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Christopher Hope
Interview
Balle à blanc


Christopher Hope

par Dominique Aussenac



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Roman fleuve, le dernier ouvrage de Christopher Hope retrace cent ans de vies africaines, de relations entre noirs et blancs. Un livre nourri de passions, violent et sarcastique.

De tous les hymnes chantés lors de cette coupe du monde de rugby, celui de l'Afrique du Sud suscite le plus de sympathie. " Et c'est unis que nous serons/ Vivons et luttons pour que la liberté triomphe en Afrique du Sud, notre nation " ; les dernières paroles de Nikosi Sikelel'iAfrika enflamment les stades. Cet hymne composé de cinq langues (xhosa, zulu, sesotho, afrikaans, anglais) combine l'hymne afrikaaner de 1927 et le populaire chant africain anti-apartheid. Après des années de lutte, d'horreur, d'exclusion, l'harmonie entre les peuples apparaît donc enfin en marche... Ombre au tableau, les commentaires peu amènes sur le nouveau régime, d'écrivains sud-africains, jadis opposés à la politique dite d'apartheid.

La revue Jeune Afrique les qualifie d'" écrivains blancs broyant du noir ". Parmi eux, excusez du peu, André Brink, J. M. Coetzee, Nadine Gordimer, Rian Malan ou encore Christopher Hope. Si ce dernier lance avec Les Amants de ma mère un magnifique chant d'amour à l'Afrique, il n'en condamne pas moins, en Afrique du Sud, la violence qui sévit dans les villes, le parcage des élites friquées dans des quartiers de haute sécurité, le maquillage de certains faits historiques, la muséification, la grotesque et terrible propagande qui prétend que le sida peut être guéri avec des plantes africaines, la fermeture des frontières aux réfugiés politiques...
À travers les rapports d'une femme Kathleen Healey et de son fils Alexander nous survolons l'histoire de l'Afrique du Sud. Survolons car la mère pilote des avions d'un bout à l'autre de l'Afrique, chasse le gros gibier tout en étant poursuivie par une meute d'amants. Le fils, narrateur, s'est plus ou moins élevé tout seul avec en miroir un enfant noir que sa mère protège. Mère absente, excentrique, sans préjugés, Alexander adulte, voyagera lui aussi, proposant de par le monde des systèmes de climatisation. L'apartheid vacille, un régime politique nouveau s'installe. Le fils reviendra à Johannesburg accompagner sa mère dans son ultime voyage, observant d'un oeil critique les changements, les compromissions, les impostures. D'une écriture ardente, vive, ponctuée d'éclairs de lumière et d'ombres mélancoliques, le roman regorge de formules décapantes mêlant auto-dérision, humour noir et jugements définitifs. " Nous sommes fêlés, dit ma mère. Nous sommes les descendants de mineurs que l'or a rendus fous. Avec à peu près autant de goût ou de jugement qu'on peut l'imaginer. Tout pour la frime. Que veulent les gens ? Ils veulent une mine d'or, six limousines et un énorme château dans les banlieues, avec une clôture électrifiée, une grande piscine et un tas de fusils. C'est ce qu'ils veulent tout autant qu'ils sont. Les Noirs, les Blancs, les Asiatiques, les métis et les Chinois... Et ils le veulent tout de suite. Personne ne sait ce qu'il est censé être : tout le monde fait semblant, c'est du délire. "
Christopher Hope est né en 1944 à Johannesburg, la capitale mondiale de la dynamite. " Autrefois, quand Johannesburg était encore un campement, n'importe qui pouvait acheter des bâtons de dynamite, et creuser un trou dans le filon en espérant avoir de la chance. Mais l'initiative individuelle a cédé à la production de masse, au contrôle, à l'ennui, à la mort. " Il quittera l'Afrique du Sud en 1975 pour Londres où il deviendra journaliste. Les Amants de ma mère est son quatrième roman traduit en français. Il s'est installé depuis quelques années dans le sud de la France et souhaite devenir occitan.

Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire un livre aussi monumental ?
J'ai voulu écrire un roman qui soit une histoire vraie de l'Afrique - ou, a minima, une histoire de l'Afrique du Sud, dans toute sa tragédie et sa comédie. Il est impossible de séparer les deux. J'ai voulu également écrire quelque chose qui sorte de l'hypocrisie habituelle, de la piété habituelle, de la sentimentalité habituelle qui me semblent toujours présentes dans beaucoup d'écrits sur l'Afrique, et plus particulièrement dans les relations entre personnes de différents milieux raciaux. L'Afrique du Sud a émergé d'un long cauchemar appelé apartheid, mais les fantômes du vieux régime dérangent toujours nos rêves. Je me suis rendu compte que seulement un genre d'anti-histoire aiderait à comprendre clairement les absurdités du passé et du présent. C'est pourquoi le roman renvoie à cent ans d'histoire de l'Afrique du Sud, et se déplace à travers le continent du Congo au Cap. Il s'étend sur tout le siècle, des premiers chercheurs d'or de Johannesburg, à l'arrivée du nouveau régime démocratique de Nelson Mandela.

Quelle est la part de fiction et d'autobiographie ?
Fiction et autobiographie sont entremêlées. Mais c'est en grande partie un travail d'imagination. Un roman, qui parfois peut être lu comme une autobiographie, c'est certainement parce que, pour un écrivain, tous les romans sont une autre manière de dire l'histoire de sa vie.

La mère du héros personnifie-t-elle l'Afrique ?
Oui. La mère est une vision de l'Afrique, ou une manière d'imaginer l'Afrique - qui, naturellement, est impossible à imaginer, elle est si énorme, si généreuse, si imprévisible, si cruelle - et en tant que mère, prend si peu soin de ses enfants. Et Alexandre, son fils, incarne toujours l'amant perdu.

Pourquoi cette mère est-elle si masculine, dans ses activités, sa façon d'être et d'aimer ?
Elle est féminine et masculine, elle ne fait aucune distinction entre ces choses. Elle est mère et père de son fils. J'ai voulu éviter les définitions ou les caractéristiques étroites des différences sexuelles. Kathleen Healey est inconsciente des déguisements que les hommes et les femmes adoptent. Comme elle est aussi aveugle aux différences raciales ; de plus, elle ignore les frontières. Pilote, elle voyage, va et vient comme elle veut. Il n'est plus possible de faire de telles choses librement, aujourd'hui, en Afrique, où il est plus difficile de voyager dans son propre pays qu'il y a de nombreuses années.

Peut-on dire que votre livre est un chant d'amour à une étrange maîtresse, l'Afrique ?
Je ne pourrais pas l'avoir mieux dit. Et tous les amoureux de la mère d'Alexandre - ses oncles prétendus la poursuivent de la même manière, celle d'Icare volant vers le soleil, et ce avec les mêmes résultats, ils tombent tous et sont brûlés.

Votre héros est un brasseur de vents ou plutôt d'air conditionné. Il semble ne jamais s'engager. C'est un voyageur, il observe. Est-ce la métaphore de l'écrivain ?
Oui, je pense que vous avez raison. C'est un observateur sardonique. Mais sa profession, vendeur de climatisation, est importante, au moins pour moi, parce que sa mission est d'attaquer ceux qui font leur vie par la rhétorique ; les ventilateurs et les vendeurs d'air. En Afrique, en particulier, la différence entre ce que les gens, notamment les dirigeants, disent et ce qu'ils font est très importante et cela amène cruauté et absurdité. L'air chaud. Bien sûr, Alex est un auteur qui a manqué sa vocation.

Très documenté, votre roman retrace plus d'un siècle de vies africaines et de colonisations. Comment a-t-il été écrit ?
Certains écrivains aiment les faits historiques. Moi, pas. Mais pour que les lecteurs parviennent à comprendre la complexité et la tragi-comédie couvrant cent ans de vie africaine, alors quelques faits historiques étaient nécessaires. Ainsi j'ai tout fait pour être le plus précis. Mais je préfère suivre mon coeur, et Les Amants de ma mère est avant tout un roman de passion. Pas d'Histoire. De plus, je suis par nature quelqu'un qui aime la satire. Il me semble que les blancs qui sont allés en Afrique furent souvent fort cruels. Ils ont gagné la toute-puissance, mais elle les a rendus fous.

Vous tracez de Johannesburg le portrait d'une ville très violente.
Johannesburg est certainement une ville très violente. C'est également une ville très importante - la plus importante, la plus riche et la plus séduisante au sud du Caire, et c'est également ma ville de naissance. Mon roman est aussi une manière d'en faire l'éloge. Cette violence vue à Johannesburg préfigure d'une certaine manière ce qui peut advenir en Europe. D'un côté la violence, de l'autre, des gens qui grâce à l'argent vont pouvoir s'isoler à double tour derrière des murs et des barrières.

Le problème de l'identité paraît être un des noeuds de votre roman. L'Afrique est un continent où des peuples ont voulu marquer leur identité au fer rouge et aujourd'hui beaucoup de ces peuples demandent qu'on les oublie ou qu'on gomme une partie de leur passé.
Si je pense que l'identité est bien l'un des thèmes principaux du roman, une question différente m'intéresse. Est-il possible aux personnes d'origine européenne, personnes blanches, d'être, de devenir réellement des Africains ? Je connais la réponse politiquement correcte à cette question - c'est oui. Mais j'en doute. L'histoire de l'Afrique est l'histoire de sa conquête par les Européens, faite de meurtres, de vols. Il est très difficile pour beaucoup d'Africains d'accepter que les descendants de leurs oppresseurs soient également leurs compatriotes. Ils disent que c'est possible, mais si vous regardez le nombre de colons, ceux-ci diminuent d'année en année, en Sierra Leone, au Congo, au Zimbabwe, en Côte d'Ivoire, les chiffres révèlent une autre histoire. Papadop, un des personnages du roman, en est un parfait exemple. Il a commencé sa vie comme grec, puis est devenu sud-africain, ensuite citoyen du Zimbabwe - mais à la fin de sa vie, qu'est-il ? Un homme blanc perdu en Afrique.

Vous êtes un peu critique envers Karen Blixen. Pourquoi ?
Je suis un grand admirateur de Karen Blixen - mais dans ses écrits, notamment au sujet du Kenya, elle apporte beaucoup au mythe romantique de l'Afrique vu par des yeux de colons ; c'est pourquoi la mère d'Alex dit à son sujet " Bon Dieu, cette femme savait abattre un lion ! " Ce qui est tout à fait vrai.

Qu'est-ce qui vous a amené à la littérature ?
J'ai vécu en Afrique du Sud pendant les années du grand apartheid. J'ai publié mon premier livre, et tout de suite, la plupart de mes poésies ont été interdites par le régime. C'était normal. Alors j'ai souhaité attaquer la nature pompeuse du régime de l'apartheid et de ses dirigeants, ainsi que leur immense stupidité. En Afrique du Sud, pendant cette époque-là, quand un racisme étroit était à l'ordre du jour, on ne pouvait pas rire - il fallait garder le silence ou il fallait partir. Donc, je suis parti en 1975. Ensuite j'ai publié mon premier roman, cette petite histoire comique fut immédiatement bannie. Il m'a semblé alors impossible de revenir dans mon pays natal - mais j'ai eu de la chance - je suis parvenu à trouver d'autres sujets sur la perversion et l'absurdité de la puissance. La capacité humaine de désobéir aux ordres me fait toujours espérer...

Que représente pour vous le rugby sud-africain ?
Le rugby en Afrique du Sud est une chose sérieuse, c'est la continuation de la guerre par d'autres moyens et aussi une religion. Si l'équipe est battue lors de cette coupe, il vaut mieux qu'elle reste en France !

Les Amants de ma mÈre
Christopher Hope
Traduit de l'anglais
par Anne Rabinovitch
Éditions du Panama
475 pages, 25 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 087
(Octobre 2007).
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