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Santiago Gamboa
Interview
Voyage horizontal


Santiago Gamboa

par Dominique Aussenac



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Dans un roman fusion, proche de l'autobiographie, Santiago Gamboa décrit la naissance d'un écrivain dans le Paris des clandestins. Une sombre odyssée éclairée par la fraternité et le sexe.

Ulysse et son mythe voguent depuis des millénaires. Ils ont depuis belle lurette quitté les rives de la Méditerranée et sillonnent les mers et les océans du monde entier. En particulier les côtes de la latine Amérique. En témoignent deux ouvrages, l'un, crépusculaire et introspectif, écrit par l'Argentin Héctor Tizón, La Beauté du monde (Actes Sud), l'autre plus autobiographique, Le Syndrome d'Ulysse, que publie le Colombien Santiago Gamboa.
Si le premier reprend le mythe à la lettre et évoque le retour au village d'un d'homme parti se perdre dans le monde, après une déception sentimentale, le second s'intéresse à la vie d'immigrés dans la ville dite lumière. L'un d'entre eux, Jung, d'origine nord-coréenne sera victime d'une maladie nerveuse qui ne frappe que les gens en situation précaire, travailleurs clandestins, sans-papiers. De ces gens, Gamboa dit qu'ils sont nos Ulysses d'aujourd'hui.

Santiago Gamboa, né en 1966 à Bogota, aime lire et voyager. Il a vécu en Espagne, en Italie, en France ; un temps journaliste, il occupe désormais la fonction d'attaché culturel de la Colombie auprès de l'Unesco. Ses deux premiers romans Perdre est une question de méthode et Les Captifs du lys blanc ( Métailié, 1999, 2002) abordaient le roman policier et le récit d'aventures exotiques. Dans Esteban le héros (Métailié, 2003), le récit se faisait plus autobiographique tout en s'employant à tous les genres. Aujourd'hui, l'écrivain colombien se souvient qu'il a été étudiant à la Sorbonne, période pendant laquelle il vécut dans un extrême dénuement. Ce roman réactive le personnage d'Esteban. " A l'époque, la vie me faisait même la grimace, presque un rictus. C'était au début des années 90. Je vivais à Paris, la ville des voluptés peuplées de gens prospères, ce qui n'était pas mon cas. Loin de là. Ceux qui étaient entrés par la porte de service, en enjambant les poubelles, avaient une vie pire que les insectes et les rats. " Il y dévoile la lutte pour la survie au milieu d'autres émigrés clandestins. Ils viennent de tous les continents et Paris, ville cruelle, ne leur réserve que les zones d'ombres, de non-droit, les sous-sols ou les chambritas aussi insalubres qu'haut perchées. De petit boulot en petit boulot, aussi harassants, mal payés, non déclarés les uns que les autres, ils vivent au jour le jour. Esclaves d'un système qui en les cachant leur permet de travailler toujours plus, pour gagner moins que rien. Leurs forces : l'énergie du désespoir et la solidarité. Ils font la fête, s'offrent leurs corps, leurs désirs, leurs espoirs. À travers ces amitiés, ces parcours, ces initiations sexuelles, sentimentales, Esteban qui étudie la littérature et a écrit presque un roman, se construira écrivain.
Comme dans ses ouvrages précédents, à partir d'une trame narrative principale, Gamboa développe un tissu d'histoires. Conteur hors pair, tout à la fois comique, pathétique, acerbe, lyrique, grave, voluptueux, il dresse une galerie de personnages fascinants. Paula, jolie compatriote colombienne assez argentée, ne se réalise que dans un tourbillon de luxure. " Je suppose que nous avons tous nos petits secrets et les miens sont tous d'ordre sexuel ; je me suis convertie au sexe du premier coup. " Meilleure amie d'Esteban, confidente, après les cadences infernales de l'amour, elle découvrira la poésie d'une manière aussi frénétique que passionnée.
Au-delà de ses talents de conteur, Santiago Gamboa semble vouloir bâtir une espèce de tour de Babel littéraire. Il y a du Miller dans cet homme, du Bolaño, du Bryce-Echenique et même du Cortázar.
Quel est ce Syndrome d'Ulysse qui donne le titre à votre roman ?

Il fait référence à une maladie appelée Syndrome d'Ulysse, découverte et baptisée ainsi par un médecin espagnol, le docteur Joseba Achotegui. C'est une maladie nerveuse qui s'attaque aux immigrés illégaux et qui se produit quand quelqu'un a ressenti une peur très intense dans un temps très prolongé. Cela m'a paru être une excellente métaphore pour mon livre, tout en étant une maladie moderne qui fait référence au mythe d'Ulysse, le voyageur solitaire. Les immigrés illégaux d'aujourd'hui sont les Ulysses contemporains. Le travailleur coréen, victime de ce syndrome dans mon roman n'a pas vraiment existé. C'est une fiction que j'ai créée à partir de plusieurs cas que je connaissais. Personnellement, en tant qu'émigré à Paris, je n'ai pas vécu ce syndrome. J'ai ressenti de la peur et de l'insécurité et une grande perte de ma propre estime, mais jamais rien d'une telle gravité.

Peut-on faire un parallèle entre la solitude de l'émigré et celle de l'écrivain ?
Je pense que non, peut-être parce que la solitude de l'écrivain est volontaire et créative. C'est un état mental et spirituel, très éloigné de la peur.

Votre intention était de dénoncer la pénibilité du travail physique, l'exploitation des immigrés ?
Je ne l'ai pas fait avec une dimension pamphlétaire ou sociologique. Je l'ai fait parce que je ressentais la nécessité d'écrire l'histoire de ma vie à Paris, entouré de ces personnages. C'est une nécessité plus intime qui m'a conduit à écrire. C'est seulement une expérience transmise sur quelque chose de réel que l'on peut rencontrer à tous les coins de rue.

Vous tracez de Paris un portrait sans concession...
Paris est une ville étrange. Parfois, elle est comme un champ de batailles de gens tristes. Parfois, c'est une pute trop chère pour ceux qui l'aiment. Quelquefois, c'est une marâtre capricieuse qui nous apprend à souffrir pour nous rendre meilleur.

La sexualité occupe une place considérable dans le roman. Vous abordez ce thème plutôt avec pudeur.
La sexualité est aussi importante dans la vie qu'en littérature. La littérature est une version de la réalité mais vue à travers une obsession. Le sexe est le monde de l'obsession ludique et de la beauté. La possession sexuelle n'est dans le fond que le désir de posséder la beauté. Et cela est aussi très proche de la démarche artistique. Dans certains pays, le roman a été reçu comme une oeuvre impudique pour son traitement du sexe et des passions humaines.

Au niveau de la sexualité, mais aussi de l'amitié, le personnage de Paula semble avoir une fonction particulière...
Paula est la fée salvatrice des mythologies infantiles. Elle est aussi l'amie, celle qui dit au héros : " Luttons ensemble, sauvons-nous en avançant ". Elle, dans son propre parcours, cherche un destin et un chemin à travers le sexe, et par ce biais accède à la poésie. C'est un personnage pour moi très entraînant, très attachant. Elle a pas mal excité certains lecteurs colombiens et latino-américains.

Après deux romans, policier ou d'aventures, vous semblez attiré par les récits assez autobiographiques. Est-ce le genre qui vous convient le mieux ?
Je crois que la sincérité et la vérité sont des éléments fondamentaux pour qu'un roman contienne cette émotion, voire cette commotion nécessaire qui font une oeuvre d'art. Dans mon projet littéraire actuel, les histoires autobiographiques m'apparaissent comme fondamentales pour atteindre cette sensation de vérité que nous offre la fiction.

Comment avez-vous construit ce roman ?
J'ai commencé par le premier chapitre, puis quand j'en suis arrivé à la moitié, j'ai écrit les deux dernières pages. Ensuite, pour compléter j'ai retranscrit ce qui d'une certaine manière était les voix que j'entendais quand je pensais au roman que je voulais écrire. En ce qui concerne les proportions de vécu et de fiction du roman, je dirais que ma vie personnelle y intervient environ pour 30%, les 70% restants étant divisés ainsi : 10 % d'Henry Miller, 25 % de conversations avec des amis arabes, 5% de Kafka, 5% de tristesse pour la mort de Bolaño et 10% de l'oeuvre de Bolaño, 15% de mes amis immigrés d'Amérique latine.

Votre rencontre avec Roberto Bolaño fut déterminante ?
J'ai connu Roberto Bolaño en 2000, en lui rendant visite à Rome. En une semaine de vie romaine avec son épouse Caroline et son fils Lautaro (son autre fille, Alexandra, n'avait que six mois de gestation), nous avons construit les bases d'une bonne amitié qui a duré jusqu'à sa mort. Mais avant de le connaître je l'admirais déjà énormément. Je pense que ses romans Étoile distante, Les Détectives sauvages ainsi que 2666, oeuvres posthumes sont des oeuvres majeures. Une fois au téléphone, il m'a dit : " L'oeuvre d'art véritable doit passer inaperçue ". Je lui ai répondu qu'un autre jour, lorsqu'on aurait plus de temps, nous parlerions de cela. Entre-temps Roberto est mort, me laissant sans explication. Souvent, je pense à cela et imagine quels auraient pu être ses arguments.

L'humanité, la fraternité sont des valeurs prépondérantes chez vous. Dans votre roman, on rencontre presque toutes les nationalités. Avez-vous une volonté de fusion ?
Ce sont des valeurs importantes pour la vie et tout autant pour la littérature. Elles permettent que les situations de la réalité aient des réponses véritablement humaines et ceci enrichit beaucoup un roman. J'aime que les livres me donnent des nouvelles du monde entier. C'est un mode esthétique qui attaque cette idée improbable et appauvrie de littérature nationale.
La littérature est un monde complet qui aide à comprendre le monde réel. Pour cette compréhension, les histoires des personnages sont traversées par la littérature, et moi j'écris ce qui est important pour mes personnages...

Vous donnez l'impression d'être un citoyen du monde...
Peut-être le suis-je ? Les voyages pour moi sont aussi importants que les livres. Chaque ville nouvelle ou chaque coin du monde est comme un grand roman à découvrir. Mais être colombien est à la base de tout. Là-bas, j'ai passé mon enfance et mon adolescence, les années les plus importantes pour un écrivain.

Quel point de vue avez-vous sur la littérature latino-américaine ?
Durant de nombreuses années, on a demandé à la littérature latino-américaine de produire des contenus pamphlétaires et politiques. Le contraire était reçu ou perçu comme superficiel. L'euro-centrisme donnait aux écrivains de chaque région du monde des directives auxquelles ils devaient se conformer et ceux d'Amérique latine devaient répondre aux stéréotypes européens sur notre continent qui sont évasion, exotisme et révolution. Je le dénonce dans mon roman.
Je crois qu'un roman est construit par la mémoire et l'imagination. La mémoire de tous, bien entendu, pas seulement la nôtre. Ce que quelqu'un nous raconte se transforme en une partie de notre vie.

Le Syndrome d'Ulysse
Santiago Gamboa
Traduit de l'espagnol
(Colombie)
par Claude Bleton
Métailié
360 pages, 21 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 086
(Septembre 2007).
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Perdre est une question de méthode
Les Captifs du lys blanc
Perdre est une question de méthode
Esteban le héros    
Le Syndrome d'Ulysse    
Le Siège de Bogota
Le Syndrome d’Ulysse
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