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Béatrice Commengé
Interview
La chair de la lettre


Béatrice Commengé

par Jérôme Goude



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Dans " En face du Jardin ", récit arborescent consacré à l'une des parenthèses parisiennes de Rilke, Béatrice Commengé tisse des liens délicats entre la lettre d'amour, les lieux et l'écriture personnelle.

Dans la soirée du samedi 23 octobre 1920, Rainer Maria Rilke arrive à Paris, prend un fiacre et se rend à l'hôtel Foyot sis en face du Jardin du Luxembourg. Ayant été obligé d'interrompre l'écriture de ses Élégies, il recherche la " force d'un lieu exceptionnel " qui serait propice à l'affleurement de la poésie. Dans ce Paris de l'après-guerre, avant même de se rendre en Suisse, au château de Berg, Rilke refait l'expérience de l'abolition sensible du temps. La capitale française génère cette ineffable " alchimie de ce qui change et de ce qui demeure " et se métamorphose en points d'intersection entre " aujourd'hui et autrefois ", " ici et là-bas ".

Au gré de ses déambulations solitaires et de l'inaliénable concentration poétique, Rilke renoue les " boucles imprévisibles de sa mémoire ". La vie du poète " se recompose dans le dessin immuable des rues. " Peu à peu, les souvenirs des précédents séjours parisiens émergent : 1902 et le morne Paris de la rue Touiller, 1905 et l'hôtel du quai Voltaire, 1909 et la rue Cassette, entre autres. Puis se déploient toutes les " nuances du bonheur, du malheur ou de la solitude " sur les visages d'amis fidèles (Rodin, Verhaeren et Paula Becker), d'artistes admirés (Cézanne, Baudelaire ou Flaubert) et de femmes aimées (Lou Andréa Salomé, son épouse Clara Westhoff, Merline...).
D'une troublante transparence, l'écriture de Béatrice Commengé explore l'intimité de l'être et de la lettre, sans la dénaturer. En face du Jardin est essentiellement le lieu de la constellation amoureuse, de la constellation féminine. Quand bien même son angoisse face à l'Autre de l'amour et cette volonté opiniâtre de s'appartenir, Rainer Maria Rilke n'a cessé, sa vie durant, de cultiver l'art de la lettre amoureuse. De même qu'il " s'est toujours arrangé pour dresser des cloisons étanches entre ses correspondances " afin que chacune soit " unique, irremplaçable ". De sorte que la quête poétique de l'" unité incandescente " n'est peut-être que le versant sublimé d'une quête plus intime, impossible.
Ni hagiographie ni psychanalyse existentielle, ni biographie ni essai, En face du Jardin est un entrelacs lumineux dans lequel sont distillés les éléments tangibles et sensuels inhérents à l'épiphanie poétique parisienne de Rilke. Dans Et il ne pleut jamais, naturellement, roman publié par Gallimard en 2003, Béatrice Commengé parvenait déjà à saisir l'originalité du cheminement physique et psychique d'Hölderlin. En accordant plus d'importance au circonstanciel et à l'anodin, elle réussit à désacraliser et à humaniser les mythes littéraires.

Nietzsche, Hölderlin, Miller, et maintenant Rilke, l'ensemble de votre oeuvre est hantée par la figure de l'auteur. Qu'est-ce qui motive le choix d'un sujet plutôt qu'un autre ?
Pour Rilke, il s'agit en fait d'une commande de Sylvie Fenzack, une amie qui s'occupe essentiellement des essais au sein de Flammarion. Deux auteurs l'intéressaient : Rilke et Fitzgerald. Étant sur un projet de roman, j'étais décidée, au cas où je ne parviendrais pas à l'écrire, à travailler sur Fitzgerald. Finalement, j'ai pris conscience que Rilke répondait davantage à mes préoccupations du moment. Et puis, j'ai accepté d'écrire sur Rilke parce que je voulais m'approprier ce quartier de Paris dans lequel il séjourne. Mais habituellement, je pars d'une idée que j'ai envie de développer. C'est, au départ, assez abstrait. Mon travail, ou mon seul désir, est de rendre la chose très concrète. Pour L'Homme immobile, par exemple, j'ai essayé d'imaginer un monde où il n'y a plus d'espace, où on est limité à la seule dimension du temps. Le concret réside dans le fait que c'est un livre influencé par une histoire personnelle ; celle d'un oncle atteint d'une myélite, d'une paralysie des jambes.

Vous dites de Rilke qu'il " vit avec les morts silencieux pour mieux comprendre les vivants ". De même, dans la plupart de vos textes, des morts illustres côtoient les vivants. Est-ce fortuit ?
S'il y a quelque chose de fortuit, c'est d'être née là, au milieu des livres, dans une bibliothèque. Contrairement à beaucoup d'écrivains, j'ai résisté aux livres. Mais ils étaient très présents, comme un paysage familier. J'ai d'ailleurs mis beaucoup de temps à comprendre qu'un écrivain pouvait respirer le même air que moi. Alors, que le héros soit Rilke ou que ce soit mon père, c'est exactement la même chose. Et puis, j'aime les constructions kaléidoscopiques. Mélanger les temps, les époques.

Qu'est-ce qui relève de la recherche bibliographique et de l'invention dans l'élaboration d'En face du Jardin ?
Ceci, me semble-t-il, n'est jamais mesurable. Mon intention, en détachant ces six journées parisiennes, était de demeurer au plus près du corps de Rilke, de son corps en mouvement dans un espace donné. J'ai d'abord trouvé le lieu où il séjourna, l'hôtel Foyot, aujourd'hui transformé en square. Ensuite, je suis tombée sur cette référence au petit carnet acheté à l'Odéon ; un carnet dans lequel Rilke n'a écrit qu'une phrase : " Ici commence l'indicible ". Ce carnet vide, c'était comme une invitation à écrire. C'est pourquoi, j'ai tenté de recueillir, dans sa correspondance, le plus d'informations concrètes sur son emploi du temps, les rues empruntées, ses rencontres et découvertes. Cette recherche a surtout permis la mise en évidence d'un état intérieur, un état de promeneur joyeux, sans emploi du temps précis, sans visites superflues. Ces six jours à Paris ont été propices à l'émergence de cette " joie légitime " dont il parle dès son arrivée. Les lettres laissent deviner un homme qui s'est contenté de répondre à deux appels : celui de la beauté, de la lumière exceptionnelle de ces journées, et celui des souvenirs. C'est à partir de cette évidence que j'ai inventé ses déambulations qui, chaque jour, partaient du Jardin du Luxembourg.

Pourquoi octroyez-vous une telle place à la correspondance amoureuse ?
Au départ, je voulais écrire un roman dont le thème central était la correspondance amoureuse. Ce qui m'intéressait alors, c'était le lien entre amour et correspondance : comment la dimension littéraire peut influencer un amour, le modifier, le créer même. Je m'étais pour cela plongée dans la lecture des correspondances de Rilke, de Simone de Beauvoir et de Nelson Algren, d'Abélard et d'Héloïse. La correspondance sous-entend l'absence ; ce manque d'où découle une autre perception du temps. Le plus important est peut-être là, dans ce temps qui prend une autre valeur. Écrire une lettre d'amour, c'est pétrir ce temps devenu seule matière à laquelle se confronter. C'est un jeu subtil entre cette absence qui réinvente l'être aimé et la lettre qui le reconstruit, lui redonne corps. Dans le cas de Rilke, la correspondance est essentielle. Il y a la découverte déterminante des Lettres de Gutsgen de Goethe. Puis sa propre correspondance qui est en quelque sorte tous ces poèmes qu'il n'écrit pas.
Avec ce livre, j'ai pu prendre la mesure de l'interminable gestation des Élégies et du rôle prépondérant des histoires d'amour construites et déconstruites. Il y a l'échec, sinon l'irréalité, de son amour pour Benvenuta. Un amour véritablement né de la correspondance et nourri par elle seule. Ainsi que la réalité de son amour pour Merline qui le replonge dans son éternel conflit entre l'amour et la création poétique.

Pensez-vous qu'il ait un rapport entre l'errance géographique de Rilke, cette volonté de ne pas se fixer, et ses conquêtes successives ?
Oui, c'est du même ordre : c'est toujours la quête de la femme idéale et du lieu idéal. Pour Rilke, le lieu idéal n'est pas le lieu le plus beau, mais le lieu où il pourrait aimer et où, paradoxalement, la femme aimée saurait le laisser à sa solitude. La création ou l'amour, là encore : le grand défi ce serait de parvenir à concilier les deux. Rilke n'y parvient pas et, comme il l'exprime dans Le Testament, il sombre dans une impuissance à aimer. Une impuissance à aimer qu'alimente le sacerdoce de l'écriture. Au château de Berg, le poète n'écrit pas parce qu'il se laisse aller à aimer. Rilke est toujours partagé entre la malle et le pupitre, entre le vertical et l'horizontal. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles j'apprécie les écrivains voyageurs, Bruce Chatwin notamment. Comme Rilke, je nourris deux fantasmes : celui de la retraite, de la cellule de moine, et celui de l'île grecque, du lieu idéal. L'écriture et la solitude sont, je crois, indissociables.

Seule la " passivité active " du poète l'attente, une grande solitude intérieure autoriserait le phénomène de l'agglutination poétique...
La disponibilité aux correspondances est en effet le sujet central du livre. Pour pouvoir saisir ces coïncidences, il faut avoir l'esprit tendu vers l'extérieur, être à l'affût des retrouvailles. Et finalement, c'est comme ça que Rilke s'abandonne et se réconcilie avec le Paris des Cahiers de Malte Laurids Brigge. Vivre poétiquement, peut-être, est-ce tenter de maintenir cet équilibre si fragile entre une parfaite disponibilité à recevoir ce qui arrive et un esprit sans cesse à l'oeuvre. C'est pourquoi je n'emploierais pas le mot de " flâneur " pour désigner Rilke pendant son séjour parisien. La tension est sans cesse perceptible chez lui. Ce besoin de comprendre, de trouver un sens.

Dans En face du Jardin, Rilke " s'amuse à deviner l'heure à l'intensité de la lumière ". Puis il y a aussi cette " éblouissante lumière de la Madrague " dans Et il ne pleut jamais, naturellement. Ce motif récurrent est-il lié au souvenir d'Alger ?
Il est vrai que j'ai vécu toute mon enfance en Algérie. Jusqu'à l'âge de 12 ans exactement. Pourtant, j'ai autant de souvenirs de pluie que de souvenirs de soleil. Soit parce qu'on ne passait pas l'été à Alger. Soit parce que c'était la guerre, et qu'on ne pouvait pas aller à la plage. Pour moi, l'Algérie, c'est l'école et la rue. Vivre dans la rue, les enfants dans la rue.

Peut-on, vous concernant, parler d'une écriture du sensible, sinon d'une écriture lumineuse, impressionniste ?
Oui, on en revient toujours à la sensation. L'ambition, si ambition il y a, n'est jamais d'expliquer ; mais, en effet, de donner à sentir, de rendre sensible comme un papier photographique qui imprimerait, impressionnerait. Sentir, dans le cas présent, un corps et une pensée en marche. Écrire, selon moi, c'est promener un projecteur. Ça permet d'éclairer le mystère et surtout de montrer qu'on n'en finit pas, qu'il n'y a rien de définitif. J'essaye tout juste de saisir quelqu'un à un moment donné, de le mettre dans un lieu et d'employer un éclairage qui ne soit pas celui de la morale, mais celui du soleil. Il y a, à mon sens, beaucoup trop de grilles de lecture, quelles qu'elles soient, marxistes ou freudiennes. Dans mon deuxième roman, Le Ciel du voyageur, le héros est un photographe qui est obnubilé par la lumière. Pour moi, elle est synonyme de vie. Elle est donc fugitive, rare et précieuse. À honorer sans cesse.

En face du Jardin
Béatrice
Commengé
Flammarion
201 pages, 18 e

Jérôme Goude

   

Revue n° 081
(Mars 2007).
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