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Rodrigo Fresán
Interview
Mexico aux rayons X


Rodrigo Fresán

par Lise Beninca



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Mantra ", par l'Argentin Rodrigo Fresán, est un objet littéraire non identifié qui vous tombe sur la tête. Démesuré, monstrueux et compliqué comme la ville dont il s'inspire.

Le sujet de départ était Mexico, " cette araignée qui tisse toutes les toiles existantes ". Le résultat final est un " roman démontable ", une " aberration littéraire " : c'est ce que dit la 4e de couverture. Trois parties, trois narrateurs interchangeables, et le dénommé Mantra qui survole l'ensemble. Pour se présenter à nous en même temps qu'à ses nouveaux camarades de classe, il commence par jouer à la roulette russe avec un vrai revolver (à 9 ans), puis réalise (toujours à 9 ans) le film de sa vie... mais en fait on n'est sûr de rien, puisque le cerveau qui nous raconte l'histoire est atteint d'une tumeur en forme de Sea-Monkey.

La deuxième partie du livre, classée par ordre alphabétique de ABAJO (EN BAS) (Inframonde) à ZONA (ZONE) (Crépusculaire) , forme un guide complètement subjectif, mais exhaustif, de Mexico. La fin sera racontée par un robot à la recherche de son Mantrax de père, dans les rues de la Nouvelle Tenochtitlán du Tremblement de Terre. On comprend alors un peu mieux pourquoi le narrateur de la première partie se prend pour le HAL 9000 de 2001 : l'Odyssée de l'espace. Quoique. Mantra est un livre halluciné, délirant, érudit. On y croise William Burroughs, Frida Kahlo ou David Lynch mais il ne faut surtout pas s'acharner à comprendre où tout ça nous mène. Quelques explications ne seront pas de trop...

La préface d'Alan Pauls indique que ce livre est le fruit d'une commande. Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consistait ?
Oui, Mantra a été écrit suite à une commande qui m'a été faite fin 1999, par les éditions Mondadori, pour un projet de collection dédiée à différentes villes à la fin du millénaire. Plusieurs écrivains avaient été choisis, dont Roberto Bolaño et Rodrigo Rey Rosa. Moi peut-être parce que je venais de me marier avec une Mexicaine , on m'a attribué Mexico DF. L'intérêt d'accepter cette commande passait aussi par le fait d'écrire sur une ville que je n'aurais pas spontanément choisie (j'aurais sûrement pris New York), ce qui constituait un vrai défi. Les critères de la collection n'imposaient pas que le livre soit un roman. Ce pouvait être un journal de voyage, un essai, etc. Mais moi ce qui m'amusait c'était de prendre des risques. De toute manière, au fur et à mesure de la rédaction de Mantra, je me suis rendu compte de la place importante qu'avait occupé le DF (un DF " imaginaire " puisque je n'y étais jamais allé avant 1997) dans mon enfance, ma formation, ma déformation : les lutteurs masqués, les Sea-Monkeys, les temples aztèques, les gravures de Posada... Étonnamment ou pas à la fin de mon précédent livre (La Velocidad de las cosas, 1998), le DF apparaissait déjà, ainsi qu'un personnage messianique appelé Balthazar Mantra. Comme quoi il n'y a pas de hasard. Le secret à tous les niveaux dans la vie c'est de s'approprier la demande extérieure et de se débrouiller avec du mieux qu'on peut. Par chance, mon éditeur a adoré le monstre que j'ai créé.

Votre ouvrage est extrêmement complexe. Si l'on vous demandait de le résumer, comment vous y prendriez-vous ?
Je ne crois pas que cela soit possible, de la même façon qu'il est impossible de tracer une carte fiable de la ville de Mexico. L'idée était de faire en sorte que l'anatomie du livre reflète l'impossible cartographie du DF, ses formes démesurées, son physique de freak. De là aussi l'idée que Mantra soit plusieurs livres à la fois, ou un livre à plusieurs têtes. Je ne l'ai pas envisagé comme quelque chose de structuré, mais plutôt de déstructuré, quelque chose d'invertébré, presque à l'état gazeux. Il est le mélange de différents points de départ auxquels j'avais pensé : un guide de tourisme apocryphe, une investigation sur le monde des lutteurs masqués, un essai sur le Jour des Morts, une encyclopédie des personnages illustres ou maudits qui ont visité le DF, un voyage dans le monde des telenovelas, une suite d'Au-dessous du volcan racontée par le neveu d'un des assassins du Consul... Je n'arrivais pas à me décider pour l'un ou l'autre, alors je les ai tous mélangés.
Le DF est un peu ça : une accumulation de données théoriquement inconciliables qui finissent par former un ensemble mutant et harmonieux. Plus mutant qu'harmonieux ; ce qui n'est pas pour me déplaire.

Que représente le personnage de Mantra : une puissance supérieure, une projection de l'esprit ?
Je pense que Mantra est un messie allumé mais pas moins illuminé pour autant. Un peu comme le Kurtz d'Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad, ou plus proche encore du Kurtz d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Mantra est aussi l'artiste total et absolu, l'homme qui devient fou au nom de l'art et qui, pour finir, fait de sa folie une forme artistique qui n'appartient qu'à lui.

Vous opposez le " réalisme magique " à " l'irréalisme logique "...
Ah... Ça c'est une chose que j'ai inventée presque par obligation, pour répondre aux questions un peu désagréables qui te forcent toujours à entrer dans une case, à te coller une étiquette. Ce n'est pas une affirmation très " sérieuse ". Disons que l'irréalisme logique est une inversion des données du réalisme magique. Si ce dernier propose une réalité contaminée par le fantastique, ce que je produis moi c'est une sorte d'irréalité parsemée d'éclats d'ordre. J'ai inventé cette réponse par réflexe automatique à l'éternelle question " comment définiriez-vous ce que vous écrivez ? ". Une autre réponse possible serait : " J'écris des livres qui se passent dans la tête de leurs personnages. " J'ajouterais une chose dont je me suis rendu compte il y a peu : le style d'un auteur tient plus à l'idéalisation de ses lacunes qu'à la réalité de ses talents. Je m'explique : on finit par se résigner à ce qu'on sait faire, on laisse tomber ce qu'on ne fera jamais bien et, à la fin, les autres perçoivent comme des réussites ce qui n'est en fait que le résidu des échecs. Le style serait une sorte d'antimatière... qui sait, peut-être que dans une autre dimension, de l'autre côté d'un trou noir, il y a un Fresán qui écrit de jolis romans d'amour minimalistes alors qu'il voudrait écrire des choses comme Mantra. Pour en finir avec cet aparté sur l'art poétique et le credo littéraire, voici une dernière définition : la Théorie du Glacier comme opposition à la Théorie de l'Iceberg d'Hemingway. J'aime qu'il y ait beaucoup de choses dissimulées sous l'eau ; mais j'aime aussi qu'il y ait beaucoup de choses au-dessus de la surface.

Vous semblez avoir été très proche de Roberto Bolaño. Vous placez-vous comme un " disciple " ?
Nous avons été très amis. Mais je ne crois pas avoir été, ni être aujourd'hui, son disciple. C'est vrai que nous avons commencé à publier plus ou moins en même temps, que nous aimions les mêmes auteurs, qu'il peut y avoir des liens entre nos livres, et qu'il apparaît comme un personnage de Mantra alors que j'apparais moi-même dans un passage de 2666. Mais en fait, nous parlions très peu de nos livres ou de ce que nous faisions. Notre relation ne correspondait pas aux clichés des supposées " amitiés littéraires ".

D'où vient la culture si disparate que vous mettez à l'oeuvre de la culture populaire à l'érudition ? Quel est votre objectif en mêlant tout cela dans un même livre ?
Ma patrie c'est ma bibliothèque, mais c'est aussi mes vinyles, les séries télévisées, et cette matière intemporelle qu'est l'enfance. Par ailleurs, je n'ai jamais cru à l'existence d'une " grande " et d'une " petite " culture. En plus, il ne faut pas oublier que je suis Argentin. Les écrivains argentins sont, à des degrés plus ou moins graves, des maniaques de la référence c'est le cas de Borges, Cortázar, Piglia ou Pauls. Je souffre quant à moi de la forme la plus aiguë et incurable de manie référentielle. On pourrait y voir aussi une certaine volonté évangélique de prêcher la Bonne Nouvelle : on met dans ce qu'on aime écrire tout ce qu'on aime lire, regarder ou écouter. Du coup, on contamine le lecteur.
Pourquoi cette omniprésence de la science-fiction ?

La Quatrième Dimension de Rod Serlig et 2001 : l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick sont deux expériences qui m'ont profondément marqué. Concernant la série télévisée, je dirais que c'est l'une des meilleures écoles littéraires pour comprendre comment fonctionnent les ressorts de la narration et apprendre à organiser une trame narrative. À l'inverse mais de façon complémentaire 2001 est à mon sens le premier film dans lequel on ne livre pas toutes les informations ni l'intégralité de l'histoire. Je suis sorti du cinéma en me disant " tiens, on peut aussi raconter les choses de cette façon ".

Votre livre ne comporte pas de trame narrative à proprement parler. Réalisme et délires se mêlent. Ne craignez-vous pas que le lecteur ne saisisse qu'une partie de ce que vous souhaitez exprimer ?
On a déjà peur de suffisamment de choses pour ne pas avoir en plus à craindre un hypothétique lecteur. J'ai bien conscience que mes livres supposent un certain type de lectorat qui tout tend à le prouver n'est pas celui de Dan Brown. Mais je ne crois pas que Mantra soit un livre particulièrement ardu ou effrayant. Au contraire, il se présente comme un jeu dont on découvre les règles en même temps qu'on y joue. J'aime imaginer mon lecteur idéal comme quelqu'un qui me ressemble, mais en un peu plus intelligent.
Il y a quelque temps, un lecteur chilien m'a envoyé une coupure de journal où on apprenait que l'acteur incarnant Pluto à Disneyworld avait été frappé à mort. Le lecteur m'écrivait : " Le monde est en train de se Fresaniser. " Moi je n'ai pas cette impression, mais cela ne me gêne pas et même cela me flatte que mes lecteurs l'aient. Pour donner un exemple extrême, je crois que si quelqu'un avait dit à Kafka que quelque chose était kafkaïen, il n'aurait pas compris ; tout simplement parce qu'il devait croire que tout le monde pensait comme lui. Personnellement, et pour être très franc, je suis lecteur avant d'être écrivain. Je suis plus un lecteur qui écrit qu'un écrivain qui lit.

Il paraît que vous retravailliez vos livres lors de nouvelles éditions. Dans Mantra, vous avez ajouté 40 pages autour de la lettre R dans la version française...
Pendant la rédaction de Mantra, j'avais déjà prévu de me réserver une lettre, parce que je savais que j'allais avoir de nouvelles idées, des ajouts à faire, et qu'en plus beaucoup de gens dont les Mexicains qui allaient lire le livre , me feraient des commentaires du type " dis donc, tu as oublié de dire ça ". J'ai donc mis une lettre de côté pour compiler toutes ces choses. Le problème était de savoir quelle lettre choisir et l'option la plus juste aurait été le M, mais il y avait tellement de choses à dire avec cette lettre que j'ai choisi le R, comme Rodrigo. Mais je procède toujours ainsi. Dans tous mes livres. Je suppose que cela vient, pour une part, de la certitude que les livres ne sont jamais terminés, qu'ils sont le moteur d'un mouvement perpétuel, toujours en train de s'écrire. D'un autre côté, j'ai toujours aimé les rééditions de CD avec des bonus, ou les DVD avec des commentaires du réalisateur...

Vous écrivez : " Mexico est le mot le plus x qui soit ", et Mantra devient " Mantrax " à la fin du livre. Que dissimule cette lettre ?
Eh bien, le x est la lettre mystérieuse par excellence. Il ressemble à une énigme qui ne se résout jamais tout à fait. Le x marque aussi l'emplacement exact du trésor sur les cartes des pirates. Le x est le rayon qui permet de voir à travers les choses et de percer l'intime secret du squelette.
Propos traduits par Marta Pascual Argente
Mantra

Rodrigo FresÁn
Traduit de l'espagnol
(Argentine)
par Isabelle Gugnon
Passage du Nord-Ouest
512 pages, 24 e

Lise Beninca

   

Revue n° 077
(Octobre 2006).
Commander.

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