 pages, 18 e

Thierry Guichard

   

Revue n° 072
(Avril 2006).
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