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Ignacio Padilla
Interview
Scepticisme mexicain


Ignacio Padilla

par Dominique Aussenac



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Pour échapper à l'oppression, un homme finit dépassé par ses propres mensonges.
Le troisième livre traduit en français d'Ignacio Padilla, " Spirale d'artillerie ", est un roman expressionniste, glauque et labyrinthique, comme l'âme humaine.

Le XXe siècle est certainement la période de l'histoire de l'humanité qui aura révélé le plus terriblement l'horreur et l'absurdité du monde. La folie et la désespérance continuent à hanter l'oeuvre d'Ignacio Padilla, né en 1968 à Mexico. Il reconnaît en Kafka, Borges et Beckett, écrivains qu'il qualifie de plus représentatifs et plus lucides de ce siècle, ses influences majeures. En 1994, c'est en chien fou qu'il surgit sur la scène littéraire. En compagnie de Jorge Volpi, d'Eloy Urroz, il crée la " génération du crack " dont l'objectif est de mettre à bas la statue de Commandeur qui règne depuis des décennies sur la littérature mexicaine et latino-américaine, celle de l'immense Carlos Fuentes.

Objectif atteint. Qualifiée par certains de génération jet set ou réactionnaire, elle a toutefois complètement modifié le mundillo des lettres. Treize ans après, Padilla affirme être toujours absolument d'accord avec cette formule fondatrice : " le réalisme magique de la littérature latino-américaine constitue un stigmate folkloriste ". Il écrit des nouvelles et des romans. Impossibilité des corbeaux (Mille et une nuits, 2001), dont le titre renvoie à cette phrase de Kafka " Les corbeaux affirment qu'un seul corbeau pourrait détruire les cieux. Cela est indubitable, mais ne prouve rien contre les cieux, parce que les cieux n'ont d'autre signification que l'impossibilité des corbeaux " conte l'aventure initiatique d'un architecte et de son élève lors de la restauration d'un château. Amphytrion (Gallimard, 2001) évoque d'une manière vertigineuse les deux derniers conflits mondiaux à travers une partie d'échecs commencée en 1914 par deux soldats dans un train. Ces derniers vont s'échanger leur identité.
Spirale d'artillerie
, qui paraît aujourd'hui, décrit un monde au bord de l'abîme, un régime soviétique qui se maintient par la bureaucratie et la répression. Un médecin, accro à une mystérieuse drogue, l'ectricine, survit en réussissant à ne prendre jamais partie. Jusqu'au jour où " Je trouvais ignoble que ma vie tint désormais à un fil tissé et rogné par d'autres, dont les idées ne m'avaient jamais empêché de dormir, et encore moins privé de cette tranquillité qui jusque-là m'avait porté à croire que le meilleur chemin vers l'innocence, c'était encore la passivité la plus radicale. " Il va devoir inventer un complot de résistants fomenté par un certain Eliah Bac, fils d'un naufragé du sous-marin nucléaire Kourks. Ses inventions prendront une telle dimension que le régime s'effondrera, le médecin sans nom et sans visage trouvera-t-il alors la liberté ? Rencontre avec un écrivain qui se dit naturellement désespéré, heureusement et cyniquement désespéré.

La construction de vos romans surprend. Vous donnez l'impression de jouer aux échecs. Comment les construisez-vous ?
En réalité, je ne joue pas aux échecs, mais je les utilise comme une figure littéraire, obsession commune à certains de mes écrivains préférés. Je ne me considère pas comme un auteur très structuré ou prévoyant. Je pars d'une image originale, presque une photographie mentale, et commence à la décrire pour savoir quelle histoire elle renferme. Ainsi, par exemple, Amphitryon résulte de l'image déconcertante de deux hommes jouant aux échecs dans un train. Spirale d'artillerie part de l'image d'un tank soviétique peint en rose lors du Printemps de Prague.
Le conflit est-il une des caractéristiques de l'âme humaine ?

Il est clair que l'âme humaine EST conflit, heureusement. Je n'investis pas beaucoup l'Histoire pour écrire mes romans. J'utilise la littérature et le cinéma comme source d'informations. En tout cas, toute oeuvre d'art qui a essayé de décrire le bref et atroce XXe siècle doit forcément avoir abordé le conflit, surtout le conflit des identités nationales et personnelles.

Ces conflits se déroulent en Europe. Est-ce une manière de couper avec la réalité mexicaine et latino-américaine ?
Tout le contraire. J'ai découvert qu'aborder des conflits distants et étrangers, en réalité me permet de faire évoluer mon opinion et mes sentiments sur des lieux et des situations qui me sont proches. Pour cela, dans Spirale d'artillerie, après avoir parlé des contradictions et de la violence qui ont lieu dans la transition du pays soviétique vers la démocratie, en réalité, je parlais aussi des contradictions, des ironies et de la violence de ce que nous vivons au Mexique avec notre propre transition. C'est la beauté de la littérature, son universalité.
Parmi les thématiques du roman, la mémoire et sa manipulation apparaissent comme déterminantes. Pourquoi ?

Je crois que nous sommes à la fois notre mémoire, mais aussi notre oubli. Nous sommes cet équilibre entre ce que nous accumulons et ce que par fortune nous oublions. Contrôler la mémoire d'une personne ou d'une nation cela signifie détenir le pouvoir. Les totalitarismes l'ont démontré, mais il a été aussi démontré que la mémoire ne peut pas être falsifiée impunément trop longtemps.
Votre héros finit par être dépassé par son mensonge. Pouvons-nous faire un parallèle avec la création littéraire ?

J'aime ce parallèle. Je n'avais pas pensé à cela. Je suppose qu'en effet, les créations dépassent l'auteur, elles doivent dépasser ses mensonges, ses inventions. Pirandello et Unamuno se sont expliqués là-dessus, et je suis d'accord avec eux sur la vitalité, la nécessaire vitalité des personnages, dont seul l'auteur est la cause efficiente, jamais l'essence.
Dans
Spirale d'artillerie, peut-on lire une contre-théorie à la position de Jean-Paul Sartre sur l'engagement ?
Je ne partage pas l'idée sartrienne de l'écrivain engagé, et il est possible que dans mon roman, de manière inconsciente, il y ait une critique de cette idée. Par ailleurs, le protagoniste du roman est un cas étrange de passivité absolue, d'indifférence, ce qui ne lui permet pas toutefois de ne pas être entraîné dans le tourbillon de l'Histoire. Toute oeuvre d'art est par essence engagée. Et cela suffit.
Que représente au Mexique " la génération du crack " ? Comment voyez-vous aujourd'hui ce mouvement ?

Ce n'est pas strictement une génération. Au départ, c'était un simple groupe de romanciers, ou si vous préférez, de jeunes écrivains qui ont voulu faire une plaisanterie, sérieusement, projeter leur inquiétude sur la nécessité de la littérature latino-américaine à redevenir ambitieuse, à retrouver le respect du lecteur intelligent et à réapprendre les leçons des grands maîtres du boom latino-américain, surtout, de Borges.
Nous ne pensions jamais qu'elle allait avoir l'impact qu'elle a eu, cela me paraît globalement très heureux. De nos jours, on parle du crack comme une génération d'écrivains latino-américains. Cela m'honore, bien que ce n'ait jamais été mon intention. Je crois que ce que l'on voulait a été atteint, et que le groupe du crack a aidé d'une manière importante, bien que non exclusive, à renouveler la littérature de langue espagnole.

Quel rapport avez-vous à la poésie ?
Du fait de mon obsession pour le langage, pour la forme et le mot, mes lecteurs et amis me disent souvent que je devrais me consacrer à la poésie. Je n'y aspire pas vraiment, je manque d'outils, pour le moment, pour écrire de la poésie, qui est pour moi le genre littéraire suprême.

Pensez-vous faire en tant qu'écrivain un travail de philosophe, de moraliste ?
Que Dieu m'en garde ! D'aucune manière. Je ne suis qu'un simple conteur d'histoires, pas plus.
Quelle est votre relation à l'écriture ?

Pour moi l'écriture est une maladie congénitale, progressive et immortelle.

Qu'est-ce qui a fait de vous un écrivain ?
Le privilège d'avoir grandi au milieu de livres et de lecteurs, et d'avoir voulu et ce très tôt provoquer chez d'autres les passions qu'en moi, les livres ont provoquées.

Vos influences littéraires ?
Absolument tout ce que j'ai lu, y compris les morceaux de papier qui traînent dans les rues. Toute lecture, bonne ou mauvaise, m'a influencé. La même chose pour le cinéma, la même chose pour la vie.

Comment voyez-vous le monde ?
Avec autant d'affection que de désespoir.

Qu'est-ce qui vous désole ?
Le monde.
Qu'est-ce qui vous fait espérer ?

Godot.

Spirale d'artillerie
Ignacio Padilla
Traduit du mexicain
par Svetlana Doubin
Gallimard
203 pages, 16,90 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 085
(Juillet-août 2007).
Commander.

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Amphitryon
Impossibilité des corbeaux
Spirale d'artillerie    
Les Antipodes et le siècle

 

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