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Alain Joubert
Interview
L'Absolu du désir


Alain Joubert

par Jérôme Goude



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Chant d'amour et de deuil, manifeste de la pensée surréaliste et petit traité de l'amour absolu, " Une goutte d'éternité " d'Alain Joubert bouleverse en suscitant respect et questionnements.

Le 9 juin 2006, dans un ultime geste d'amour, après cinquante ans de vie commune avec sa compagne Nicole Espagnol, Alain Joubert cueille " sur ses lèvres son dernier soupir ". Une goutte d'éternité est à la fois un témoignage poignant, le récit d'une rencontre " inéluctable " et la célébration d'un amour riche et immarcescible. Dans ce petit texte précieux, écrit dans le but de circonscrire cette " mort intolérable dont l'absurdité n'apparaît qu'à celui qui reste seul, désespérément seul ", Alain Joubert distille d'abord les indices dont le foisonnement précède toute cristallisation amoureuse.

Une lettre d'Alain Joubert, écrite en Algérie, adressée à André Breton et interceptée in extremis dans le casier de la censure par Arsène Bonafous-Murat, alors lié d'amitié avec la très jeune Nicole, le surréalisme et la " cinémathèque de l'avenue Messine ", sont les éléments convergents qui concourent à l'avènement d'Éros. Un Éros que corrobore après-coup l'expérience surréaliste. Un amour ni " fou " ni " sublime " mais, selon l'épithète d'Alfred Jarry évidée de toute connotation transcendantale, " absolu " éclaire l'écriture de ce livre. Un amour qui ne s'offusque pas de ce que l'autre ait cédé au " désir qui passait de l'autre côté de la rue " et qui implique une intelligence de ses " métamorphoses toujours en action ". De sorte qu'Une goutte d'éternité est la réalisation concrète de la visée à laquelle aspire André Breton dans L'Amour absolu : " Je te réinventerai pour moi comme j'ai le désir de voir se recréer perpétuellement la poésie et la vie. "
À quelques pas seulement du square Clignancourt, dans un appartement lumineux et pourvu d'une bibliothèque généreuse une bibliothèque dont un pan entier est consacré exclusivement aux oeuvres surréalistes amène et sensible, Alain Joubert revient sur son expérience douloureuse et heureuse.

Qu'est-ce qui a motivé l'aspect foncièrement hybride d'Une goutte d'éternité ?
Il n'y a pas eu de motivation ; mais une nécessité. Se retrouver seul après avoir vécu cinquante ans avec Nicole n'avait pour moi plus de sens. Mon souhait était de disparaître avec elle. Compte tenu des circonstances matérielles indispensables à la réussite d'un tel acte, je n'ai pas pris le risque. Il fallait que je puisse assurer la sortie de Nicole selon les conditions requises. Dès l'instant même de sa disparition, j'ai ressenti un vide tel que ma présence, là ou ailleurs, n'avait plus d'importance. Il se trouve que des amis m'ont invité à passer quelques jours chez eux. J'ai réalisé alors que si je désertais notre appartement je ne pourrais plus y revenir. Il était tellement imprégné de la présence de Nicole que le fait d'y vivre seul m'obligeait à l'apprivoiser. À chaque retour, il fallait que je tienne. Et la seule manière pour moi de tenir, c'était d'écrire ce livre.

La nature de votre rencontre, le militantisme antifranquiste, l'euthanasie... Diriez-vous de Nicole Espagnol qu'elle n'a jamais cédé sur la question de son propre désir ?
Ce qu'elle admirait par-dessus tout chez certains personnages, c'est qu'ils ne dérogeaient pas. Et c'est quelque chose qui la symbolise parfaitement. Elle ne dérogeait pas sur la question du désir et sur tout ce qui était à la source même de sa vie, du mouvement de son coeur et de son esprit. Elle avait de la rigueur, des exigences ; mais pas de rigidité. L'euthanasie dépendait aussi de cet accord fondamental qui était lié à l'amour que nous avions l'un pour l'autre, à cet engagement réciproque et à la reconnaissance du désir de l'autre. C'est l'accomplissement d'une promesse non formulée. Il fallait être à la hauteur des conditions assez exceptionnelles de notre rencontre qui est l'emblème même de la rencontre surréaliste, fruit du " hasard objectif ". Le titre de mon livre, Une goutte d'éternité, en est le symbole. C'est la goutte d'eau enfermée depuis des millénaires dans une agate à eau. Nicole elle-même a retrouvé cette pierre dans son secrétaire avant de mourir, pour ne plus la quitter. Elle est la preuve concrète de l'éternité qui, selon moi, n'a rien à voir avec un quelconque mysticisme, mais renvoie à la présence tangible de l'absence.

Votre rencontre est placée sous le signe de la pensée surréaliste. Vous-même, avez-vous réellement pris conscience de l'importance de cette pensée suite à la découverte de l'
Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau ?
Absolument. Parce qu'en 1951-1952 il n'y avait rien. On ne mesure pas assez la chance qu'ont les gens aujourd'hui de pouvoir disposer des livres. À l'époque, on ne trouvait aucun des textes fondateurs du surréalisme. On ne pouvait trouver que de rares éditions originales qui étaient hors de prix, dans deux endroits à Paris, voire trois. Il y avait eu la guerre dans l'intervalle ; ça avait disparu. Et puis, juste après la guerre, arrive l'existentialisme. On change complètement de casquette. Le parti communiste, avec Aragon, met le grappin sur l'intelligentsia distribuant ordres et bons points. Nadeau a fait cette Histoire du surréalisme pensant qu'il allait ne rien rester. Ça a créé un petit malentendu, évidemment. L'histoire n'étant pas terminée. Mais Nadeau ne pouvait pas le savoir. Il voulait laisser une trace, une matérialité. Et son livre a joué un rôle énorme. Je connais plusieurs surréalistes de ma génération qui ont pris connaissance de l'existence du surréalisme à travers ce livre.

Vous écrivez que tout ce qui peut amener un système à " s'autocorrompre, même à l'échelle individuelle la plus dérisoire, est bon à prendre ". Cette approche subversive est-elle essentiellement surréaliste ?
Le surréalisme, c'est une façon personnelle de saisir les rapports à la vie, à l'amour, à la mort... Rapports qui sont intrinsèquement liés à la persistance du désir de révolte, à l'affirmation du désir. Il ne faut jamais oublier que la véritable fonction du surréalisme est une lutte incessante contre le concept même de pouvoir et que le désir en est le fer de lance. Un désir poussé à l'extrême, chauffé à blanc, toujours remis en question. Il n'y a aucune adhésion possible du surréalisme à une forme quelconque de pouvoir. D'où l'engagement antifranquiste de Nicole et notre position face à la crise cubaine. Au sein même du groupe, Breton ne demandait qu'une chose ; c'était qu'on le bouscule de manière à enrichir les idées qu'il avait. Il s'agissait d'un véritable work in progress. Nous considérions alors que le concept de pouvoir, que Jean Schuster a essayé d'instaurer à l'intérieur du groupe après la mort de Breton en 66, était le contraire même de toute démarche surréaliste. Breton ne l'utilisait pas ; il disposait d'une autorité naturelle. Rien ne s'exprimait en terme de pouvoir hiérarchique.

Vous rencontrez Breton en 1955. Pourtant, vous semblez avoir été plus proche de Benjamin Péret...
Breton était un personnage qui, dans la vie, avait un comportement d'une extraordinaire courtoise. Cette courtoisie créait l'impossibilité d'une certaine familiarité. Avec Benjamin Péret, c'était l'inverse. Son comportement et son naturel généraient une franche sympathie. C'était un être merveilleux. Un ami intime de notre couple. Sur le plan politique, il ne s'est jamais fait phagocyter par un groupe. Il avait une position révolutionnaire très dure, très affirmée.

D'Aragon, vous dites qu'il a endossé jusqu'au bout l'" horreur stalinienne "...
Aragon n'était même pas stalinien. C'est un personnage qui, à partir d'un certain moment de sa vie, est devenu totalement faux. Il n'a jamais cru une seule seconde au stalinisme. Toute honte bue, il a fait carrière dans le stalinisme comme il l'aurait fait à la tête d'une entreprise. Pour justifier sa présence au sein de l'appareil, il fallait qu'il en fasse plus que les autres. D'où l'ignominie d'un certain nombre de ses textes.

Vous revenez sur les horreurs perpétrées au nom de l'État français en Algérie. Comment les informations ont-elles filtré ?
La pratique de la torture, ça se passait à 150 mètres de mon bureau. Le gouvernement était parfaitement au courant. Il y a bien sûr toute une partie des appelés à qui ça ne faisait ni chaud ni froid. Il a fallu que beaucoup de temps passe et qu'il y ait plusieurs affaires révélées, comme l'affaire Audin et l'affaire Alleg, pour que l'opinion soit alertée sur la véritable nature des exactions commises. Et puis il a fallu qu'il y ait c'est là que De Gaulle apparaît le coup d'État militaire du 13 mai 1958 noyauté par des gaullistes. Salan, Massu et les autres, c'étaient des faux politiques manipulés à qui on a fait jouer un rôle. Ces militaires bornés se sont retrouvés avec une insurrection pieds-noirs sur les bras. Une fois les rênes du pouvoir entre les mains, ils n'ont su qu'en faire. Les gaullistes ont instrumentalisé ces derniers pour mener De Gaulle au pouvoir.

Selon vous, est-il encore possible de penser la littérature en terme de mouvement, de groupe ?
Aujourd'hui l'on est, pour reprendre l'idée d'écart absolu empruntée à Charles Fourier, dans la parcellisation, la fragmentation et la volonté d'agir dans un petit noyau spécialisé. Jacques Baron parlait au sujet du surréalisme d'allure poétique. Il ne faut jamais perdre de vue que le surréalisme n'a été ni une école d'arts plastiques ou littéraire, ni un mouvement politique ou philosophique. C'est le mélange de toutes ces idées qui constitue la pensée surréaliste. J'ai connu des personnes qui venaient dans le groupe tout simplement parce qu'ils avaient l'allure poétique. Ils étaient porteurs d'une espèce d'aura. C'est le personnage qu'aurait été, s'il avait survécu, Jacques Vaché. Il offrait à la fois une adéquation absolue dans sa façon de saisir le monde et un mépris considérable pour ceux qui se livrent à des petits travaux d'écriture.

Avez-vous des projets d'écriture, des livres en cours ?
Oui, j'aimerais bien tenir ce pari sur le " grand surréalisme "1. J'ai déjà accumulé une documentation considérable. Bataille avait compris, mais très à l'avance, que le surréalisme ne pouvait plus fonctionner comme il l'avait fait jusqu'alors. Pour moi, le " grand surréalisme ", c'est la pensée poétique moderne dans son ensemble. Une pensée poétique qui inclut mouvement Dada, Artaud, le surréalisme historiquement déterminé et toute une partie des situationnistes qui procèdent d'une certaine forme d'excroissance de ce que la pensée surréaliste aurait dû faire et n'a fait qu'en partie. Actuellement, il y a ce que j'appellerais une double diaspora. Depuis 1969, il y a une bonne douzaine de groupes surréalistes, en Espagne, en Australie ou en Tchécoslovaquie, par exemple. Et puis il y a la diaspora individuelle. C'est-à-dire des gens, comme Annie Lebrun, Radovan Ivsic ou Jacques Abeille, qui pensent qu'il n'est pas absolument nécessaire de se regrouper pour penser et vivre de façon surréaliste. Et puis toutes ces personnes qui sont surréalistes sans le savoir. Je pense à trois noms précisément : Dominique Mainard, Stéphane Audeguy et le Japonais Haruki Murakami.

1 Expression extraite d'une citation de Georges Bataille mentionnée par Alain Joubert dans Le Mouvement des surréalistes ou le fin mot de l'histoire (Maurice Nadeau, 2001)

Une goutte
d'éternité

Alain Joubert
Maurice Nadeau
124 pages, 16 e

Jérôme Goude

   

Revue n° 083
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