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José Eduardo Agualusa
Interview
Trafiquant d'âmes


José Eduardo Agualusa

par Dominique Aussenac



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En inventant une guerre ethnique dans un pays loué pour son métissage, José Eduardo Agualusa joue au boomerang avec l'Histoire. Un jeu subtil, coloré, digne d'un drame antique.

Si la guerre de Troie a bien eu lieu, il est aussi fort probable que celle des favelas brésiliennes puisse advenir. Peut-être pas toutefois dans les conditions imaginées par l'écrivain angolais José Eduardo Agualusa. Si les protagonistes de son roman ont la prestance de héros antiques, ils font référence à la colonisation portugaise, à l'esclavage et portent les noms d'insurgés de luttes de libération. Hauts en couleur, en paroles et en actes, ils veulent corriger l'effet pervers du métissage brésilien qui a écarté des structures de pouvoir les descendants des esclaves et des peuples indigènes.

Leur chef charismatique, Jararaca, est un jeune trafiquant de drogue qui maîtrise aussi tous les aspects médiatiques d'une révolte. Un de ses bras droits, Francisco, ex-tortionnaire, ex-colonel de la Sécurité angolaise, a fui son pays et une histoire d'amour saturée de piment rouge. Euclides, lui, est nain, journaliste, tendance aède ou plutôt griot et a pas mal d'états d'âme. Anastacia, intellectuelle, artiste, blanche, proche du pouvoir, détonne un peu, mais lorsqu'on vous dira qu'elle est une des spécialistes de l'ayahuasca, une liane hallucinogène et des vagins dentés... La révolte a éclaté après une bavure. Sous couvert de réprimer un trafic de drogue, la police a ouvert le feu sur une procession religieuse et tué de nombreux angelots. Les favelas de Rio sont en flammes, la révolte progresse des collines jusqu'à titiller les beaux quartiers du bord de mer. Les descendants d'esclaves réussiront-ils à prendre le pouvoir ? L'imagination créole, débridée, explosive de José Eduardo Agualusa a elle remporté le combat. La Guerre des anges n'en finit pas de produire des circonvolutions hallucinées, exaltant des âmes vagabondant entre passé et présent, bien et mal, vie et mort et nous renvoie l'air de rien aux grandes questions existentielles. Agualusa ne croit pas en dieu, mais en sa grand-mère qui veille sur lui partout où il se trouve. En Angola comme au Brésil, les morts ne meurent jamais. On leur demande conseil, ils se font écouter. " Tu es mort, toi aussi, mon petit ? il y a tellement de morts dans cette chambre ; si, si, je me souviens, tu es mort en 1992, n'est-ce pas ? Quelqu'un m'a raconté... La guerre à Luanda... Comme les hommes sont cruels. " Euclides, le journaliste nain répondra : " Non, je ne suis pas mort, parrain. Je ne meurs pas facilement. "
Rencontre avec un écrivain globe-trotter, né en 1960 à Huambo, sur le plateau central de l'Angola, tour à tour étudiant en agronomie et sylviculture, puis journaliste. Après La Saison des fous, Le Marchand de passés, La Guerre des anges est son troisième roman traduit en français.

Pourquoi avoir voulu avec La Guerre des anges exporter un conflit racial au Brésil ?
Que le Brésil soit un pays créole, essentiellement métissé, où le discours officiel exalte le métissage, cela ne signifie pas qu'il ne souffre pas de problèmes raciaux graves. Je vois le métissage comme un ample mouvement révolutionnaire au point de vue social et culturel, capable, à long terme, de vaincre le racisme, la xénophobie et la stupidité. Toutefois, il existe encore au Brésil, aujourd'hui, une structure sociale héritée de l'esclavage dont les frontières peuvent être tracées en fonction de la couleur de la peau des gens. L'absence de descendants africains et de représentants des populations indigènes dans les structures du pouvoir est symptomatique. Comme le dit un des personnages du roman, la différence entre l'Angola et le Brésil, c'est que l'Angola, lui, a été décolonisé. Au Brésil c'est un roi portugais qui a proclamé l'indépendance. Il est devenu empereur pour ensuite retourner au Portugal comme roi.
L'idée d'une rébellion des favelas dirigée par un ancien colonel angolais m'est venue après avoir lu plusieurs informations sur la participation de mercenaires angolais dans les combats à côté des trafiquants brésiliens. Cette participation n'a jamais été prouvée. Toutefois, j'ai imaginé qu'un Angolais luttant à côté des déshérités des favelas de Rio pourrait représenter très bien l'image de Zumbi dos Palmares, un ancien esclave d'origine angolaise qui, au XVIIe siècle, a gouverné une république d'esclaves réfugiés dans le nord-est brésilien. D'ailleurs, la plupart des noms des personnages de ce roman renvoient aux figures mythiques de la résistance populaire du Brésil. Tout le livre est une allégorie.

Les conflits armés sont toujours à la base de votre travail...
Celui qui a vécu une guerre, la vivra toujours. Les guerres sont des événements chaotiques plein de bruit et de fureur, qui placent le commun des mortels face à des situations extraordinaires, poussant les hommes à se poser toutes les grandes questions qui depuis le début des temps les tourmentent. Elles produisent de grandes histoires et constituent un très bon matériau pour la littérature.

Vos romans se bâtissent autour de polyphonies. Est-ce une volonté de reconstruire un rapport à l'oralité ?
Dans La Guerre des anges, ce qui m'a surtout intéressé a été d'explorer les différentes variantes de la langue portugaise : la variante angolaise, portugaise et les variantes brésiliennes. Je trouve fascinante la manière dont la langue portugaise s'est façonnée dans ces différents lieux. Malheureusement cela se perd un peu dans la traduction. L'Angola est un pays où, même dans les zones urbaines, les gens gardent une grande fascination pour le pouvoir des mots. On aime raconter des histoires, pendant les longs déjeuners du samedi, en famille, et je crois bien que cela m'a marqué.

Quel est votre rapport à l'Angola ?

Comme la plupart des Angolais, j'entretiens avec mon pays une relation conflictuelle de fascination et de rejet. L'Angola est un pays extraordinaire où se côtoient le meilleur et le pire. Le meilleur est, en général, caché. Mais il est là. Dans le meilleur figurent l'ouverture aux autres, la facilité avec laquelle l'Angolais assimile les cultures étrangères et les transforme. La musique en est une preuve évidente. Des rythmes ruraux très anciens ressurgissent aujourd'hui mêlés au rap et au hip-hop. Les rythmes urbains également anciens tels que la " rebita ", le rythme des pêcheurs de Luanda tirent leur origine de la valse et d'autres danses de salon du XIXe siècle. Gabriel Garcia Márquez avoue que le voyage qu'il a fait en Angola en 1978 a été une des expériences les plus fascinantes de sa vie. Il pensait débarquer dans un monde étranger et, à partir du moment où il y a mis les pieds, il a revu le monde de son enfance. Et il ajoute qu'il a refait aussi les cauchemars de son enfance.
Selon l'écrivain colombien, ce qu'on appelle réalisme magique, l'imagination emportée, le plaisir de raconter des histoires, l'acceptation du côté fantastique de la réalité et la capacité de l'entrevoir, tout cela, il l'a trouvé en Angola.

Vous percevez-vous comme un écrivain africain ?
Je suis un auteur angolais de souche portugaise, ayant un pied au Brésil. Je me sens aussi bien à Rio de Janeiro, la plus belle ville que je connaisse, qu'à Lisbonne ou Luanda. Évidemment, mon ambition c'est d'être surtout un bon auteur. Il m'est arrivé récemment en Italie, dans une rencontre d'auteurs africains, d'avoir une conversation avec le Togolais Sami Tchak. Il écrit des romans qui se déroulent dans des pays d'Amérique latine et il s'indigne, avec beaucoup de raison, chaque fois que quelqu'un lui demande pourquoi diable un auteur africain écrit-il sur l'Amérique latine ? Un auteur européen peut écrire sur n'importe quel territoire pourquoi pas un auteur africain ? Quand un auteur européen écrit sur l'Afrique, on fait l'éloge de son cosmopolitisme et de son ouverture aux autres. Quand un auteur africain veut écrire, par exemple, un roman sur Sade, tout de suite s'élèvent des critiques et il arrive même qu'il soit accusé d'aliénation. Il y a ici une forme insidieuse de racisme, un piège dans lequel, malheureusement, quelques auteurs, plus vieux, sont tombés. Les jeunes auteurs africains, par contre, assument clairement leur condition urbaine et leur vocation cosmopolite. Par exemple le Nigérian Uzodinma Iewala, né à Washington, et qui vit entre Lagos et New York. Uzodinma ne se préoccupe pas de passer pour un auteur africain. Il est important pour lui d'être un bon écrivain, tout court.

Lorsque vous écrivez, avez-vous dès le début l'idée d'un scénario précis ou l'histoire s'invente-t-elle au fur et à mesure ?
Je pars d'une idée à laquelle je crois, mais jamais je ne connais la fin de l'histoire. J'écris parce que je veux savoir la fin. Le plus fascinant dans ce métier c'est le mystère, la sensation qu'à partir d'un moment, ce sont les personnages qui vous prennent par la main et vous conduisent à travers des chemins inconnus. Cela m'oblige à enquêter, à me documenter, pour pouvoir me déplacer aisément sur ces chemins. Mais je n'ai pas le contrôle absolu. Il y a des personnages qui grandissent seuls, d'autres qui se transforment. Personnellement, je rêve beaucoup. Je rêve à certains personnages et cela engendre le début d'un roman.
Pour moi, écrire, comme lire, est une deuxième façon de voyager, c'est-à-dire de découvrir. J'écris afin de me découvrir.

Vos héros sont plutôt des anti-héros, parfois d'anciens tortionnaires. Pourquoi leur relation au bien et au mal est-elle si ambiguë ?
Ce qui m'a le plus impressionné en Angola, au moment le plus dramatique de la guerre civile, lors du quasi effondrement de l'appareil d'État, c'était de voir comment des personnes communes pouvaient se transformer les unes en monstres et les autres en héros. Je crois que c'est dans des moments comme cela que les gens se révèlent. Le plus troublant c'est de découvrir l'humanité des monstres, ils sont aussi capables de s'émouvoir et de pleurer, ainsi que le côté obscur de quelques héros. On trouve la beauté partout si on regarde suffisamment de près. De la même façon, il y a de l'horreur et de l'infamie en toutes choses. Moi, je veux chercher la beauté qui se cache fréquemment sous l'horreur.

Le personnage principal du Marchand de passés réinvente des vies. Pourquoi jouer ainsi avec la mémoire ?
Le Marchand de passés prétend être une réflexion sur la fragilité de la mémoire et la duplicité de la vérité. Dans un pays comme l'Angola, dans lequel le rapport à la mémoire est extrêmement fragile, parce que nous ne disposons pas de moyens pour la préserver, comme de bonnes bibliothèques, une presse forte, etc., cette réflexion est encore plus urgente. Mais le livre pose aussi des questions universelles jusqu'à quel point nous sommes nous-mêmes, nous tous, une invention littéraire ?

Vous posez des questions existentielles graves, tout en gardant toujours beaucoup d'humour et d'humanité...
Je ne conçois pas la réflexion dépourvue de l'humour. D'ailleurs, je crois en l'humanité. Je pense que, bien que trop lentement, nous ayons appris de nos fautes, de nos crimes, et que, quoiqu'ici et là nous puissions douter à nouveau, nous voulons être meilleurs. L'esclavage, peut-être le plus grand crime de tous les temps contre l'humanité, est assez récent, mais aujourd'hui tout à fait surmonté. On n'y reviendra pas.

La Guerre des anges
José Eduardo Agualusa
Traduit du portugais (Angola) par Geneviève Leibrich
Métailié
280 pages, 20 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 081
(Mars 2007).
Commander.

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