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Pierre Bergounioux
Interview
Travaux des jours


Pierre Bergounioux

par Jean Laurenti



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côté de ceux dans lesquels il note la substance de ses lectures, Pierre Bergounioux emplit depuis 1980 des cahiers de la matière même du quotidien : actes, paroles, pensées. Les éditions Verdier en publient une première livraison qui porte sur une décennie.

Depuis plus de vingt ans, Pierre Bergounioux, né à Brive en Corrèze en 1949, bâtit une oeuvre singulière et exigeante. De Catherine, son premier récit, publié par Gallimard en 1984, à Back in the sixties paru chez Verdier en 2004, en passant par Ce pas et le suivant, Miette, L'Orphelin ou encore Le Premier Mot, il creuse un même sillon au long duquel chaque livre constitue un jalon. Il s'agit de " dissiper le vaste et profond mystère de l'origine ", de tirer à chaque fois un pan supplémentaire du voile qui nous dissimule la vérité des choses auxquelles, pris entre les nécessités de l'Histoire et le hasard des destinées, nous sommes confrontés.

/I> Avec ce Carnet de notes, ample journal qui couvre dix années, on accompagne un homme dans ses travaux des jours. Père de famille inquiet, professeur, époux d'une jeune femme rencontrée jadis au pays natal, lecteur à l'appétit insatiable, Pierre Bergounioux naît sous nos yeux à son métier d'écrivain. On retrouve dans ces pages la rude élégance d'une écriture, portée par un désir constant de justesse, qui cherche à atteindre le coeur des choses. Et y parvient.
Rencontre dans une maison nichée sur les hauteurs de Gif-sur-Yvette, un écrin de verdure que Pierre Bergounioux présente en riant comme " le seul coin de la banlieue parisienne qui ressemble à la Corrèze ".

Ce qui frappe, à la lecture de votre Carnet, c'est de voir combien le quotidien s'apparente, à un combat. Vivre, pour vous, c'est lutter ?
Vivre, pour moi, c'est résister. Je n'ai pas un tempérament offensif, ni agressif. Je serais plutôt un ami du repos, de la sérénité cafardeuse. Mais ce qu'on appelle la vie, ce qui s'est présenté à moi sous les espèces de l'existence a, semble-t-il assez tôt exigé que je me défende. Que j'essaie de préserver ce qui me tenait lieu d'être, si chétif qu'il pût être. C'était à chaque instant qu'il fallait disputer aux forces hostiles les assises même de cette existence étroite, normale, ordinaire...

Vous éprouvez en particulier le sentiment que vous ne tirez pas le meilleur du temps qui vous est imparti.
Oui c'est ma hantise. Et je pense avoir l'explication rationnelle à cela. Dans le pays d'où je viens, la vie s'était perpétuée à l'identique depuis des éternités et brutalement, les gens de ma génération se sont trouvés mis en demeure de partir. Et j'ai découvert que je n'avais pas seulement l'âge qui était le mien lorsque je suis parti, c'est-à-dire 17 ans, mais deux siècles, cinq siècles, mille ans... mille ans de retard qu'il allait falloir rattraper à marche forcée. Il m'a semblé que je devais faire tenir dans ma brève saison tout ce temps qui n'avait pas pu être mis à profit par tous ceux qui m'avaient précédé.
Cet épisode fondateur de vos 17 ans, vous y revenez souvent. Comment adolescent en êtes-vous arrivé à rompre la chaîne de la transmission ?

Des forces qui se moquent bien que nous en ayons conscience se sont opposées à cet instant précis à ce que nous reproduisions l'identique nos devanciers immédiats. Cela s'explique en dernier recours par la disparition de la France agraire, par la dévalorisation et le retour à la friche de ce que les économistes appelaient les plus mauvaises terres. Les gens de ma génération sont sortis en masse, par dizaines de milliers, de cet arrière-pays ombreux, retardataire, anachronique pour se transporter à la ville. La ville c'est l'endroit où l'heure présente indique le moment de l'histoire. Mon parcours se déduit non pas d'un projet de liberté que j'aurais formé dans un premier temps, mais de l'histoire économique au sens large.

À partir de ce moment-là, vous vous engagez dans une quête éperdue de savoir. Vous n'avez pas voulu vous spécialiser.
C'est parce que notre privation était universelle. L'universalité de la faim qui m'a rongé tenait au caractère total de l'ignorance dans laquelle nous étions plongés. Je suis donc allé partout là où ma curiosité me poussait. Je trouvais alors et continue de trouver tout à fait plaisant de lire des ouvrages d'entomologie, de minéralogie, de philosophie, de sociologie, ou d'anthropologie puisque je suis homme, que j'appartiens à une société et estime qu'il n'est pas mauvais pour un individu de connaître les catégories générales qui éclairent ces façons de penser. C'est un luxe que pour la première fois dans ma lignée il m'était permis de m'offrir.

Mais un luxe coûteux : il vous interdit d'arriver jamais, d'être jamais satisfait...
C'est le prix à payer. Dès lors qu'on ose élever ses prétentions jusqu'à être un petit peu fixé, disons, sur l'ensemble du paysage, ou la totalité du décor... Alors on voit le comptable se présenter et réclamer un prix que de prime abord nous pouvons juger exorbitant. Mais il n'y a pas à barguigner avec lui. Le comptable, c'est un personnage de Faulkner qu'on trouve, à la fin de Lumière d'août, je crois. Il est d'une rigueur impitoyable, mais il est équitable. On ne peut pas le soupçonner de n'être pas loyal à sa façon. Un comptable gigantesque, avec un visage un peu effrayant. Quand je me suis présenté et lui ai timidement demandé s'il me serait permis d'avoir quelques vues sur tel ou tel domaine et sur tel ou tel autre, il m'a dit voilà, c'est tant...

Dans votre Carnet vous dites combien cela est douloureux, vous empêche. Vous avez l'impression de passer à côté de la beauté du monde.
C'est le drame de nos vies, qu'elles soient brèves et que nous n'en possédions qu'une. J'ai supposé que je pouvais mettre cette vie en gage en échange de la possibilité de rattraper dans l'espace d'une génération le travail qui n'avait pas été accompli par la théorie sans nombre de celles qui m'avaient précédé. Et ceux qui m'auraient succédé seraient de plain-pied avec leur existence et le temps présent. Par suite j'aurais apuré les comptes, réglé les dettes. Quant à la souffrance, à la douleur, au sentiment de frustration, cela ne concerne que moi. C'est mon affaire. Certes, ce n'est pas une vie que d'être enseveli dans son réduit du matin au soir quand on n'est pas dans une classe en présence d'élèves. Mais si, pour aller dans le monde, je déserte le bureau auquel j'ai accoutumé de me tenir, alors peut-être bien que tout une partie du voile n'aura pas été levée à l'instant de partir.

Une part importante du temps contraint de votre existence est celui que vous consacrez à votre métier, l'enseignement. Un métier dont vous soulignez à quel point il vous coûte.
J'ai commencé d'enseigner à l'époque où est entré en vigueur le collège unique, suite à la réforme Haby. Ce qui est à mes yeux une manipulation géniale de la droite pour donner satisfaction à un certain nombre d'aspirations qui ainsi sont trompées : le collège unique ne fait jamais que s'acquitter de la tâche sociale qui incombe à l'institution scolaire : reproduire l'ordre social, consacrer les privilèges. Et alors que je suis un homme de gauche, je ne pouvais pas ne pas sanctionner négativement ces enfants issus des classes populaires qui étaient dépourvus de ces biens qui font le bon élève.

Vous êtes très proche des positions de Pierre Bourdieu à qui vous faites référence dans votre Carnet quand vous affirmez combien l'école masque sa véritable finalité...
...qui est purement et simplement de perpétuer l'inégalité. Or je pense avoir sucé avec le lait maternel cet amour rousseauiste, plébéien, jacobin, montagnard de l'égalité. Je n'imagine pas un monde viable qui ne soit pas essentiellement égalitaire. Et le drame de notre génération est que les régimes politiques qui avaient été bâtis sur ce modèle se sont auto-détruits par leur brutalité, leur médiocrité. Ma génération porte le deuil d'une quantité de choses qu'elle a senties toutes proches, qui se sont délitées et ont disparu de l'horizon.

On sent à quelques notations votre profonde désillusion à l'égard du politique. Vous expédiez en quelques mots l'élection de François Mitterrand. Vous n'y avez pas cru du tout...
Non. J'ai passé quinze ans de ma vie au parti communiste français. J'avais une certaine idée de ce qu'était la social-démocratie. Quand j'ai vu dans quels termes avait été réalisé le premier gouvernement Mitterrand, j'ai compris : il n'y aurait pas de changement majeur, de redistribution significative de la richesse du pays. Non je n'ai pas partagé l'illusion lyrique qui a pu planer l'espace de une ou deux années sur ce pays. Je n'ai pas cru un seul instant qu'on pouvait rien attendre qui réponde à cette aspiration égalitariste dont mon vieux coeur fut et demeure le siège.

Malgré le sentiment d'oppression que vous éprouvez souvent à cause de votre vie recluse, on vous sent prêt à vous enchanter à propos de la beauté des choses.
Oui, il m'arrive très fréquemment d'être sensible à l'excès à tel moment, tel endroit, tel instant de grâce et de n'en pouvoir point profiter, parce que, mettons, je suis père de famille. Et lorsque les enfants sont là, d'un seul coup, on pèse beaucoup plus lourd sur la terre. En ce qui me concerne, jusqu'à ce que j'atteigne la trentaine, il était hors de question que je m'enhardisse à porter un mot sur le papier. J'étais le dernier qualifié pour cela. Père de famille, je veux bien ; prof, admettons ; mais écrivain, quoi ? L'écriture est venue contre toute attente, au mépris de tout, et en particulier du sentiment profond d'indignité que l'appartenance ethnique avait instillée en moi.

Vous revenez régulièrement sur les terres ancestrales. Là-bas, votre adhésion au monde redevient possible...
Lorsque j'y reviens, je me retrouve en 1957, dans la France de Jacques Tati, Mon oncle. Une station service ou deux aux couleurs pimpantes et tout autour, le paysage semi-rural contemporain de la charnière IVe-Ve République. Les choses là-bas me disent : " Ne te mets donc pas Martel en tête, tu es là sous notre protection, notre tutelle... Tu es momentanément habilité à t'adonner à toute sorte de passions extravagantes, puisque ici tu es quitte des obligations imprescriptibles que la séparation, l'exil t'ont faites. "

Ces activités " singulières " auxquelles vous vous adonnez là-bas, au contact de la nature, de la matière, elles vous sont essentielles, vitales...

Oui. J'ai eu une enfance bachelardienne au contact des quatre éléments. Dans mon habitus, comme disait Bourdieu, il y a ce besoin d'avoir commerce avec les bois, les ruisseaux, les sources, la splendeur du matin et la gloire du crépuscule... Sinon je m'étiole.

Le fait de se frotter à la rude matérialité des choses, c'est une façon de faire pièce à l'enfermement dans l'activité cérébrale qui est le vôtre tout le reste de l'année ?
Sans doute. On n'est pas fait pour penser, je le proclame hautement. Rien ne continue de m'étonner autant que l'espèce humaine. S'il y a bien quelque chose de contre-nature à dissocier notre âme de notre corps, je le ressens dans ce que rien n'est brisant comme les fatigues qu'on gagne à ne rien faire qu'à se servir de son esprit sans que le corps soit associé à ces menées. Je le perçois lorsque je rentre de la campagne et que c'est quelque chose d'une suavité, d'une douceur, d'une tendresse exquises que de me colleter avec des gros bouts de bois, des bouts de ferraille...

Et alors vous travaillez ces matières jusqu'à l'épuisement physique, de la même manière que vous allez au bout de vos forces avec le travail intellectuel.
Oui, toujours aller au bout...En vertu de la loi terrible qui me hurle dans les oreilles que le temps dont je dispose est bref au regard de l'énormité des arriérés que j'avais. Avec une tâche si considérable, des ressources si dérisoires, un temps imparti si étroit, je ne peux faire qu'il ne me faille user toutes mes ressources, jusqu'à l'épuisement...J'arrête quand je tombe, aux portes de l'évanouissement. Et lorsque la nuit miséricordieuse m'a rendu des forces, je repars...

Il vous faut aussi cette présence massive, matérielle des livres. Régulièrement vous donnez rendez-vous à votre frère et vous écumez les librairies.
Rien ne nous prédisposait mon frère et moi à mener ces vies bizarres. Nous cherchions, tous les deux, ces livres qui manquaient à ceux qui auraient dû nous les léguer. C'est donc à nous qu'il appartient de lire pour eux, avant de pouvoir lire pour notre propre compte. Il nous fallait donc partir avec nos cartables, et quand ils ne pouvaient plus, avec des sacs-poubelle qu'on bourrait de livres achetés aux quatre coins du pays.

Dans les pages de votre Carnet, il est une présence qui rôde, qui pèse lourdement, c'est celle de la mort.
Je pense à ce mot de Merleau-Ponty : la vie a une saveur mortelle... Quel puissant aiguillon lorsqu'on serait tenté de céder à la paresse, à l'indolence, à l'oubli et qu'on se rappelle que nos jours sont comptés !

On vous y voit à la tâche d'écrire. Ce sont quotidiennement des gestes qui vous coûtent.
Est-ce que c'est une idiosyncrasie, ou bien est-ce que le monde est avant tout obstacle, refus, tromperie, opacité ? Au nom des enseignements collectifs que j'ai tirés de ma prime expérience dans le Bas-Limousin, il y avait celui-ci : prends bien garde que si tu cèdes à la facilité, tu es perdu. Si on veut obtenir des choses qu'elles nous disent leur nom, il vaut mieux les rudoyer avec le plus de violence que l'on peut. Parce que plus on les fait souffrir, plus elles deviennent loquaces. Et là le comptable est dans un coin, les deux mains sur son comptoir de chêne : le prix, c'est tant. Si tu veux avancer d'une page, c'est trois heures. Si tu veux avancer de deux pages, c'est six heures. Étant bien entendu que lorsque la nuit aura passé et que par-dessus l'épaule du fantôme d'hier tu reliras ce que tu as écrit, tu découvriras peut-être avec stupeur, avec colère que ces deux pages ne valaient rien.

Lorsque vous vous attelez à un nouveau projet d'écriture, tout part d'une scène cardinale. C'est autour d'elle que vous allez bâtir l'édifice, sans plan préalable.
C'est parce que ce serait s'amputer de toutes ces résonances très obscures, très profondes, qu'il faut faire venir à nous très doucement. Je suppose qu'à mon insu un certain nombre de scènes, de moments se sont gravés autant et plus dans mon coeur que dans mon esprit ; qu'il a fallu qu'un certain temps s'écoule comme pour la germination des graines dans la nuit humide, féconde, mystérieuse de la terre. Ce dont il s'agit, c'est de partir à la recherche, non pas seulement de la tige, mais des racines, du grand placenta. Et de laisser venir à la surface tout cela par une sorte de mouvement propre, qui n'exclut pas des efforts herculéens. Faire un plan, vouloir corseter tout cela dans un appareil qui, comme dirait Montaigne, " puerait aucunement l'école ", serait à coup sûr tuer la fleur.

Vous empruntez à Hegel, l'image de la spirale, pour caractériser votre méthode de travail...
Oui, repasser toujours au même point, mais dans un plan supérieur. La grande spirale hegelienne : ce qui nous crevait les yeux, empêchait que nous vissions, se révèle enfin à nous, mais avec le recul ou l'altitude qui nous permet de comprendre ce qu'était la chose. Si nous pouvons revenir dans le plan supérieur, c'est bien parce que celui que nous étions la veille s'est cassé les dents sur la chose même. Et que nous lui sommes redevables des vues supérieures dont nous nous flattons. Celui que je suis aujourd'hui ne sait pas si la tâche dont il s'est acquitté est remplie ou non. Mais déjà se dresse au-dessus de son épaule le fantôme de son être de demain.

Un travail qui avancerait trop vite susciterait aussi de l'angoisse...
Ce serait très mauvais signe. Cela signifie que les pensées que l'on a déjà ne sont pas tant notre fait que celui d'autrui. Si je m'en étais remis du soin de savoir sur ceux qui me précédaient, j'en serais au même point qu'eux. Au nombre des prétentions exorbitantes que j'ai élevées lorsque j'ai commencé à avoir l'usage approximatif de ma raison, il y avait le fait d'essayer d'être moi-même dans le temps que cette chose durerait. Je ne connais pas de tâche plus humaine que celle d'accomplir de son mieux la tâche qui nous incombe.

À partir de 1984, les livres sont publiés, puis les articles élogieux commencent à fleurir. Mais ce n'est pas encore ça...
C'est le mot, c'est ce que dit Faulkner : c'est pas ça. Je conserve le sentiment profond de n'être pas à la hauteur de la chose... Il y a toujours, penché sur mon épaule, un type qui porte mon nom, se prend pour moi-même et dit : ce n'est pas ça. Tu as peiné comme un chien, tu as consumé toutes les heures d'or du matin pour arriver à une approximation si grossière que j'en verse sur toi des larmes de honte et de confusion. S'il est une chose qui me réconforte c'est que j'ai trouvé sous beaucoup de plumes ce même aveu d'écrasement devant l'essentiel. Le monde n'est pas fait pour être compris. Quiconque s'enhardit à chercher des réponses qui ne sont pas données de façon explicite, celui-là doit sentir l'infirmité de son esprit. La misère de l'homme face à ce grand mystère.

Au fil du temps, malgré la reconnaissance, on constate que l'écriture ne prend pas le pas sur vos autres occupations.
J'ai contracté toute sorte d'obligations vitales avant que de me hasarder à noircir du papier en secret sur des factures de vidange. Je suis légaliste en cette matière : ces engagements ne sauraient souffrir d'être déchus du rang qui est le leur. Il n'est donc pas question de consumer la totalité de mon temps au travail de plume. J'ajoute que ça me tuerait.
Il s'est passé du temps avant que vous ne côtoyiez vos pairs en écriture. Dans ce Carnet (clos avec l'année 1990), ceux qui seront vos proches n'apparaissent pas encore.

Ces rencontres interviendront plus tard. Le moment vient où on ne peut pas ne pas croiser le chemin de ceux qui travaillent dans les mêmes redoutables carrières. J'avais lu le premier livre de François Bon chez Minuit, Sortie d'usine, et j'en avais été frappé. Je serais curieux, me disais-je, de savoir par où il en a passé pour composer pareil ouvrage. Aujourd'hui, j'ai plaisir à fréquenter trois ou quatre personnes qui écrivent. Mais chacun de nous est engagé dans son puits de mine et ce que peuvent faire les autres n'a aucune influence sur ce que nous ferons de notre côté. Mais il y a quelque chose d'infiniment précieux, c'est l'assentiment de nos pairs : c'est ça ou ce n'est pas ça. Cela peut beaucoup aider aux heures de grande détresse.

Il y a les figures tutélaires aussi. Des noms reviennent : Flaubert, Faulkner, Proust, Beckett, Woolf...
Virginia Woolf, moins que les autres. Oui, certes, il y a Instant de vie, qui est magnifique... Mais voilà...Virginia Woolf n'était qu'une femme. Les hommes ont depuis toujours maintenu dans les vallons de l'ignorance la moitié de l'humanité. Et lorsque Mrs Woolf bâtit des romans académiques, bien léchés, Les Vagues, La Promenade au phare, Faulkner, ce morveux de 30 ans, est déjà loin. Toutes les femmes sont des Corréziens si je puis dire... Woolf a deux cents ans de retard. Elle est allée au plus loin de ce qu'elle pouvait. Oui, ce sont les hommes qui sont responsables du fait que les femmes sont dans l'impossibilité de produire des oeuvres dans lesquelles le présent aurait reconnu son visage.

Vous évoquez quelquefois la douleur que vous inspire telle ou telle page de Faulkner et vous montre l'étendue du chemin qu'il vous reste à parcourir.
Il semblerait que dans le développement historique, multiséculaire de la grande prose, la grande narration, il y ait trois ou quatre chapitres. Le dernier, c'est Faulkner qui l'a ouvert. Au moment où en Europe Proust, Joyce et Kafka sont encore à la tâche, Faulkner dit : il y a une chose que Homère a oubliée. Et il écrira pour la première fois, non pas du point de vue de celui qui écrit, mais de celui qui agit. Il quitte le bureau dans lequel se trouve l'écrivain, il glisse entre les barreaux de la situation et se met exactement à la place du gars qui est en train d'agir, de ceux qui endurent, qui luttent. Mais en général, ils sont infoutus de le raconter, parce que soit ils sont tous morts, soit ils sont complètement analphabètes. Il y a pire que ça : quand la douleur nous a quittés, on ne sait plus ce que c'était que la douleur. Oui, l'heure qu'il est demeure comme enclose à l'intérieur du chapitre, peut-être final, je n'en sais rien, qui porte en exergue : William Faulkner, Le Bruit et la fureur. Il veut mieux le savoir, connaître le signe sous lequel nous écrivons. C'est effrayant...

Vous placez aussi Kafka parmi les écrivains refondateurs.
Oui, il est dans ce moment de crise de l'Europe qui est à peu près l'équivalent des grandes invasions, à la fin de l'Empire romain. Kafka, à sa façon, pressent que le cours des choses échappe aux prises du récit. Les êtres les plus sensibles, les malades, les poitrinaires, les homosexuels, ceux qui sont exposés, sentent les choses avec la plus grande acuité. Dans la rue ils sont menacés. Comment dire ce qui se passe ? Ils inventent alors des allégories : Kafka crée le cloporte, ne finit pas ses récits. Je ne peux pas conclure parce que le monde ne me le permet pas. L'apex le plus étincelant de la conscience, j'irais le chercher dans la littérature et non dans les traités savants que pondent régulièrement les intellectuels d'institution...

Pour vous, c'est le sentiment de l'histoire qui permet de saisir l'essence de la chose littéraire.
La littérature sort du solde positif de la vie. C'est parce que l'Europe devient sujet rationnel de l'histoire qu'un Espagnol qui vient d'un cul de basse fosse du continent, Cervantès avec son bras arraché à la bataille de Lépante, prend congé des elfes et des fées et publie a contrario le manifeste du désenchantement du monde. Cervantès, Montaigne, Shakespeare. Presque au même moment, les ressortissants de deux ou trois grandes puissances du monde avancent des propositions belles, téméraires, neuves et tellement proches de nous encore aujourd'hui.

C'est ce même sentiment de l'histoire qui peut éclairer votre travail, celui d'un homme né dans une province du coeur de la France, à la moitié du XXe siècle...
C'est comme si ce vieux pays, sentant que sa fin était prochaine avait voulu nous épargner de le suivre dans la destruction...Concrètement , les gosses de notre âge, ceux qui sont restés se pendent, se tuent à l'alcool. Que faire ? C'est l'histoire en personne qui leur dit : tiens, toi, tu vas te jeter dans le puits, toi tu vas descendre le fusil de chasse du clou. Echapper à l'histoire comme fatalité, c'est prendre conscience qu'elle est l'histoire. Avec l'effet de l'effondrement des mouvements progressistes au début des années soixante-dix, on essaie de n'être pas comme du mastic frais entre les forces noires de l'histoire. Et alors on se débrouille, à travers les fourrés pleins de ronces, les bêtes fauves qui essaient de nous griffer, pour déboucher couverts de sang et de sueur sur les parvis éblouis du présent. Etant passé par ces étranges aventures, lorsque je regarde la littérature, je la tiens elle-même pour une production de l'histoire.

Voyez-vous se profiler aujourd'hui une oeuvre qui parlerait avec une voix forte, décisive au monde qui s'ouvre ?
Non, rien qui ait la force, la portée d'un Faulkner, d'un Proust. Des écrivains assez courageux, opiniâtres pour s'aventurer dans ces zones et ramener en pleine lumière ce qui était en profondeur. Des écrivains qui portent à ma connaissance des choses que mon infirmité avait tenues toujours hors de ma portée. Je suis ainsi plus conscient, plus présent au monde et mon existence se trouve comme intensifiée. J'aurai mieux vécu que je ne l'eusse fait s'il ne s'était pas trouvé des esprits généreux pour m'ouvrir ces trésors : des livres qui non seulement me révèlent quelque chose, mais me libèrent de moi-même.

Carnet de notes
19801990

Pierre Bergounioux
Verdier
951 pages, 35 e

Jean Laurenti

   

Revue n° 074
(Juin 2006).
Commander.

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