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Interview
De l'agitation et des agités




par Eric Dussert



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Contestataire devenu éditeur, Gérard Guégan est aujourd'hui romancier. Il rappelle les riches heures de la maison Champ Libre, haut-lieu de l'ultra-gauche et du situationnisme.

Après avoir tracé la chronique des éditions du Sagittaire qu'il anima entre 1975 et 1979 (Ascendant Sagittaire, Lmda N°35), Gérard Guégan revient à rebrousse-chrono sur son expérience antérieure, la fondation des éditions Champ Libre avec Gérard Lebovici (1932-1984), impresario proche de Guy Debord mystérieusement assassiné.
Fils d'une Arménienne de Smyrne et d'un fils de marin débarqué dans le sud tunisien, Gérard Guégan avoue une autre filiation, celle de Stendhal qui souhaitait tout conquérir de haute lutte.

Après une nuit d'émeute, le 10 mai 1968, il s'embarque aux côtés de Lebovici. Où la petite histoire de ce duo plein d'appétit rencontre la grande : si l'on n'a jamais écrit bien clairement que les premiers comités de lecture de la sévère équipe de la NRf se déroulaient dans une maison de passe, Guégan dévoile tout le paquet : " il existait un autre point commun entre Lebovici et moi (...) la bite nous bouffait la tête ". Ces " dévorants sexuels " vont marquer leur temps en secouant le cocotier de l'ultra-gauche révolutionnaire. Jusqu'à la lettre du 28 octobre 1974 où Lebovici rompt l'" association ".
Premier volet de cette histoire, le présent volume revient sur les années 1968-1971 vingt livres publiés , sur l'état d'esprit d'une époque et celui d'un jeune trublion dont le " dandysme (...) l'a toujours emporté sur l'esprit de parti ". Mauvaise tête ou homme de conviction, il se souvient de Raoul Vaneigem " l'évangéliste béat ", ou de Guy Debord, " un poseur et un fourbe " dont Champ Libre a publié, après Buchet-Chastel, le texte majeur : La Société du spectacle (1971).

Comment êtes-vous arrivé au PCF ?
Je suis d'une famille de militants communistes. Évidemment, j'ai été contre le père quand il fallait l'être, vers 14-15 ans. À cause du jazz, des beatniks, je portais des jeans, le blouson rouge de James Dean. Une caricature. Et puis il y avait le rock'n'roll. Ce mélange a produit vers la fin de 1956 un anarchiste, au grand dam de ma famille. Dans le milieu be-bop marseillais, il y avait une ou deux figures merveilleuses d'anarchistes. Là-dessus, il y a eu le coup d'État d'Alger de mai 1958. C'était très sérieux et Jacques Duclos a écrit dans L'Humanité, " Si de Gaulle n'est pas Hitler, Soustelle est déjà Goebbels ". Je pensais que nous allions vers une guerre civile, qu'il fallait s'engager dans un parti ou une armée assez solide pour résister au fascisme. D'où le PC, ce qui a fait le plus grand plaisir à mon père. Mais c'était aussi la naissance de la contestation au sein du parti, par les membres les plus jeunes : l'Union des Étudiants Communistes. À l'exception des situationnistes, tous les contestataires y sont passés. Je m'y sentais bien, comme dans une grande famille plutôt confortable, où l'on ne me faisait pas grief de lire la Série noire. L'époque était paroxystique. C'était un tel bordel que, d'une certaine manière, c'était réjouissant.

Vous allez plus loin en fondant le groupe Prisu.
C'est un groupe informel réuni après le 24 mai 1968. Dans mon opposition frontale à la direction du PC, j'ai aussi composé un Comité Vietnam à Argenteuil, le deuxième de France, et un Cercle de la Jeunesse Communiste. j'avais 27 ballets. Ça marchait fort, on a fait du théâtre et d'autres activités. Quand les manifs ont commencé à Paris j'y étais dès le 3 mai le groupe Prisu s'est composé de voyous de la banlieue, tous de la Jeunesse Communiste et tous en infraction avec le PC qui marchait à reculons. Par dérision on s'est nommé le groupe Prisu, symbole de la marchandise bon marché. Entre nous on s'appelait les Biffins.

Comme les chiffonniers dans Les Biffins de Gonesse de Jacques Perret ?
C'est ça, et là, notre radicalisation est rapide. On aurait pu sortir à droite du PC, on en est sorti à gauche et même à l'ultra-gauche. Des lectures, des rencontres à Censier nous ont appris beaucoup. Le groupe a perduré 18 mois puis Champ Libre a grignoté le groupe. On n'était pas loin d'adopter une formule : le militantisme, stade suprême de l'aliénation, parodie d'un titre de Lénine. Nous étions hostiles à l'idée de l'encartage qui coupe le parti des masses et qui accroît sa bureaucratie. Pour nous, c'est l'action qui créé le groupe.

Ce militantisme autonome vous conduit au situationnisme ?
Oui, nous sommes violents mais nous sommes aussi persuadés d'être de brillants théoriciens. On lisait des textes qu'on n'avait jamais lus, des textes des années 30, Pannekoek, les " gauchistes " selon Lénine et puis L'Internationale Situationniste. C'est aussi ma culture. J'étais très proche de l'esprit surréaliste, de Vaché, Rigaut. Un candide qui aurait assisté à nos discussions aurait été surpris par la variété des sujets abordés : de Nicholas Ray à la Révolution.

L'époque paraît avoir été très bavarde, en effet...
Mai 1968 c'est le moment où de parfaits inconnus se sont adressé la parole et ont entamé des discussions qu'ils n'avaient jamais eues. Et qu'ils n'auront plus. Des ennemis de la veille échangeaient des idées. Dans une société où règne l'incommunicabilité, fonds de commerce de cinéastes comme Antonioni, on s'est mis à communiquer. Le verbe était en effet essentiel. Épuisant mais essentiel. On peut s'en moquer mais pour moi c'est un moment extraordinaire. J'ai en tête des images de bourgeois avec montre à gousset parce que ça existait encore , parlant avec des jeunes. La revendication de la parole était fondamentale. Je pense qu'il faut toujours l'ouvrir...

Cela vous a joué des tours ?
Aujourd'hui encore. C'est une façon de lutter contre le temps qui passe. Spontanément, je suis porté à la rencontre et je peux tolérer des bavardages vains et stupides parce que je trouve qu'ils disent toujours quelque chose de l'intime de l'autre. On en a besoin si on veut écrire des histoires.

Quelles réactions ont suivi la publication de votre précédent volume de mémoires ?
J'ai été sidéré parce que la librairie Gallimard avait pris l'initiative d'organiser une soirée. Elle était à l'image de ce que j'aime. Mais sans attaque. Ça fait partie du système aujourd'hui : soit on ignore, soit on applaudit. Les critiques n'ont jamais eu autant de pouvoir, économique notamment, et n'ont jamais été aussi peu contradicteurs. Un truc bizarre : ils n'ont pas d'ambition. S'ils en avaient, ils sauraient que le temps est très court et que pour se faire une image, rien ne vaut l'attaque.

C'est un manque de vision historique ou de culture ?
Oui, je suis frappé par le manque d'arrière-plan. Il faut avoir les références. Le livre et la parole vont ensemble. Le livre et le verbe.

La polémique était très présente dans Les Cahiers du Cinéma, revue à laquelle vous collaboriez ?
Les articles de Godard ou de Truffaut pouvaient être assassins. Aujourd'hui, très peu. Regardez: le dernier B.-H. Lévy a suscité des réactions aux USA, en France pas. À part Jérôme Garcin et Pierre Marcelle (et Lmda, dans son numéro d'avril, ndlr), qui ont montré qu'ils n'étaient pas dupes. Garcin compare Lévy à Johnny Hallyday. Ailleurs : rien, le silence total. La France est un pays très... stalinien. J'ai été élevé dans ce bain : on ne parle pas des ennemis parce que c'est leur faire de la pub. Moi, je suis pour Léon Bloy, pour Léautaud, pour les gens qui disent ce qu'ils pensent.

Des vertus de la polémique...
C'est une excellente manière pour les plus jeunes de se faire les dents. Je ne lui en veux pas, mais Michel Foucault a été le premier à me dire que la polémique n'était pas vertueuse. Chez Godard la polémique c'est " je flingue untel et pour moi le cinéma ça devrait être ça ". La polémique doit avoir aussi une part de proposition. C'est d'ailleurs pour ça que les groupes littéraires à l'instar des groupes politiques ont offert beaucoup. Prenez les surréalistes : tous ont produit peu ou prou. Étre contre, c'est productif. La négation de la négation en philosophie hégélienne, c'est la production d'un nouveau positif. Chez les post-situs, on n'a plus que la négation.

Pourquoi avez-vous choisi la voie du livre ?
J'avais envie de faire du cinéma, j'en ai fait d'ailleurs en 1965, et j'ai découvert le travail d'équipe. Ça m'a déplu. L'exercice solitaire de la lecture et donc de l'écriture était plus intéressant. L'écriture est souple, on peut passer du journal intime au récit collectif. Mais je ne pensais pas faire des livres. Je caressais des idées de collection pour vivre et Gérard Lebovici m'a mis au pied du mur. J'ai appris sur le tas cet artisanat, mais je n'en ai pas fait un métier. Un autre de mes rêves était de devenir parolier d'un groupe de rock.

Vos rapports avec Gérard Lebovici étaient ambivalents ?
C'était une relation étrange, amicalo-amoureuse, comme entre des gens qui travaillent ensemble. On va passer sur les propos délirants de l'autre et puis un jour, sur un mot, on part en guerre. Je ne l'ai jamais flatté. Et lui non plus.

Dans votre relation, quelle fut la part de la provocation ?
Il y en avait. Dans les rapports amicaux, il faut de l'ironie, et de la provocation... Il est certain que si j'avais été en âge d'intégrer le groupe surréaliste, je n'aurais pas tenu. J'aurais été proche de Roger Caillois. La cérémonie du groupe me fatigue. Je suis resté un emmerdeur.

Pourquoi avoir intégré des dialogues réinventés dans un volume de mémoires, plutôt documentaire par essence ?
Je voulais reconstituer le vivant. Pour moi, c'est une histoire, pas un livre d'histoire. L'époque était à la parole, au dialogue, au bavardage, au délire verbal, autant retourner au dialogue. Ils sont néanmoins assis sur une documentation importante. Mes agendas de l'époque agissent sur ma mémoire.

Les vieilles rancoeurs de cette époque subsistent-elles ?
J'ai toujours préféré compter mes ennemis plutôt que mes amis. C'est ce qu'il faudrait enseigner aux plus jeunes : les amis sont destinés à trahir. Je tire le premier, c'est ma violence naturelle. La cruauté de la vie n'est jamais aussi forte que lorsqu'on vous rapporte des propos de personnes sur lesquels vous pensiez pouvoir compter.

À l'enseigne de Champ Libre, quels textes vous paraissent les plus importants ?
Spontanément, je dirai que ce sont ceux de la collection " Symptôme ", le Journal d'un éducastreur de Jules Celma et le rapport du Front homosexuel d'Action Révolutionnaire, parce qu'en les publiant j'ai vraiment eu l'impression de faire bouger les choses. Il y a aussi les textes révolutionnaires historiques, comme ceux de Joseph Déjacque, et puis le mélange des deux : Les Habits neufs du président Mao de Simon Leys. Sortir ce livre a été une vraie jouissance. Aujourd'hui, priment à mes yeux ceux qui ont rapport avec l'agitation. Le free jazz et Boulgakov auraient pu paraître ailleurs.

Si on vous ouvrait les portes d'une maison d'édition, vous y repiqueriez ?
Pas sûr. Vous savez, j'ai quand même un âge... J'ai des tas d'envies, des choses à écrire. Mais en vous répondant non... À l'époque du Sagittaire, on terrorisait la critique. Aujourd'hui, il faudrait se taper tous ces gens de la presse littéraire. Bof... J'aimerais être l'oncle Paul de nouveaux Spirou, ou Bukowski chroniqueur de la Free Press. Un pied dedans, un pied dehors... Pour pouvoir être dehors.

Cité Champagne, esc. i, appt. 289 95-Argenteuil
Gérard Guégan
Grasset, 543 p., 21,50 e

Eric Dussert

   

Revue n° 073
(Mai 2006).
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