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Jacques Abeille
Interview
L'ombilic du rêve


Jacques Abeille

par Jérôme Goude



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Imprégné par l'onirisme noir de l'eau-forte, " Le Veilleur du jour " de Jacques Abeille projette un antihéros au coeur d'un espace urbain dont les murs sécrètent d'étranges symboles.

Certains auteurs, parmi les plus exigeants, souffrent de la clandestinité des poètes maudits. En dépit de la diffusion quasi confidentielle de leurs textes, ils s'obstinent à arpenter des terres que seul le sens de l'engagement irrigue. Électron libre et Pygmalion inspiré, Jacques Abeille façonne une oeuvre dans les contours géographiques de laquelle l'arborescence du rêve enfante d'invraisemblables rejetons.
Dans Le Veilleur du jour, second volet du " Cycle des contrées ", une cité déploie son architecture hiéroglyphique : Terrèbre, la capitale d'un Empire imaginaire.

Un voyageur amnésique, Barthélemy Lécriveur, échoue dans le dédale de cette société où se croisent, dans une valse intrigante, quantité de personnages. À défaut d'épopée maritime, Barthélemy se voit confier l'absurde tâche d'attendre la venue improbable d'un inconnu devant l'entrée d'un entrepôt. En dépit de la mise en garde des sbires d'une guilde d'hôteliers, il s'installe dans ce lieu flanqué d'un cimetière abandonné et découvre l'existence de chambres secrètes. Au même moment, Molavoine, un policier solitaire et méprisé, s'affaire à élucider l'énigme d'un complot politique...
Jacques Abeille, qui dit n'avoir été qu'un " correspondant excentré et excentrique du groupe surréaliste ", se joue de la linéarité romanesque au moyen de digressions savantes. Tout en flirtant avec le récit d'aventure, le polar et le roman noir, Le Veilleur du jour prolonge en effet des réflexions éthiques et esthétiques amorcées par Les Jardins statuaires (Flammarion, 1982, rééd. Joëlle Losfeld, 2004). C'est un " livre sans pouvoir " qui, par certains aspects, n'est pas sans rappeler Un roman policier d'Imre Kertész et En attendant les barbares de J.M. Coetzee.
En plein centre de Bordeaux, non loin des pas de veille de Barthélemy Lécriveur, Jacques Abeille consent à ouvrir les portes d'un monde où l'ironie, l'érudition, l'espièglerie et le sérieux, folâtrent gaiement.

Le Veilleur du jour a été publié une première fois chez Flammarion, en 1986. Qu'est-ce qui a motivé sa réédition ?
Au départ, on n'était pas parti pour faire ça. Pierre Laurendeau, mon mécène, voulait reprendre en les amplifiant les ouvrages dont il a été l'éditeur, dont il attendait la suite ou auxquels j'ai ajouté de nouveaux textes. En préparant Les Voyages du fils (livre à paraître en 2008, ndlr), j'ai eu l'impression qu'il y avait trop de références et qu'on ne pouvait rien comprendre si on n'avait pas lu ce qui précède. Après concertation, Pierre saute le pas et décide de commencer par Le Veilleur du jour. Ce qui est une entreprise très délicate parce que, pour un écrivain vivant et de modeste notoriété, republier un livre est une opération dangereuse.

Avez-vous retouché le texte initial ?
Oui, c'est une édition revue. Je n'avais pas repris Le Veilleur du jour depuis sa première publication. Sa relecture m'a catastrophé. Certains éléments de ma formation scolaire avaient une empreinte trop lourde. Le latin, que j'ai pratiqué de la sixième à la fac, y commandait l'ordre des mots. Ce petit vice donnait une écriture tarabiscotée. Or, comme il y avait déjà un choix délibéré d'épaississement du texte par des métaphores et des comparaisons, j'ai retravaillé le dispositif de la phrase.

Vous étendez votre carte imaginaire à Terrèbre, la capitale de l'Empire du " Cycle des contrées ". Au coeur de cette " administration pullulante " gît un site mystérieux. Ce dernier renvoie-t-il à un élément topographique précis ?
À une certaine époque, étant malade, j'avais accès à la salle à manger indépendante d'un restaurant universitaire bordelais. Un jour, je mis le nez sur le balcon dont la vue plongeante donnait sur la rue Sauteyron. Au-delà d'une rangée de petites masures, sous des friches urbaines, je vois des tombes. Il y avait, au coeur d'un îlot, un cimetière juif inaccessible. J'ai trouvé ça fascinant. M'était donné le privilège d'apercevoir quelque chose de Bordeaux qui était un véritable espace d'affabulation romanesque. Mais cette idée est restée en moi pour une période d'incubation que j'évalue à une bonne dizaine d'années. Ayant basculé dans le romanesque à mon insu, avec Les Jardins statuaires qui, initialement, ne devait pas excéder 50 pages, je ne pensais pas être en mesure de réitérer l'expérience. Finalement, l'émergence d'une analogie entre l'espace mort du cimetière et une jeune fille borgne va rendre possible l'écriture de ce deuxième roman.

Pourquoi avez-vous fait de Terrèbre un décalque gothique et crépusculaire de la capitale girondine ?
La découverte de Bordeaux fut un choc. Cette ville était en train de se transformer. Entre la rue du Château d'eau et le cimetière de la Chartreuse, il y avait tout un quartier malfamé, des lieux en ruines. Je venais des Antilles où j'avais fait deux années scolaires dans un lycée construit sur le modèle de l'architecture coloniale. Au lycée de Montaigne, perdu dans un dortoir maigrement chauffé, j'ai très vite ressenti le besoin de rendre fascinante la ville dans laquelle je surgissais. Plus tard, en découvrant ce petit cimetière, je me suis dit que Bordeaux recélait un petit morceau de Prague. J'ai tout de suite pensé à la tombe du rabbi Juda Löwi, le père du golem, et à Kafka. À la suite de quoi, je me suis particulièrement intéressé à Gustav Meyrink, à ses descriptions du quartier juif dans Le Golem, ainsi qu'à l'évocation du Château de Prague dans la Nuit de Walpurgis. Terrèbre est la transfiguration d'un Bordeaux observé à travers le prisme de ces références littéraires. C'est un Bordeaux tiré vers le fantastique, le nocturne. Sa nuit est la nuit intérieure ou, pour reprendre une expression de Cocteau, la nuit du corps.

Comme le voyageur inconnu des Jardins statuaires, le veilleur est un errant sans mémoire, à l'identité usurpée. Pourquoi ?
À l'origine de chaque nécessité créatrice, se pose, de façon plus ou moins particulière, le problème de l'incertitude identitaire. Comme Léonard de Vinci et Delacroix, j'ai été très tôt confronté à une identité compliquée, voire fallacieuse. Je suis un enfant bi-adultérin, né en 1942, pendant le régime de Vichy. Étant engagé dans la résistance, mon père s'est fait faire un faux livret de famille. C'est avec celui-ci qu'il a déclaré ma naissance à la mairie de Lyon.
Je porte donc le nom de mon géniteur, mais sur une base qui, quant à la législation en vigueur à l'époque, demeure hors la loi. Si vous voulez, je suis inscrit, dans mon état civil, au coeur d'un drame historique grave. À cela s'ajoute le fait qu'il m'a été rappelé, lorsque j'étais adolescent, que je n'avais aucun droit et qu'il ne fallait pas faire de vagues. Tout ça a donné une personnalité ambivalente qui s'est construite sur la fierté du bâtard héroïque. Je n'ai pas eu d'autre lieu que celui de ma parole et de la pensée en général. Paradoxalement, ce qui continue de se dresser, qui est mémoire pour moi, ne se souvient de rien et porte des inscriptions qui appellent un lent déchiffrage.

Dans Le Veilleur du jour et Les Jardins statuaires, des personnages se livrent à l'exercice de la dictée. Vous-même, usez-vous de cette pratique ?
Mes seuls matériaux sont un cahier et un stylo bille. Je ne sais ni taper à la machine, ni me servir d'un clavier d'ordinateur. Avec le mouvement de la main, j'ai su conserver cet élément physique, ce rythme qui est celui d'un dessin très rapide. Récemment, une collection de poche a réédité Le Livre des médiums d'Allan Kardec. Si l'on met de côté tout ce qui se rattache aux communications avec les morts et les saints, ce qui frappe, c'est la sensation d'une écriture qui échappe à la volonté du scripteur. Même si j'aboutis à un résultat architectonique et rigoureux, je ne suis pas dans la maîtrise, mais dans la captation d'un flux. J'arrive souvent à un point où je n'ai plus à choisir entre l'écriture automatique et celle d'un Paul Valéry, entre rêve et rhétorique élucidée. J'écris en rêvant ou bien je rêve en écrivant. De telle sorte que je ne sais jamais qui écrit vraiment.

Ceci expliquerait votre recours quasi systématique à la mise en abyme ?
Les Jardins statuaires
est un roman qui est réabsorbé par l'univers qu'il décrit. L'auteur n'est pas nommé. C'est un anonyme, un voyageur de passage. Dans Le Veilleur du jour, la question ne peut être résolue que de l'extérieur et nécessite un acte de transmission de l'écrit. En définitive, j'écris d'après mes personnages. Ce sont eux les vrais écrivains. Il faut qu'ils écrivent pour que quelqu'un retranscrive. Je ne suis ni omniscient, ni suffisant. Quel que soit le livre, j'ai toujours envie de dire que je n'y suis pour rien, que ce n'est pas moi. Et j'avoue que j'aimerais bien être le nègre de quelqu'un. J'apprécie beaucoup Sélinonte ou la chambre impériale de Camille Bourniquel. Dans ce beau roman, un jeune homme est embauché pour parachever l'oeuvre d'un grand archéologue disparu. Me reste donc, comme en rêve, cet ultime désir qui ne saurait se réaliser...

Au détour du récit apparaît un policier ordinaire, Molavoine. Qu'est-ce qui justifie cette digression narrative ?
Quand j'écris un roman, j'écris dans la haine de la littérature. Est à l'oeuvre ce que Hegel appelle le travail du négatif. Le Veilleur du jour, tout comme Les Jardins statuaires d'ailleurs, est en conflit avec la forme romanesque et les genres. J'aimerais bien être capable de l'exercice formel. J'aurais aimé écrire, une fois dans ma vie, un roman d'enquête. Mis à part ça, je pense sincèrement que certains textes d'Agatha Christie sont savoureux et drôles. Je dis Agatha Christie, mais je pourrais très bien citer des auteurs américains comme Dashiell Hammett ou Raymond Chandler. Et puis je dois avouer que mon petit fonctionnaire humilié m'a aidé à défaire certains plis de l'intrigue et qu'il m'est fort sympathique.

" Toute métaphore serait, en quelque sorte, réalité de la féminité ou présence de la langue matricielle. "

Ouvrir Le Veilleur du jour équivaut à céder à l'inquiétant envoûtement d'un rêve. Un rêve éveillé dans le centre duquel le veilleur finit par s'abîmer...
Au début de La Clef des ombres (Zulma, 1991), Brice sort du sommeil parce qu'il n'a commencé à exister qu'avec le roman. En est-il réellement sorti ? Mes personnages sont comme investis de ce qui m'arrive penché sur le papier. Assez vite, je me suis heurté à une difficulté intime : comment parvenir à faire le récit d'un rêve ? Je n'étais pas un adolescent cultivé. La révélation bouleversante de l'" épanchement du rêve dans la vie réelle ", je la dois à Nerval. Bien plus que Baudelaire ou Rimbaud, Nerval prépare à la découverte de la pensée surréaliste.
Un autre grand auteur m'a profondément marqué : Melville. J'ai été fasciné par cette quête de la présence féminine dans Mardi. Une présence blanche qui est support d'inscriptions et que les marins ne parviennent pas à atteindre.

L'entrepôt dont le veilleur a la charge cache un mausolée. Ses murs internes sont tapissés de signes à décrypter. S'agit-il d'une métaphore scripturale ?
Ce qui me paraît précieux, sinon central, et qui me ramène au rêve, c'est la métaphore. L'approche naïve de cette dernière consiste à en faire une sorte de bien-dire. Je pense, quant à moi, que la métaphore est le dire premier. Il n'y a pas d'en deçà. Toute métaphore serait, en quelque sorte, réalité de la féminité ou présence de la langue matricielle. Au discours, à la béance qu'il enjambe et qu'il ne peut s'empêcher de désigner, j'opposerais donc la métaphore comme creux, mais creux de présence. Comme si la métaphore touchait l'objet. C'est, ce me semble, de ce côté-là qu'il faut comprendre la dimension magique et incantatoire du surréalisme. Les anthropologues appelaient ça l'efficacité symbolique.

Ce " creux de présence ", organique et minéral, hante beaucoup de vos textes. Ceci aurait-t-il un quelconque rapport avec la nostalgie de la vie intra-utérine ?

On pourrait en effet songer à une nostalgie qui habiterait tout être humain qui a perdu ce refuge des origines de sa vie où il barbotait dans la tiédeur tel un petit carpillon. Mais ici j'exprime plutôt quelque chose qui serait de l'ordre du féminin en moi. À ce sujet, j'ai trouvé des développements fort intéressants dans Le Paradigme féminin de Monique Schneider. Cette psychanalyste, qui offre une familiarité stupéfiante avec le féminin contre lequel Freud s'est heurté, est hantée par ce thème du creux. Il y a là comme une interrogation inquiète, obsédante, qui n'est, pour moi, pas sans lien avec l'angoisse de la fécondité. À ma connaissance, on ne parle quasiment jamais de cette angoisse eu égard à la sensibilité masculine. J'en ai trouvé des traces chez Bettelheim, dans Les Blessures symboliques ; un ouvrage dans lequel il recense tous les rituels initiatiques où l'homme s'inflige une blessure, de préférence dans la région génitale, pour compenser cette angoisse. Quel creux ai-je en moi ? L'incision, le pénétrable, voilà un questionnement très masculin qui n'est pas sans évoquer celui de la trace écrite.

À cette angoisse de la fécondité s'ajoute une certaine défaillance paternelle. Vos romans n'épargnent pas le père qui, le plus souvent, est relégué dans l'ombre...
Dans Le Veilleur du jour, cette question émerge d'abord du point de vue de l'amant de Coralie Délimène. Cette jeune fille, a priori sans père, permet à Barthélemy Lécriveur de contourner la situation de rivalité masculine. Ensuite, ce père en surplomb, à la fois fantomatique et absent, incarne la menace prédatrice. Cela rejoint la lecture qui m'est propre du mythe oedipien. On insiste très lourdement sur la haine du petit garçon pour son papa. Or, cette haine va du père vers l'enfant. Dans le mythe grec, le père est un personnage parfaitement odieux. Au départ, la malédiction pèse sur Laïos qui est un pédophile. Ce Laïos-pédophile n'est pas un pur fantasme de l'enfant. C'est lui qui a commencé. La relation père-fils n'est pas réciproque dans la mesure où la parole du père descend sur l'enfant, ce sans possibilité de retour.
Donc, dans ce que j'écris, il y a certainement l'expression d'une révolte contre le père et le discours dominant. Et c'est finalement ce discours sensé, linéaire, que conteste toute métaphore rayonnante et polysémique.

" J'ai découvert très tard que j'étais daltonien. Ce fut une grande crise (...). La zone qui va du vert au rouge brun n'est, pour moi, qu'un voile gris. "

Le Veilleur du jour oppose deux figures : le chancelier Lonvois et l'anthropologue Destrefonds. Pouvoir et savoir s'exclurait-il réciproquement ?
J'ai toujours été étonné du fait des illusions de quelques philosophes. Platon se figurait qu'il allait pouvoir influencer Denys, le tyran de Syracuse. Même chose pour Voltaire chez Frédéric de Prusse. Mais il y a plus grave. Penser qu'un type comme Heidegger est allé jusqu'à poser en uniforme SA et signer l'avis d'exclusion des juifs de l'Université de Fribourg provoque encore mon effarement. Où la pensée et l'action s'accordent-elles ? Voilà une question brûlante que certains films de Buñuel posent non sans discernement. Dans La Fièvre monte à El Pao et Viridiana, il présente les choses avec un scepticisme d'anarchiste en renvoyant dos-à-dos politiques et intellectuels. J'en suis là. Le dialogue entre Destrefonds et Lonvois est un dialogue manqué. L'homme d'action et le philosophe ne sont pas dans la même dimension. Ils ne vivent même pas dans le même temps. L'un cherche un universel ; l'autre est dans l'urgence de l'immédiat.

Les Jardins statuaires et Le Veilleur du jour se referment sur la menace imminente d'une invasion barbare. Pensez-vous que celle-ci n'est que le fruit d'une projection fantasmatique ?
Pour reprendre une analogie platonicienne, je dirais qu'il y a toujours une menace périphérique. Dans un couple, il y a toujours des prédateurs, ou quelqu'un, je ne sais qui, surgissant de la masse des hommes. De la même manière, dans une culture donnée, pèse la menace des barbares. Ils sont là, sur le Rhin, le Danube, la Volga, n'importe où. Ça, c'est la représentation communément admise.
En fait, on s'aperçoit assez vite qu'un couple se dissout exclusivement de l'intérieur. Les séducteurs (ou séductrices) ne prennent leur poids, ne nous charment, qu'à condition que certains liens soient préalablement défaits. Les barbares n'entrent dans la ville, les sauvages ne quittent la forêt pour pénétrer l'espace civilisé, que parce qu'il y a, dans cet espace même, quelque chose de corrompu. Tout se passe comme si le progrès recélait une promesse de barbarie. Notre humanité exige toujours la culture d'un dualisme à la fois déchirant et dialectique.
Il y a un certain nombre d'années déjà, j'ai écrit un texte poético-érotique, La Guerre entre les arbres, où j'alterne vision de la violence sourde de la nature et description de l'étreinte paroxysmique des amants. En me promenant dans le parc d'une maison où j'étais alors en repos, je vois, avec la lenteur des végétaux, des arbres livrés à eux-mêmes, s'étouffant les uns les autres, mourant du voisinage de leurs semblables. Un véritable petit bois de charmes...
Au cours d'une fête populaire, les Terrébrins se vautrent dans une orgie rabelaisienne. Selon vous, le festif est-il synonyme d'avilissement et de servilité ?

Oui, et on sent bien l'empreinte de La Part maudite de Georges Bataille. Autrefois, toute grande fête induisait de facto une régulation du corps social par gaspillage des richesses, de manière à ce qu'il n'y ait pas accumulation. Dans Le Veilleur du jour, ce système de régulation économique est travesti au profit d'un ordre inique. Au lieu de constituer une dépense ruineuse, un moment de liberté pour les Terrébrins, la fête fonctionne dans le sens de leur aliénation. Cela renvoie à l'exploitation déviante de la tradition, ainsi qu'à une critique du spectacle inspirée par la lecture assidue de Guy Debord et la découverte assez rapide de l'International Situationniste en 1966.

De nombreuses plages descriptives et esthétiques interrompent le cours narratif du Veilleur du jour. Quels sens donnez-vous à ces intermèdes ?
La création est fondamentalement visuelle ; et le visuel le modèle profond de la poésie. Je croirais volontiers que c'est le dessin qui est à l'origine de la langue articulée. Ce que j'ignorais, à l'époque où j'ai écrit Le Veilleur du jour, c'est que la description picturale était un genre littéraire dans la Grèce antique. Les anciens faisaient des récits de voyage dans lesquels ils intégraient la description de tableaux inexistants. Faire allusion à la peinture, c'est une manière de recharger ma sensibilité à la source d'une pratique déchirée et de la désigner.
J'ai découvert très tard que j'étais daltonien. Ce fut une grande crise et un immense chagrin. Tout ce que je cherchais en fait d'harmonie colorée, je ne le voyais pas. La zone qui va du vert au rouge brun n'est, pour moi, qu'un voile gris. Un gris plus ou moins intense.

L'épisode au cours duquel le veilleur contemple la voûte peinte du Temple des morts est-il un clin d'oeil au penchant voyeuriste du lecteur ?
Ça, c'est l'hypothèse où j'aurais réussi mon coup (rires). Si l'hypocrite lecteur se fait mon complice, alors là... Plus sérieusement, je pense que je suis dominé par le sens visuel. Je suis un voyeur qui passe son temps à déshabiller l'autre du regard. Au point que la première version du Veilleur souffrait d'une abondance insupportable du verbe " fixer ". Les personnages n'arrêtaient pas de se fixer les uns les autres. Il a fallu que je coupe.

En marge de l'élaboration romanesque, vous publiez des fantaisies érotiques*. Est-ce une manière d'interroger plus avant l'énigme de la jouissance féminine ?
L'objectif de tels récits n'est pas de susciter un vulgaire trouble physique, mais en effet d'explorer autrement le " continent noir " de la féminité. Le mythe est, sur ce point, très éclairant. Un jour, le devin Tirésias a la possibilité de se métamorphoser en femme. Il en profite pour voir ce que ça fait, réintègre sa personnalité d'homme et affirme que l'orgasme féminin est 9 fois plus intense que le plaisir masculin. Furieuse que ce secret ait été dévoilé, Héra le rend aveugle. Quelle révélation ! On comprend que les femmes nous tiennent la dragée haute. Collaborateurs modestes de l'érotisme féminin, nous ne pouvons qu'éprouver le sentiment d'être dépassés par un séisme chthonien. Quelque chose qui est en prise directe avec la terre ; une énergie effrayante et en même temps d'une générosité folle.

Une générosité libidinale qui entraîne Coralie et le veilleur dans des " errances érotiques " teintées d'exhibitionnisme...
À peine adolescent, j'ai entendu mon oncle raconter une anecdote qui est l'illustration exacte de ce que je vais découvrir des années plus tard quand Georges Bataille dit que l'érotisme est l'affirmation de la vie jusque dans la mort. Mon oncle était à Caen au moment du débarquement. En plein bombardement, alors qu'il se dirigeait vers un abri, il voit un couple paniqué surgir d'une maison, arriver au milieu de la rue, se laisse tomber sur le sol et copuler... Ce témoignage célèbre, au mépris de toute convenance, de toute morale, l'expression la plus manifeste du sursaut vital. C'est tout simplement beau.

Un des personnages de votre roman feint de se demander si " ça signifie quelque chose pour un livre l'innocence ? " Que répondriez-vous ?
Longtemps, j'ai lu et écrit dans le sentiment que cette relation au livre était de l'ordre du plaisir solitaire. Un plaisir qui marque le moment où l'on sort de l'innocence de la petite enfance. On peut donc s'interroger sur le livre comme indice de l'innocence perdue... D'un autre côté, je ne peux pas m'empêcher, quand j'achève un livre, d'espérer qu'il aura valeur talismanique et qu'il en résultera quelque bénéfice pour ceux qui le liront. C'est un espoir un peu fou, mais il est possible que quelqu'un, quelque part, trouve son bien dans ce que j'écris.
Certains textes, par leur densité et leurs virtualités, en deçà des intentions ou des représentations nébuleuses de l'auteur, peuvent, je le crois, toucher quelques lecteurs et susciter le désir d'écrire. C'est une sensation que j'ai souvent éprouvée au contact de certains poèmes. Au départ, je n'y comprenais pas grand-chose. Des mois, parfois des années, une parole de poète survenait pour me soutenir. Malgré la mort d'un proche, la trahison d'une amitié ou le dépérissement de l'amour, une parole de poète qui relance encore...

* Séraphine la Kimboiseuse (éditions de l'Atelier In8, 26 pages, 4 e)

Le Veilleur du jour
Jacques Abeille
Illustré par
Michel Guérard
Deleatur/Ginkgo éditeur
633 pages, 25 e

Jérôme Goude

   

Revue n° 088
(Novembre-décembre 2007).
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