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Interview
L'envers du décor




par Lucie Clair



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Sous le regard perçant d'une jeune femme libre, et avec l'aide inattendue d'une armée d'ombres, les femmes de Beyrouth cherchent à renaître.

Une femme aux abois, poursuivie par une propriétaire avide, exhortée par une amie militante qui a pour but d'écrire " un manuel sur l'art d'être femme en Orient ", consent à se présenter à un casting pour un rôle dans une pièce de théâtre d'un auteur renommé. Pour obtenir le rendez-vous avec le metteur en scène, une seule condition : laisser son ombre au vestiaire. Préalable révoltant, douloureux, déchirant. Vivre sans son ombre, sans cette partie qui la définit peut-être mieux encore que sa chair, laisser à portée de tous ce prolongement de soi vaporeux, fluide, mouvant, cette dimension qui danse sur les murs longés par le corps, l'actrice s'y refuse, se débat, puis forcée d'accepter, obtient par là même le rôle.

" Une ombre, ça commence par vous prolonger, puis très vite ça vous double " argumentent les videurs du théâtre. Par cette métaphore première, mise en abîme du double, variation autour de la féminité, du désir, des forces vitales, L'Armoire des ombres transpose la fantaisie d'Hofmannsthal et sa quête merveilleuse de fertilité, dans un décor inversé Beyrouth en proie à un réveil constamment différé, ville fantôme, espace vidé dans lequel errent les ombres de manifestants vindicatifs et vains, lieu sans cadre, sans frontières, à moins que celles-ci ne soient tout entières contenues dans l'armoire, seule protagoniste de la pièce de théâtre qui se joue chaque soir, dans laquelle sont empilées des ombres. Et puisqu'il n'y a pas de direction scénique précise, la jeune actrice n'a d'autre choix que de les en extraire.
La première est celle de la mère, bien sûr, " toute pliée ", et qu'il faut lisser, défroisser, mère aux angoisses turgescentes, se défiant des ombres en talons contre les murs, mère honteuse de sa fille trop libérée comme tant d'autres autour du bassin méditerranéen ne supportant pas les allures délurées de leur progéniture. Puis viennent d'autres femmes, d'autres destins, Léna et son mariage détruit par sa phobie de la mort, Greta et le tapin comme seul échappatoire au viol, Mona battue, répudiée, toutes emportées dans un récit échevelé, où réel et imaginaire s'entrelacent à perdre haleine, dans une quête de vitalité et d'absolu, dans une exigence d'être qui ne laisse aucune place aux compromis mais encore moins au libre-arbitre. Femmes enfermées dans un carcan social au profit des hommes et de leur misogynie. Cloîtrées, réduites au statut d'ombres dans une armoire aux frontières incertaines, qui se dilate, tant le monde paraît, en cours de lecture, peuplé d'ombres et seulement d'elles, un monde réduit aux dimensions d'une armoire vide, sur une scène vide. Écheveau de visions d'ombres, d'où la vitalité cherche à jaillir à tout prix, à corps et à cri aussi, car dans ce monde confiné, oppressant l'amour n'a pas de place, ou vire à l'absurde " Tu ne comprendras donc jamais que je ne veux pas t'aimer, même en t'aimant " hurle Erik à la narratrice avant de la quitter.
Certains clichés ne sont pas exclus de ce premier opus, tant au niveau des tics du langage (pourquoi appeler une pièce de théâtre un " scénario " ?) que de ses raccourcis trop simples qu'une mère traite sa fille de " pute " quand elle porte des talons donne bien moins à voir l'ambivalence entre les deux générations, que la soudaine révélation de la racine de la passivité maternelle en fin de récit, le dévoilement de l'entre-deux où furent contingentées ces femmes prises en étau entre la guerre et les hommes : " Ainsi mère, toutes les fois où tu te taisais, que ton silence me révoltait, c'était que tu faisais des concessions à un combat que tu n'avais pu mener mais qu'il ne te déplaisait pas d'accompagner. " Un combat incarné par le rythme donné au texte, par la richesse de ces destins de femmes, endossés par la narratrice et sans doute un peu par l'auteur avec fraîcheur et sincérité, mais aussi et surtout par cette lucidité avec laquelle elle éclaire la vérité bâillonnée de ces femmes d'Orient. Hyam Yared est née en 1975, elle est poète, nouvelliste et libanaise.

L'Armoire
des ombres

Hyam Yared
Sabine Wespieser
207 pages, 19 e

Lucie Clair

   

Revue n° 078
(Novembre-décembre 2006).
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