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Héléna Marienské
Interview
L'odyssée de l'espèce


Héléna Marienské

par Philippe Savary



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Avec Héléna Marienské, les vieux, même vieux, sont toujours bien vivants. Contre le sort indigne fait au grand âge, elle compose et invente une épopée hilarante où la fiction prend infiniment de liberté avec le réel.

Raphaëlle, 82 ans, vient d'être placée contre son gré dans un hospice. Elle s'apprête à y couler ses derniers jours, pense-t-on malheureux. On s'attend à du prévisible : que les pages clapotent dans la routine et la solitude. Du reste, " il faut être raisonnable, à nos âges, non ? ", juge l'octogénaire. Sauf que Héléna Marienské, l'auteur de ce premier roman émouvant et franchement drôle, a les ressources explosives du maître artificier. Car en coulisses, derrière le ballet des robes de chambre et celui des corps qui flanchent, se prépare une joyeuse révolution. Contre l'ennui, l'abandon, les idées reçues et l'ordre établi.

" Il faudrait les filmer, tous ces croulants qui caquettent ", dit encore Raphaëlle. Puisqu'on nous y invite. Il y a Céleste la lesbienne, l'ex-vedette des Lettres, primée un temps au Renaudot, et qui rata le Goncourt parce qu'" un petit monsieur bien en cour (...) avait gourmettement léché tous les anus qu'on lui avait tendus ". Elle se shoote aux jeux vidéos, raffole des films porno, et collectionne des armes de 1ère catégorie. Il y a encore Hector le bolchevik, l'heureux gagnant du Loto dont la cagnotte sert à améliorer l'ordinaire des pensionnaires.
À tour de rôle, chacun raconte sa version des événements. Car événements il y a. Le scandale pointe aux portes du " Manoir " : les moeurs amoureuses de Raphaëlle affolent les règles de bienséance. L'hospice prend des airs de camps de vacances, puis de champ de bataille, car on y invente de " séniles transgressions ". La presse s'emballe, la République réagit. Les mutins se barricadent, utilisent des pièges à l'huile bouillante pour repousser le Raid. Jusqu'au bouquet final. Ici, on est plus près du burlesque que du cercueil.
Six narrateurs donc, pour autant d'exercices de styles : Raphaëlle, Céleste, Ludovic l'infirmier, Dhorlac l'académicien dépêché sur place, un certain producteur, Witold, qui donnera une des clés inattendues à ce rubiscube romanesque et pour conclure " D'après moi ". Le dispositif, qui n'est sans rappeler la féroce comédie gériatrique de B.S. Johnson (R.A.S. infirmière-chef, Quidam, 2003), agit comme un miroir déformant. Qui dit la vérité ? Comment interpréter ce qu'on vit ? Le roman tourne à la géniale farce quand surgit Rhésus, un singe bonobo. On ne sait d'où s'il s'est échappé. Peu importe. Le principe de réalité joue à colin-maillard. Mais on découvre vite que l'intrus, " hippy, poilu et partouzard ", est un peu plus qu'un animal aux yeux des résidents. Il est à la fois " leur godemiché, leur baume et leur canne. " Il suffit que le chimpanzé cajole ces coeurs délaissés pour que la mort recule. Et de quelle façon ! Il y a du Michel Audiard, des airs de Barry Lindon et des scènes de La Grande bouffe dans ce texte iconoclaste et subversif, dont la construction, brillante, s'apparente à de l'horlogerie suisse. Les anciens prendront-ils le pouvoir ? Un indice : on apprend en 2013 " la sodomie et l'assassinat, filmés en direct, de Jean-Pierre Foucault, victime de trois vieux satanistes, drogués et issus de la meilleure institution de Neuilly. "

Comment s'est construit Rhésus ? L'élément déterminant, ce fut le sujet ou la structure du roman ?
Le point de départ, c'était un fait divers que j'ai lu dans Libération. La scène se passe en Allemagne. Un singe s'échappe d'un cirque, le cirque Adolfo, ça ne s'invente pas, et se réfugie dans une maison de retraite. Les vieux lui donnent des friandises, ils le câlinent un peu. Et une amitié naît. Puis quand le directeur veut récupérer sa bête, les pensionnaires refusent. Et on envoie les flics ! Il y avait en quatre lignes la matière d'une fable extraordinaire. Au moment de mourir, ces vieux sont tellement seuls que l'humanité vient d'un animal...
J'ai mis près de quatre ans à écrire ce livre. Rhésus est une métaphore possible de Jésus, celui qui vient sauver ceux qu'on a abandonnés. L'autre métaphore, c'est le Rhésus de L'Iliade, ce roi guerrier qui vient sauver Troie de l'assaut grec. Dans un premier temps, je voulais réécrire la Bible. À ma façon, soyons modestes... Il y aura donc l'Ancien Testament avant Rhésus, puis le Nouveau en quatre Évangiles. Mais c'était un système d'énonciation complexe avec des voix circulantes. Il fallait simplifier...

La vieillesse, que vous comparez à un " ghetto social ", est un thème peu fréquenté par les écrivains...
Peut-être que je suis allée chercher au plus profond de moi quelque chose qui me travaillait sur ma mort, sur ce que je serais quand je ne pourrais plus disposer de mon corps. C'est une idée assez terrifiante.

Avez-vous fait un travail de documentation ?
Énormément.J'ai visité plusieurs maisons de retraite. J'ai lu aussi à BNF toutes les revues de gériatrie ainsi que des psychanalyses de vieillards, et notamment sur ce qui relevait de leur sexualité. J'ai vite compris qu'il y avait là plus qu'un tabou, un interdit. Quand on a 85 ans, et qu'on est dans une maison de retraite, on ne peut plus faire l'amour, ne serait-ce parce qu'on est dans une chambre qui ne ferme pas à clé. Donc vous avez des vieux qui ont toujours une libido et qu'on traite de vieux cochons et pour les femmes de folles. Comme si, à partir du moment où le corps s'amoindrit, on perdait le statut d'humain. On perd la liberté et même le droit de faire l'amour. Qu'est-ce qu'il reste ? La sexualité des vieillards est irreprésentable. Même pour un psychanalyste, qu'une personne âgée découvre qu'elle est homosexuelle, ça pose nécessairement problème.

Rhésus s'apparente à un kaléidoscope. Chaque protagoniste raconte sa propre réalité des choses. Pourquoi ce choix ?
J'ai vraiment voulu faire un roman très romanesque, avec des renversements de points de vue. David Lynch, par exemple, est un cinéaste qui m'a beaucoup marquée. Pendant les trois-quarts de Mulholland Drive, on suit une histoire, et brutalement, après le baiser entre les deux femmes, une autre commence, avec les mêmes personnages, les mêmes décors. On a une rupture de vraisemblance. C'est fabuleux, cela nous oblige à tout réinterpréter. Et on peut regarder dix fois le film, on n'a jamais la réponse.
J'ai aussi un problème de voix. Pendant longtemps, j'ai été complètement mutique. En moi coexiste plusieurs voix, ce qui ne veut pas dire que je suis schizophrène. J'ai besoin de réunir des points de vue différents pour me faire une idée. C'est le principe d'incertitude.

Ce principe d'incertitude est la clé de voûte du roman. Vous dénoncez le danger des représentations, le fossé entre la norme et le fantasme...
Il y a quelque chose qui dysfonctionne dans la société. On est dans une norme finalement assez puritaine et coexiste une représentation de l'individu complètement désinhibée, où il expose son intimité de manière incontrôlée. C'est pour ça que j'ai parlé de la télé-réalité. Je suis profondément choqué par ça. Cette façon d'exploiter le besoin qu'ont les gens d'exister aux yeux des autres.
J'ai un fond humaniste, même si ce mot n'est plus à la mode... On est dans une société qui revendique son cynisme, mais le cynisme ne m'amuse pas du tout. On en voit les limites : à la télé on invite des artistes pour leur dire des atrocités, pour les humilier.
C'est ce qui se passe dans " Morituri " : on parque les vieux, mais ça ne suffit plus, on enlève les analgésiques, mais ça ne suffit plus, alors on rajoute des bêtes... On est dans la surenchère avec le cynisme. Dant tout groupe social, la barbarie n'est pas loin quand se perdent certaines valeurs. Rhésus, c'est un livre sur la barbarie.

Mais aussi un livre complètement déjanté...
Ce n'était pas le projet. C'est davantage rabelaisien il me semble. Il y a de la fantaisie, mais toujours sur un fond réaliste. Quoique, avec Céleste... Je vis les choses sur le mode de la fantaisie. Mais quand on voit les papys avec leurs charentaises cloutées, ce n'est pas absolument délirant...

La fantaisie et l'humour servent à conjurer le tragique ?
J'adore le théâtre de Beaumarchais. Dans Le Barbier, Figaro dit à Almaviva : " Je me hâte de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer ". C'est un peu ma maxime.

Mais avec l'irruption de " Sinusy " et " La Cour du Pin ", ça ressemble à du grand guignol...
Ça m'a amusé. Sarkozy et Villepin forment un couple médiatisé extrêmement romanesque. Je les ai invités dans le roman pour voir ce que ça donne avec un bonobo ! Et encore j'ai été soft avec Sinusy... Le livre pose aussi un problème politique : comment vit-on ensemble, comme accepte-t-on qu'à un moment on ne soit plus productif, qu'on coûte de l'argent, qu'on est abîmé ? Nous avons eu des parents qui ont fait 68, est-ce qu'on va accepter de se laisser ratatiner ?

Il y a un autre personnage important dans Rhésus, c'est la littérature. Vous dressez la liste de tous ces écrivains que vous avez pastichés ou parodiés...
Lino et Ferrer, les deux cocos de Béziers, sont kidnappés chez Perec. Mais Perec a complètement occulté la dimension politique des personnages ! Ludovic, c'est Arthur Ganate qui apparaît au tout début du Voyage de Céline. Je voulais un personnage de droite, odieux, populaire. L'écriture, à mon sens, c'est l'écriture du monde, mais aussi avec la bibliothèque. Mais libre au lecteur de ne pas lire la dernière page...

Céleste exècre l'autofiction " pleurnicharde, indigeste et faisandée " alors que Dhorlac fait de " la littérature en chaise roulante "...
Là c'est un hommage à Chateaubriand qui, à la fin des Mémoires d'outre-tombe, sorte de road-movie, dit faire de la littérature en carrosse... Quant à l'autofiction, je n'ai pas une opinion monolithique. Il y a celle qui permet à la littérature de se déployer (Proust ou Bardamu...), et une autre, hégémonique, qui me casse les pieds, parce qu'elle devient le lieu privilégié de l'exploration de la névrose. Est-ce qu'on doit s'interdire la fiction, les personnages, autres que soi et les proches que l'on a pu observer ? Le romancier, c'est celui qui invente. Moi, ce qui me plaît chez Perec, c'est que tous ses livres sont différents. C'est ça le rêve du roman, faire quelque chose qui n'a jamais été fait. Toute la question, c'est la forme, et puis le style viendra. Buffon disait : " Le style, c'est l'homme ". Moi je revendique plutôt la possibilité d'avoir des styles différents.

Avez-vous conscience d'avoir malmené le lecteur ?
J'ai voulu faire un livre ouvert, que le lecteur puisse s'approprier comme il veut, privilégier telle ou telle version, les fédérer à sa façon. Je pense lui avoir réservé des surprises. Je n'ai pas cherché à le choquer. C'est le monde qui est choquant. Quand on voit des vieux qui sont sur des petits lits métalliques, couverts d'escarres, en train de hurler de douleur, ce n'est pas choquant ? En même temps, on ne peut pas choisir une écriture aussi désinhibée sans risquer de choquer les gens. Le problème de l'écriture pour moi, c'est de lever des inhibitions, il y a tellement d'interdits.

Quelle a été l'histoire éditoriale de Rhésus ?
J'ai écrit un roman sous forme de pastiches, qu'Anne Garréta a recommandé à P.O.L. L'éditeur était intéressé mais ne trouvait pas judicieux de le publier comme première oeuvre. Faites-moi quelque chose de plus personnel (sic). Dans ces pastiches, j'essaie de faire dire aux auteurs dont j'emprunte le style, ce qu'ils n'auraient jamais osé dire.

Rhésus
Héléna Marienské
P.O.L.
317 pages, 19 e

Philippe Savary

   

Revue n° 077
(Octobre 2006).
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