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José Carlos Llop
Interview
La mémoire et l'amer


José Carlos Llop

par Dominique Aussenac



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Poète qui écrit des romans, le Mallorquais José Carlos Llop créé des univers étranges, oniriques où l'enfance, vaste territoire mémoriel, est l'enjeu d'une quête de repères et d'identité. Rencontre avec un insulaire au regard aiguisé sur le vaste monde.

Parle-moi du troisième homme, le premier roman de Llop traduit en français, se jouait des genres. À la fois roman d'aventures, d'espionnage, de guerre, d'amour, ponctué d'humour et de fantastique, il rendait hommage au cinéma des années 50 et séduisait par ses contrastes, ses mystères, ses broderies chatoyantes. Le Messager d'Alger, peut-être plus sobre, plus ramassé, est rythmé par l'univers musical des années 70 avec ses distorsions de guitares, ses chansons pleines d'espoir et de changement, ses petites fumées et ses expériences hallucinogènes.

Deux romans fort différents, donc. En les agençant différemment, on pourrait même arriver à en composer un troisième. Pour Llop, écrire, est d'abord une aventure poétique et il aime à jouer avec les images, s'y brûler, inventer des pistes improbables, revenir dans le passé, l'analyser à l'aune du présent. Il y a chez lui une très grande liberté narrative. Liberté si grande que les deux romans ont été écrits presque simultanément. Si Parle-moi... évoquait des souvenirs d'enfance baignés de militarisme et de raideur franquiste, mais aussi d'émerveillement devant la beauté et la complexité du monde, Le Messager... raconte le travail de mémoire d'un quadragénaire, abandonné enfant par ses parents hippies. Mémoire à laquelle Carlos Orfila Klein voue sa vie. Animateur-radio, il recueille dans son émission " La Morgue " (sic) les témoignages de petits vieux. " J'ai la sensation d'être un homme qui écrit une étrange encyclopédie d'archéologie et de choses mortes tandis que le monde change autour de lui. Un homme qui fixe la vie qui a précédé ces changements qui lui échappent. "
Sûr qu'il ne sait pas grand-chose de son propre passé, de son père faux-écrivain, vrai-dealer, de sa mère tenancière de bars psychédéliques, de son grand-père, richissime médecin aux accointances nazies et franquistes. Sa vie bascule lorsqu'il croise la route d'un énigmatique et maléfique vieillard, Jorge Baker, dans lequel il reconnaît le " Messager d'Alger " que sa grand-mère recevait toujours seule. Ce dernier, antiquaire, lui démontrera que la mémoire peut être aussi le lieu de bien d'enjeux, de trafics, de liftings ou de gommages. Tout cela sur une île, où la démocratie n'offre qu'un minimum vital. In fine, un roman " politique " (la place de la mémoire dans le monde d'aujourd'hui) brodé d'images et de formules singulières, magiques, lucides et sensuelles qui se lit presque comme un polar métaphysique. " Parfois je fais des incursions pour tâcher de savoir et je trouve quelqu'un qui se souvient d'un fragment du passé. Et j'habite ce fragment comme un fantôme... J'y habite comme habitent encore les ombres que j'ai connues je ne sais quand. "

Pourrait-on dire que l'enfance est l'élément fondateur de votre écriture ?
Dans mon enfance, trois choses ont contribué à ce que je devienne écrivain : la Bible, les aventures de Tintin et la complexité de la vie familiale. La famille, c'est un véritable roman, le monde est seulement accessoire. Mais, par-dessus tout, l'enfance est le territoire où s'inaugure la mémoire et la mémoire est le territoire où se fonde la fiction. Ce double sentiment des origines irradie un espace de plénitude. Lorsque nous sommes capables d'y entrer je parle comme écrivain on se sent heureux parce qu'on est à nouveau au complet, entier et ce bonheur, s'il est sincère, finit par se transformer en art.

L'enfant serait un agent secret dans le monde des adultes ?
L'enfance est un monde où des songes étranges, fantastiques donnent parfois la mesure de la réalité ; une réalité éphémère et en même temps l'origine de ce que nous deviendrons. Cette image l'enfant comme agent secret dans le monde des adultes me plaît beaucoup. L'enfant croit que la vie est en dehors alors qu'il ne sait pas qu'elle est en lui et il veut la connaître à travers les pistes que lui laissent les protagonistes de cette vie qu'il imagine, si équivoque et mystérieuse. Effectivement, il est l'agent secret d'une nation qui se dissipe, l'enfance.

Le fait de naître sur une île a-t-il été déterminant pour vous ?
Nous, les insulaires, sommes unis par une même frontière, la mer et une vie qui oscille entre le trafic d'un port maritime et la quiétude de l'intérieur. Je suis né en 1956 sur une île, Mallorque, qui a déterminé ma conception du monde. J'ai étudié dans un collège de Jésuites, ensuite le droit à l'Université de Barcelone. Mais je l'ai vite considéré comme incompatible avec la littérature. Aujourd'hui, j'exerce en tant que bibliothécaire le matin et collabore régulièrement avec la presse. Et jamais je ne pense à Borges quand je vais travailler ! plutôt à des aventuriers-navigateurs comme Larbaud, Brauquier, Cendras ou Kavvadias. Ma littérature est la littérature qui se fait en Europe, quoiqu'à l'intérieur d'une double tradition, la catalane (qui est seulement littéraire : la poésie du XXe siècle) et l'espagnole (plus spirituelle que littéraire).
Mais être insulaire est une affaire plus complexe. J'aime dire que cela m'a aidé d'être né sur une île qui était une escale d'artistes et de personnages pittoresques. J'ai pu entendre différentes langues et j'ai pu écouter la musique de mon époque au même moment qu'à Londres. Cela a contribué, je suppose, à ce que ma formation littéraire soit plus cosmopolite que celle des autres écrivains espagnols de ma génération. Le Messager d'Alger, par exemple, est plus près du ton narratif de In the mood for love ou de 2046 de Wong Kar-Wai, que de la majeure partie des romanciers espagnols de ma génération.
Mais je vis à Mallorque comme je pourrais vivre dans la Trieste austro-hongroise. Seule la lumière change. J'ai grandi dans une ville où il était normal de rencontrer à la même terrasse Robert Graves ou Joan Miró. Où les Anglais venaient vivre. Où les pieds-noirs s'installaient après l'indépendance de l'Algérie. Où mes parents pouvaient croiser Yeats dans la rue. Cela construit une identité.

Comment êtes-vous arrivé à écrire ces deux ouvrages, quasiment en même temps ?
Parle-moi
du troisième homme me traversa l'esprit comme un éclair pendant que j'écrivais Le Messager d'Alger. Il fallait que je le mette de côté. Mais ce qui aurait pu être un problème ne le fut pas. Vous savez, j'ai débuté en écrivant des poésies, et je continue à le faire. J'aimerais être un poète qui écrit également des romans. Non, un romancier qui écrit des poèmes de temps à autre. Maintenant, mon huitième livre de poésie est sur le point de paraître. J'ai publié quatre romans et deux livres de nouvelles et je suis en train de commencer mon cinquième roman. Et je continue à écrire de tout : poèmes, nouvelles et romans avec la même intensité que s'il s'agissait de poésie. Beaucoup de temps de réflexion et peu d'écriture. Ceci fait partie de la mécanique interne du poème qui de plus offre une satisfaction immédiate. Mais dans un roman c'est épuisant.

Qu'est-ce qui rend Le Messager d'Alger si musical ?
C'est un roman et en même temps une bande sonore. Celle de ma vie, d'une certaine façon. Ce qui, je crois, lui donne un caractère de roman générationnel. La musique et les lectures de ce père hippie l'écrivain qui n'écrit pas sont quelques-unes des musiques et lectures de la fin de mon adolescence et du début de ma jeunesse. La musique étire le temps et te le rend, quand il est passé. Dans Le Messager, elle m'aida à créer un texte hypnotique, qui transporterait le lecteur d'époque en époque comme un somnambule. Et les chansons sont chacune des personnages. Du Van Morrison d'" Astral Week " au Cohen de " Famous Blue Raincoat " ou Traffic, Sandy Dennis, John Martyn et Lou Reed. Précisément la chanson " Street Hassle " de Lou Reed, joue un rôle essentiel dans le rythme narratif de l'histoire.

Le Messager d'Alger apparaît comme une métaphore, peut-être de l'histoire de l'Espagne...
Oui, c'est une métaphore, mais pas de l'Espagne plutôt de l'homme occidental. Le Messager d'Alger est, d'une certaine façon, un roman d'idées qui présente le monde comme un lieu qui s'achève, le crépuscule d'une civilisation et la foi en la vie comme utopie possible. Ainsi le vit le protagoniste. Cette sensation d'achèvement par la disparition des idées qui la nourrissent et l'absence d'autres idées nouvelles, éloignées du nihilisme contemporain se respire dans la trame du roman, de la même manière que la transformation de l'identité contemporaine en quelque chose d'inconnu.

Le mal très présent dans vos ouvrages peut-il être associé au franquisme ?
Je n'utiliserais pas le terme de mal exactement. Il s'agit plutôt de mémoire de la guerre civile. Parce que le mal en soi ne m'intéresse pas. Par contre, la guerre civile, dans ces deux romans, se traite de façon différente de la manière dont elle a été traitée jusqu'à présent dans la littérature espagnole. Je modifie la conduite des personnages, ce qui a une incidence sur le déroulement de leur vie, sans pour autant traiter cela comme une tragédie sociale, ni comme un événement historique. Ces personnages savent jusqu'où ils peuvent aller avec leurs semblables ; de là le caractère glacial du Messager ou le mystère, bien que saupoudré d'humour, de Parle-moi du troisième homme. Ils le savent et le taisent. Pour cela, la tension dialectique entre la mémoire et l'oubli, quand on a vécu une guerre, m'intéressait, mais aussi l'annulation de la mémoire comme particularité de la vie actuelle en Europe. Pour moi, il ne peut y avoir d'Europe, sans mémoire.

Pourquoi ?
Je crois que nous vivons dans une société volatile où ceux qui détiennent la mémoire sont plus incommodés que nécessaire. À l'opposé du passé. Les vieux, par exemple. Ceux qui apparaissent dans le programme radio du Messager et ces autres vieux qui meurent seuls dans l'été des villes, sont une métaphore de ce que je dis. Comme si la mémoire aujourd'hui était un fossile gênant, qui calcifierait la nécessité contemporaine d'accélération, d'où un besoin de
maquiller la réalité. Au final, il y a une volonté de nous faire oublier le passé plus rapidement que ce que s'en charge la nature, on peut penser que sans passé nous ne sommes pas et si nous ne sommes pas, ils peuvent faire de nous n'importe quoi. Il nous est proposé un nouveau féodalisme qui se différencie du précédent parce qu'il est scientifique, alors que l'autre était seulement primaire.

Vous semblez percevoir le monde d'une manière à la fois amère et ironique...
Le monde ? C'est du mauvais Shakespeare mêlé à du mauvais Molière, plus quelques valeurs esthétiques entre Disneyworld et le design postmoderne. La compétence de ses dirigeants est médiocre, pensez à Bush, à l'ex-Kgbiste Poutine ou à Blair, avec cet air heureux d'avoir été admis dans le club le plus sélect (en trompant les apparences). Des gens mauvais... Le pouvoir n'a pas pour habitude d'engendrer des vertus... Nous ne parlerons pas des horreurs comme Ahmadineyad. Il n'y a même pas de place pour l'ironie, seulement pour la fatalité du sarcasme.
Propos traduits par Martin Ochoa)
Le Messager d'Alger

José Carlos Llop
Traduit de l'espagnol
par Edmond Raillard
Éds Jacqueline Chambon
186 pages, 18 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 076
(Septembre 2006).
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Le Messager d'Alger    
Le Rapport Stein
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