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Sergi Pamies
Interview
Même pas mort


Sergi Pamies

par Dominique Aussenac



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En neuf nouvelles, l'écrivain catalan Sergi Pàmiès exécute un magnifique pied de nez aux fins annoncées. Un recueil décapant, grave, sensible.

De la Catalogne et en catalan, Sergi Pàmies décoche des nouvelles en forme de flèche depuis maintenant une vingtaine d'années. Sept recueils, mélanges de gravité et d'ironie, depuis Aux confins du fricandeau (1988), en passant par Infection (1989) ou Le Grand Roman de Barcelone (2003), traduits en plusieurs langues. Singulier parcours que celui de Pàmies, né à Paris en 1960 de parents réfugiés politiques antifranquistes, il ne découvrira Barcelone et sa langue d'écriture que dix ans plus tard, soi-disant pour séduire les filles. Le Dernier Livre de Sergi Pamiès rassemble des nouvelles aussi dépouillées, inattendues, incisives qu'un brin crépusculaire, voire légèrement mélancoliques, qui tendent à réaffirmer la primauté de la fiction, de l'imagination, de la création en littérature.

Ses héros, plutôt des mâles, relativement bien intégrés dans des vies sociales, professionnelles, familiales, développent encore de riches états d'âme. Le réel et certaines souffrances associées les font grincer par moments. Ils affichent une banalité exemplaire. Un peu comme le protagoniste de " La renommée ", qui évoque les difficultés d'un homme qui ne ressemble à personne dans une société où tout le monde veut ressembler à quelqu'un.
Ils sont aussi fils et pères. Ainsi " Le prix " décrit les rapports d'un fils très occupé avec un père au couchant de sa vie proférant des maximes irritantes. " Nous avons tous un prix. " Formule mâchée et remâchée par le fils qui en arrive à calculer ce qu'il vaut ! Calculs d'apothicaire qui camouflent son désarroi devant un père qui perd la boule. " La machine à faire des chatouilles " conte le rituel d'un homme qui chaque dimanche matin va acheter un illustré avec sa fille. La vendeuse offre chaque fois à l'enfant un chocolat. Un jour l'enfant meurt... Faut dire que la mort se profile souvent chez Pàmies. " L'océan Pacifique " décrit l'étonnement d'un homme qui chaque fois qu'il achète un disque voit son auteur disparaître. Il arrive à se persuader qu'il possède un pouvoir de vie et de mort. Tombé amoureux d'une musicienne, lors d'un rendez-vous, il s'enfuit au dernier moment. Par peur de commettre un dernier crime ? Non ne pouvant tout simplement assumer ses désirs ! D'autres nouvelles parlent de romans que conseillent les proches et qui s'avèrent foncièrement décevants ou encore de ces écrivains qui annoncent sereinement la fin du roman. En fait des sujets pas vraiment marrants que Pàmies traite avec énormément de retenue, d'intelligence et surtout d'ironie. Ajoutons à cela un talent de manipulateur de récits hors pair, qu'il construit, déconstruit, développe en parallèle, zèbre d'éclairs fantastiques ou surréalistes.

Pourquoi ce titre, Le Dernier Livre de Sergi Pàmies ?
C'est un titre qui ironise sur le problème des titres. Un écrivain pense à un titre intelligent ou splendide pendant des mois ou des années et après les gens vont en librairie et demandent Le dernier livre de Machin. Et aussi c'est une référence à l'annonce de la mort du roman et du catalan. Avant que tout finisse, il me fallait écrire, au moins, un dernier livre.
Je constate simplement cette envie de voir des morts partout et cette envie de nous faire croire que tout est moribond. Cela m'amuse de voir que même le théâtre a toujours été en train de mourir.
Vos nouvelles évoquent des sujets graves. L'humour, l'ironie camouflent en partie cette gravité. Est-ce de la pudeur ?

Non. L'ironie est l'instrument que j'utilise pour interpréter la réalité dans tous ces domaines - littéraire, professionnel, sentimental. Enfant, j'admirais beaucoup l'effet comique de Buster Keaton. Ce mélange de gravité et d'absurde. Et le mélange fonctionne toujours : vitalisme et pessimisme, tristesse et absurde, angoisse et euphorie.

La mort est omniprésente. Est-elle pour vous un aiguillon, un moteur d'écriture, une farce sinistre ?
Non. C'est un horizon, une présence qu'on essaye de détourner mais qui s'approche à mesure que nous voulons la fuir.

Dans " La renommée ", votre héros est un homme qui ne ressemble à personne. Êtes-vous aussi cet homme ?
Non. C'est une histoire inspirée sur la nécessité d'être reconnu. Tout le monde veut ressembler à quelqu'un, alors j'ai imaginé ce qu'il arriverait à un pauvre type qui ne ressemble à personne.
Dans deux nouvelles, vous évoquez des relations de fils à père et de père à fille. Des textes très sensibles. La question de la filiation semble importante pour vous.

Oui, c'est exact. J'appartiens à la sandwich-génération, coincée entre des fils encore très enfants et des parents très vieux. Alors on doit s'habituer à souffrir pour eux et cela change le caractère des observations et la boîte à outils de l'écrivain, qui, tout d'un coup, a besoin de parler de ça.

Peut-on dire que votre recueil évoque un désenchantement du monde ?
Pour se désenchanter il faut avant, avoir été enchanté. J'ai toujours mélangé un profond pessimisme avec un grand vitalisme et cela me permet d'écrire des histoires tristes qu'on peut lire avec le sourire.

Seriez-vous une sorte de moraliste ?
C'est un moralisme sans discours. Une observation de la réalité qui m'amène à faire des diagnostics un peu moraux mais pas moralisants.

Il y a parfois dans vos nouvelles, des intrusions, des pointes de fantastique. Est-ce pour bousculer la narration, déstabiliser le lecteur ou créer un climat particulier, poétique ?
C'est comme la garniture qui accompagne un plat. Ce sont des petits détails de style. Mais oui, il y a sûrement une influence de la poésie, de vouloir essayer d'introduire des petits moments d'irréalité dans des nouvelles généralement très réalistes.
Quand j'ai commencé à lire de la poésie, je voulais être poète. Mais, pendant le service militaire, j'ai écrit les lettres de soldats analphabètes et leurs fiancées sont tombées amoureuses de mon Cyrano. Alors j'ai découvert qu'il était beaucoup plus amusant d'écrire en prose sur la vie des autres qu'en vers sur la mienne.

Vos nouvelles sont relativement courtes, denses. Comment les travaillez-vous ?
J'enlève. Je commence avec un texte un peu long et j'enlève. Un peu comme les sculpteurs, qui trouvent dans une énorme roche la petite pièce. Les premières versions de mes nouvelles, trop longues, avec beaucoup trop de paroles, sont la matière première. Après il faut que je trouve, l'histoire qu'il y a dedans.

Pourquoi la nouvelle vous va-t-elle si bien ?
Dans l'athlétisme, la compétition la plus importante n'est pas le marathon. C'est le 100 m. J'aime bien l'intensité du 100 m, la tension dramatique de quelque chose qui ne dure seulement que 9 ou 10 secondes.

Quelle évolution percevez-vous dans votre travail d'écriture depuis vos premiers recueils ?
J'enlève chaque fois plus, j'expérimente chaque fois moins, et je parle chaque fois plus des émotions et chaque fois moins des idées.

Qu'est-ce qui vous pousse à écrire ?
Le besoin de savoir comment finissent les histoires que je commence à imaginer.
Comment êtes-vous " entré " en écriture ?

Au travers de ma mère qui, en dehors du fait de m'avoir porté au monde, écrit aussi (surtout des livres de témoignages autobiographiques sur l'expérience de l'exil et de la militance antifranquiste). Ma maison était pleine de livres.

Être catalan, ça signifie quoi ?
La même chose qu'être français ou espagnol, et je suis bien placé pour le dire parce que, en plus d'être assez catalan, je suis assez espagnol et presque français.

On a l'impression chez vous qu'écrire en catalan est une démarche plus vitale que militante...
C'est exact. Je ne connaissais pas le catalan. Je suis arrivé quand j'avais 11 ans à Barcelone et, comme Obélix, je suis tombé dans une marmite, mais au lieu d'y trouver de la potion magique, il y avait une littérature puissante, vivante, et une culture très séduisante.

Qu'entendiez-vous tout à l'heure par la mort du catalan ?
La mort du catalan a été annoncée à plusieurs reprises. Et le fait que j'ai choisi de l'adopter comme ma langue est un paradoxe, parce que pour choisir une langue moribonde il faut être très myope ou très con. Alors j'essaye de combattre l'angoisse du diagnostic des spécialistes, qui pronostiquent la mort du catalan, avec un peu ou beaucoup d'humour.
Les changements opérés depuis une vingtaine d'années semblent redonner force et vigueur à cette langue, à cette culture, non ?

La normalisation politique a arrangé beaucoup de choses dans l'éducation, les médias et tous les secteurs de la production culturelle. Mais, en même temps, il manque beaucoup de distance pour arriver à l'horizon de la stabilité. Alors, une fois de plus, nous avons autant de raisons d'être optimistes comme d'être, en même temps, pessimistes.
Que pensez-vous de l'invitation faite aux écrivains catalans à la dernière Foire du livre de Francfort (
que Pàmies a déclinée, ndlr) ?
J'espère qu'ils survivront à l'expérience.
Vous écrivez pour la presse des chroniques sportives autour du football et particulièrement du Barça. Quelles en sont la teneur ?

J'ai appris beaucoup de choses en jouant et en regardant des matches de football. Écrire sur ce sport est donc la manière de prolonger cette satisfaction, ce plaisir unique. Le foot et le Barça me donnent l'opportunité d'expérimenter la tristesse, l'enthousiasme, la rage, la joie, la réflexion, la déception, tout cela pendant une heure et demie. C'est beaucoup plus parfait que la littérature !

Le Dernier Livre
de Sergi Pàmies

Sergi Pàmies
Traduit du catalan
par Edmond Raillard
Jacqueline Chambon
110 pages, 15 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 088
(Novembre-décembre 2007).
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