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Jean-Charles Massera
Interview
L'aire de l'insoumission


Jean-Charles Massera

par Jérôme Goude



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Alerte et corrosive, la plume de Jean-Charles Massera fourrage dans le prêt-à-penser, dynamite les langues stéréotypées, en libérant le corps des gangues de la raison.

Dans quels espaces, non empoissés par le verbe univoque et restrictif, exercer une parole libre et contradictoire ? Que peut le corps désirant contre les assauts réitérés de la pharmacopée inhibitrice d'une pensée érigée en dogme ? C'est à ces deux questions exigeantes que J.-C. Massera tente de répondre en publiant simultanément deux textes hybrides et expérimentaux.
A cauchemar is born
offre un florilège de petites pièces satiriques, soit prospectives, soit très ancrées dans la situation politico-économique actuelle. Massera y pastiche les formes du discours idéologique, quel qu'il soit, militaire, éducatif, religieux ou social, en y injectant une forte dose d'ironie.

Jean de La Ciotat, la légende est le second volet d'une aventure au " premier degré " dont les prémices sont narrées dans Jean de La Ciotat confirme (P.O.L, 2004). Dialogue à couteaux tirés, et par emails interposés, entre l'écrivain et l'" ex-col killer de Mantes-la-jolie ", ce livre inclassable soulève le voile d'une identité ambivalente : Jean de La Ciotat alias J.-C. Massera. Au moment de reprendre la pratique du vélo, l'auteur, en " quête de la synchronie " et d'un espace où pouvoir s'incarner, s'est créé un personnage. La Ciotat-Massera essaye alors de recouvrer une " capacité à ressentir " ainsi qu'un " niveau d'incorporation dans la réalité des autres ". Il recherche des " lieux de déprime totale " pour redevenir l'acteur et le " journaliste de sa propre faiblesse " et, partant, prend conscience du fossé qui sépare tout appareil théorique des exigences du corps.

Les formes traditionnelles, romanesques ou autres, sont-elles impuissantes à représenter le malaise de notre civilisation ?
D'abord, il ne s'agit pas de signifier exclusivement le malaise de notre civilisation, même si c'est dans cette logique que s'inscrivent les nouvelles qui constituent A cauchemar is born. Jean de La Ciotat, la légende travaille autre chose que ce malaise. Pour moi, c'est l'objet que l'on désire travailler, sur lequel on essaye d'opérer, ou plus précisément la visée d'une démarche, qui déterminent la/les forme(s). Il n'y a pas de forme a priori. On est plus (heureusement) à l'époque où les peintres se posaient la question de savoir comment représenter le mouvement et la vitesse de la machine ou encore l'hétérogénéité et la fragmentation de l'espace urbain. La forme n'est qu'un outil. Le roman en a été un.

L'art contemporain a-t-il influencé votre rapport singulier aux genres prédéterminés ?
Disons que je ne mets pas la recherche formelle au centre de mes préoccupations. Les formes que je choisis finissent par tomber sous le sens. Mais c'est clair que mon travail doit beaucoup plus à l'histoire de l'art qu'à l'histoire littéraire. La fréquentation de l'art de ces trente ou quarante dernières années m'a aidé à me libérer de l'étroitesse des possibles liée à une forme spécifique. De ce point de vue, la littérature accuse un retard de plus en plus problématique. Et si on entend par genres, le roman, la poésie ou le théâtre, je ne me reconnais pas dans cette question tout simplement parce que pour moi ces genres ne sont plus opérationnels. En revanche, on peut dire que j'opère au coeur de langues, de formes, de modes d'énonciation spécifiques et constitués : le mode journalistique et juridique dans United Emmerdements of New Order, la forme " guide " dans France, guide de l'utilisateur ou encore certaines formes que se donne notre société contemporaine comme le quiz, le prospectus, la dépêche, dans A cauchemar is born.

Votre projet, serait-ce de disséquer le " coeur de l'irréalisme de la société réelle " ?
Disons que j'essaye souvent de réduire la distance entre l'abstraction qui caractérise les langues qui rendent compte de la marche du monde, notamment la langue économique ou administrative, et celle dont nous nous servons pour représenter notre temps vécu. Tout simplement parce que la langue de la marche du monde n'est pas la nôtre, et que nous ne pouvons pas nous reconnaître dans cette langue pensée à l'échelle des intérêts qu'elle sert et non à celle de notre subjectivité.

Le fait que vous parodiez la langue de l'uniformisation justifie-t-il votre recours à l'anglais ?
Je n'utilise l'anglais que dans certains de mes titres : sorte de clin d'oeil à la pénétration des cultures et des langues locales par la langue dominante. Quant à la langue de l'uniformisation, c'est un outil au service de pouvoirs, d'intérêts et d'idéologies. À propos de mon travail, j'aime parler de travail dans la " langue de l'ennemi ", mais à des fins autres que Genet... Dans United Emmerdements of New Order, il s'agissait pour moi d'opérer dans cette machine de l'instrumentalisation des corps et des affects, donc dans la langue de cette instrumentalisation. Pour moi, il n'y a pas de langue neutre, encore moins de langue avec laquelle il est possible de " parler sur ", de " parler de " ou de viser juste. Si la langue que l'on choisit ne prend pas en compte, n'intègre pas les spécificités de celle de notre objet de représentation, elle ne peut toucher ce même objet. Elle reste séparée de lui, frappée d'incapacité d'opérer sur lui, en lui. Il n'y a de chance de travailler notre objet qu'en pratiquant une forme d'entrisme.

Outre la dimension coercitive de la langue, il y aussi cette prévalence de l'image, son pouvoir anesthésiant...
Pouvoir de fascination, donc de gel de la pensée... Mais il ne s'agit là que d'un instrument d'aliénation parmi d'autres. La production culturelle qui ne dérange, ne questionne absolument rien, en est un autre. Là, il ne s'agit pas seulement d'images, mais également de production écrite (littérature de divertissement, romans...) ou sonore (robinet radiophonique diffusant de l'information en continu, musique destinée à meubler le temps libre...). Et puis il y a prévalence de l'image et saturation d'images dans certains domaines seulement. Nous sommes paradoxalement dans une société où de nombreuses représentations manquent ou nous sont refusées. Combien de compartiments de nos vies et de nos expériences sont privées de représentation ? Combien de ces compartiments sont éclipsés par les images qui nous sont proposées, offertes ou imposées ? Il ne s'agit donc pas de démoniser l'image en soi, mais plutôt d'essayer de travailler la question des images manquantes. De ce point de vue, je suis assez sensible aux travaux d'artistes comme Eija-Liisa Athila ou Pierre Huyghe.

Autre forme de dépossession de soi : la consommation. Êtes-vous, à l'instar de Baudrillard, opposé à la société dite consumériste ?
La société consumériste est une donnée, un contexte dans lequel il s'agit, malgré tout, de nous construire. Sa critique ne sert plus à rien. Tout comme celle du spectacle. En outre, cette société, aussi aliénante qu'elle soit, n'est ni pire ni meilleure que celles qui l'on précédée... Et je préfère devoir dealer avec celle-là qu'avec une société fondée sur tous les archaïsmes dont nous nous sommes débarrassés (et qui reviennent malheureusement à grands pas). La question est plutôt de savoir comment se construire dans cette société, cette histoire qui est la nôtre. Mais c'est autrement plus difficile que d'expliquer que la société de consommation, c'est le mal.

" La Charte des jeunes en short avec une chemise beige ou bleue et un petit foulard " et " Libération de George Mallstorm communiqué " stigmatisent le retour en force du puritanisme. Est-ce lié aux propos de Benoît XVI ?
Les textes que vous citez et la plupart des nouvelles d'A cauchemar is born qui touchent la question du retour de pensées et de comportements réactionnaires ont été écrits en 2000-2001, donc à l'ère Ratzinger... Ils retravaillent des faits d'actualité de l'époque, dont les commandos anti-avortement notamment. Ces faits me semblent plus inquiétants que les récentes déclarations de Benoît XVI. Je ne pense pas que la figure papale rencontre une véritable écoute. Il me semble qu'il s'agit là d'une parole de peu de poids, presque (tristement) folklorique, en tout cas d'une grande inactualité. Elle n'en reste pas moins problématique, intolérante et réactionnaire.

Maints textes d'
A cauchemar is born abordent la question du rejet de l'Autre musulman. Diriez-vous que vous écrivez contre cette haine de l'Autre ?
Écrire, prendre position, contre la haine de l'Autre me semble constituer aujourd'hui une véritable urgence. J'intègre cette urgence à mon modeste niveau... Mais dans un même temps, je ne peux prétendre incarner la voix de l'Autre. Je peux juste avancer une voix critique, ou à visée critique, contre les processus de négation, de destruction et de refus de reconnaissance de l'Autre.

Jean de La Ciotat, la légende, est-ce une réponse oeuvrant contre tous ces " processus d'aliénation " ?
C'est une tentative de construction de soi via une pratique de loisir. En ayant conscience de toute la dimension aliénante que suppose une telle pratique aujourd'hui, et en partant du constat que de toute façon, sauf exception, la construction de soi dans le temps de travail n'est désormais plus possible. C'est une expérience de l'acceptation des contraires. Une réconciliation des désirs du corps non reconnus par la pensée formatée par les canons de la High Culture.

Vos deux textes font montre d'un certain sens de l'engagement. Dans des débats contemporains, une expérience cyclosportive...
Écrire sur le monde, je n'y crois pas. Écrire un monde, un peu plus... Après avoir passé un certain nombre d'années à regarder d'un oeil critique les mythologies autour desquelles nos existences s'organisent, après avoir théoriser sur leur sens, ou absence de sens, j'ai pris le risque d'aller vivre l'une de ces mythologies pour mettre en question mes certitudes théoriques. Jean de La Ciotat, la légende s'articule autour de cet aller et retour entre l'expérience et la critique, entre le réel fictionnalisé et la fiction rattrapée par le réel. Ce livre n'est que le maillon noble d'un dispositif finalement assez complexe. C'est un dialogue où l'expérience du retour à une pratique sportive tente de corriger certains énoncés que ma part intellectuelle et critique avait formulé au cours de ces dix dernières années. J'ai donc créé un personnage. Mais au lieu de me contenter de l'écrire, je l'ai lancé dans la réalité. De fait, je me suis remis au vélo, j'ai passé une visite médicale d'aptitude, pris une licence de cyclosport et une assurance au nom de mon personnage. Ensuite, j'ai demandé à un constructeur français et à POLAR (numéro un mondial des cardiofréquencemètres) s'ils étaient prêts à sponsoriser le retour à la compétition de Jean de La Ciotat. Nous avons signé un contrat et j'ai eu un équipement haut de gamme pendant une saison. Du coup, l'expérience d'écriture d'un monde s'est transformée en expérience de vie... une vie que je continuais pourtant d'écrire en écrivant la légende...

Enfin, vous dites que la " lucidité est contraire à l'équilibre ". Pouvez-vous expliciter cet énoncé ?
Je vais dire ça autrement... Si je pense trop à ce que signifie le mot " baiser ", je baise mal, pire je ne baise plus...

Jean-Charles
Massera
A cauchemar
is born

181 pages, 15,90 e
Jean de La Ciotat, la légende

365 pages, 22 e
Verticales

Jérôme Goude

   

Revue n° 082
(Avril 2007).
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