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Claude Ponti
Interview
La fantasmagie de Ponti


Claude Ponti

par Eric Dussert



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Institution du livre illustré pour enfants, Claude Ponti publie son troisième roman où se déploie toute la richesse de son univers graphique et verbal.

Il a la faveur des petits et de leurs parents : Claude Ponti est l'auteur phare du livre pour enfants. Son inventivité, ses astuces et ses ogres, ses doudous méchants et ses cauchemars ont définitivement marqué les esprits. " Un Ponti sinon rien " est le slogan d'une génération de gamins, qui, tombés tout jeunes dans les profuses poussinières d'albums troublants et réjouissants, n'en démordent plus. Tant mieux, l'oeuvre de Ponti est une école de la fantaisie.
Romancier depuis 1995, Ponti laboure d'une plume aussi libre qu'alerte les terres d'un surréalisme doux qui n'est pas sans évoquer les extravagances de Desnos, Prévert ou Queneau.

Pourtant, ses premières proses creusaient avec beaucoup d'âpreté deux époques d'une vie. Il y eut Les Pieds bleus (L'Olivier ; Points-Seuil, 2003), admirable chronique d'enfance, douloureuse et enjouée, rédigée exactement entre Guerre des boutons (Pergaud) et Poil-de-Carotte (Renard), puis Est-ce qu'hier n'est pas fini ? (L'Olivier, 1999), un roman de formation où s'évacuaient les malaises, jamais tout à fait résorbés, de l'adolescence. Très visuel, son nouveau roman, Le Monde, et inversement, le " roman de la maturité " dit son éditeur, conjugue dans la prose tous les jeux du vocabulaire et des images que l'on trouvait jusque-là dans ses albums. Dans la jubilation donc, avec quelques deuils, un soupçon de chômage, de la mesquinerie, des bourriques de copropriétaires, un vieux pervers (ancien prof, auteur de livres pour enfants), bref, la population bigarrée d'un vieil immeuble parisien où règnent les malices de deux fillettes inspirées, magiques et tendres.
À l'occasion également de la parution de deux volumes de théâtre et d'un album documentaire hors commerce, Ponti Foulbazar. Tout sur votre auteur préféré (L'École des loisirs), une rencontre s'imposait.

On ne vous attendait pas sur le terrain de la littérature " pour les grands ". Qu'est-ce qui vous a poussé à pénétrer ce champ épineux ?
Les livres pour enfants, progressivement, m'ont amené au texte écrit. Et j'ai commencé deux romans. L'un des deux était un livre sans recul (Les Pieds bleus). Mais je n'écris jamais sans recul pour les enfants. J'ai changé le livre de terrain. Et du livre jeunesse je suis passé au livre vieillesse en moins d'une heure.

Vous intervenez dorénavant dans un registre plus rare encore : le théâtre pour enfants. Souhaitiez-vous combler une lacune de l'offre éditoriale ou vous êtes-vous laissé aller à un désir personnel ?
J'ai écrit trois petites pièces à jouer devant des enfants. Par des comédiens adultes. J'avais en tête une histoire où un enfant disait : " quand j'étais vieux ", " quand j'étais mort ", " quand j'étais comme ci ou comme ça. " Quand j'ai trouvé comment faire, j'ai écrit La Pantoufle. Je m'étais bien eu, car c'était une pièce de théâtre et je ne m'y attendais pas du tout. Je m'attendais ailleurs, dans mon album pour enfants suivant par exemple. Ensuite les autres pièces sont venues, elles faisaient un ensemble et refusaient de se séparer. Quant aux lacunes, je ne connais que les miennes, qui sont abyssales, et je ne me permettrais en aucun cas de combler les lacunes de qui que ce soit d'autre alors que j'ai ce qu'il faut à demeure.

Votre parcours, qui passe par les beaux-arts et le dessin de presse, ne vous a-t-il jamais poussé vers la peinture ?
Mon parcours passe par Lunéville, ville de ma naissance, pile au commencement de moi, ensuite essentiellement par le dessin de presse, l'édition et la peinture. La peinture était mon activité principale et relativement discrète. Elle s'est trouvée remplacée par les livres pour enfants qui remédiaient à quelques inconvénients majeurs : je n'aimais pas le milieu des galeristes à qui j'avais affaire. " Être en galerie " m'a mis dans la situation de vendre à des gens que je détestais, alors qu'avant je ne donnais ou ne vendais qu'à des amis. Enfin je réprouvais l'idée de l'oeuvre unique qui se valorise avec le temps. Le public des livres pour enfants est sain, franc, clair et direct. L'original est multiple, c'est le livre. Quel bonheur.

Vous citez avec reconnaissance " saint Raymond Queneau ". Vos lectures sont-elles à l'origine de votre désir d'écrire des romans ?
Je ne suis pas sûr de la reconnaissance que j'éprouve pour Raymond Q. J'ai adoré Les Fleurs bleues. Je ne sais pas si j'ai lu Zazie. Les Exercices de style m'ont gonflé, Mille milliards de poèmes, pompé sur des jeux anciens de costumes infinis, m'ont arraché un " bof ! las " (j'étais très rigoureux sur l'originalité). Et l'engouement des enseignants " modernes ", dont ma mère, m'a définitivement écarté de la voie de l'admiration honnête. Probablement que je lui dois beaucoup. Mais je refuse de le reconnaître. D'ailleurs je ne l'ai jamais vu. Ni Raymond Q., ni Raymond R, ni Raymond, l'oncle de ma cousine, qui était trépané pour avoir joué avec un obus devant sa maison après une guerre mondiale. Il avait une rondelle de cuivre pour boucher le trou dans son crâne, rondelle que j'essayais de voir en passant derrière lui quand il était assis. C'était impossible, la peau avait repoussé avec des poils de cheveux dessus. Voila, pour les Raymond. Où est le désir d'écrire là-dedans ? Il vient tout seul comme la mort, selon la définition de Raymond Supervielle : celle qui vient bien toute seule. Et ce n'est pas là sa moindre beauté.

Quels devanciers déclarez-vous : Desnos, Prévert, James Barrie, Kenneth Grahame, Edward Lear ? D'autres encore ?
Oui beaucoup. Comme le singe qui a prononcé le premier mot devant d'autres singes qui ont compris ce qu'il disait. Les auteurs de contes. Les sourds-muets, les bègues, les analphabètes, les inadaptés, les musiciens, les peintres, les jardiniers, tous ceux qui disent autrement, ceux qui écoutent sans rien dire. Comme le premier qui a vu que des collines pouvaient être féminines, la première qui a entendu le vent peigner les arbres comme une chevelure, comme le premier mort qui s'est relevé, qui s'est mis debout sur sa planète, et qui a pissé sur les étoiles. Ceux qui ont vu la peur dans l'amour, ceux qui ont parlé pour repousser la nuit, ceux qui ont entendu l'infini dans une larme. Tous ceux qui, inconnus, ont été lus, ont été racontés, commentés, oubliés, par ceux qui ont oublié, ceux qui ont lu, ceux qui ont été oubliés et sans qui ni Desnos, ni Prévert, ni James Barrie...

On oubliait Lewis Carroll...
Je ne connais pas les circonstances exactes permettant que j'influence aussi radicalement Lewis Carroll. Les dédoublements séculaires et superpositions spatio-temporelles ont peu de secret pour moi, mais dans le cas de Carroll, j'en discutais récemment avec Andersen et Alberto Manguel dans le bus 96 (Porte des Lilas-Gare Montparnasse) : c'est un mystère. On ne peut nier l'influence, ni même la parenté. C'est peut-être là la voie. Il n'est pas improbable que nous ayons la même grand-mère. Mais grand-mère seulement, car Carroll a eu besoin de Tenniel, moi pas.

Du côté des illustrateurs, lesquels ont vos préférences : Gustave Doré ? Arthur Rackham ? Et parmi les contemporains ?
Ha ha ha ; là, c'est moi qui vous attendais. Les illustres auteurs antérieurs et autres illustres Trateurs augustes référents de ma culture consciente et inconsciente, terreau de mon épanouissement, phares de l'humanité. Je vous en mets une pelle. Sachant deux choses : la première. Et d'abord la deuxième, je n'ai jamais séparé les grands illustrateurs des peintres ni du free jazz. Doré, Topor, Bosch, Kubin, Bruegel, Monet, Chaplin, Dürer, Coltrane, Grandville, Callot, Guimard, Goya, Bacon, Scarfitti, Seghers, Bach, Keaton, Ligeti, Mac Cay, Rothko, Sendak. Voilà une bonne pelle. Ensuite, la première chose, c'est que je ne vous citerai aucun contemporain français, je suis trop péteux, à part Tomi Ungerer et Marcel Aymé qui sont des monuments vivants (de 10h à 12h et de 14h à 17h30, sauf le mardi, tarif réduit pour les personnes de petite taille et les mal pas bien voyants).

Très inventifs, les personnages et les objets que vous imaginez signalent une puissante malice et une rare aptitude au néologisme... Où situez-vous la source de ces mots ?
Sous la clavicule de Fonn Vorrth-Worrdh, à droite du chiasma orthosémantique grave (double amblius) à influx mélismatique, en saison. Hors saison, avec supplément synaptique, et sans surtaxe de séjour, mais sans garantie d'asepsie, voyez la note 5 en bas de page du glossaire de Rien.

Plus âpres que vos livres illustrés, vos trois romans sont imprégnés d'une sexualité douloureuse : onanisme, inceste, impuissance... Ne pouvant s'exprimer à mot découvert dans vos livres pour les petits, cet aspect de l'amour a-t-il été " recueilli " par la prose romanesque ?
Je ne parle jamais de sexe explicite dans mes livres pour enfants. Parce que je ne sais pas. Et aussi parce que je pense que les jardins secrets sont faits pour rester secrets. Je hais les adultes qui montrent en permanence aux enfants, à leurs enfants qu'ils savent, eux. Je crois que cela fait partie de la construction de soi, et plus particulièrement la construction identitaire. Comme la construction de soi est présente en permanence dans les récits que j'écris pour les enfants, par la symbolique, la sexualité est aussi présente, ainsi que le reste, mais j'espère réussir à laisser les enfants libres d'entrer/utiliser les situations symboliques. Attention ! il faut que j'introduise un peu de dérision distanciatoire : dans mes romans pour grandes personnes, je parle aussi de construction de soi. Les problèmes sexuels que vous citez qu'en est-il pour vous des cornets de glace, vous préférez à l'ancienne ou ordinaire ? en sont des accidents, des fondements bonzaïques, ou des manifestations non souhaitées et non limitées à la Mour, ou à la Sex Ualité (là Lacan canpran pa). L'inceste est destructeur, défondateur, en sa présence une impuissance sexuelle supposée ou provoquée est un gag. Ou une protection. Ce qui m'intéresse, en matière de construction de soi, ce sont les catastrophes. Et la résilience. Et le comique, c'est que je crois en parler également aux enfants et aux grandes personnes mais pas de la même façon. Voila un paragraphe plein de prétention et de mots sérieux. J'espère avoir enfilé des phrases alambiquées et indigestes. Un peu de citron, wasabi ?

Dans Est-ce qu'hier n'est pas fini ?, vous écriviez " la vraie peur c'est d'être soluble ". La fragmentation est donc bien une question centrale pour vous ?
Oui. La solubilitude de l'individu, sa fragmentation toujours possible, la miriadisation est centrale chez moi. Centrale et nucléaire. C'est aussi ambivalent et alternatif. Souvent se dédoubler, se démultiplier sauve la vie. Il arrive fréquemment qu'il soit plus supportable, ou plus sain, d'être soi-même plusieurs afin d'affronter des situations complexes. L'union fait la force, donc pour s'unir, il faut être plusieurs, faire front commun est une bonne attitude mais parfois on s'échappe plus facilement si l'on est plusieurs : l'un occupe l'ennemi, les autres se barrent. Tragique : qu'arrive-t-il à celui qui reste ? Est-il sacrifié, arrive-t-il à s'échapper ? Collabore-t-il ? Fait-il Sépuku ? À vous de voir, chaque situation est différente, voyez avec votre ego intrapersonnel, votre conscience, votre sens de la solidarité égotique.

Claude Ponti
Le Monde,
et inversement

L'Olivier, 301 pages, 20 e
La Trijolie (1) :
La Pantoufle

et La Trijolie (2) :
Bonjour
(suivi de) Où sont les mamans ?
L'École des loisirs
78 et 64 p., 7 et 6,50 e

Eric Dussert

   

Revue n° 074
(Juin 2006).
Commander.

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