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Renaud Camus
Interview
Un homme de qualité


Renaud Camus

par Thierry Cecille



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Une fois de plus, Renaud Camus nous invite à le suivre, à son rythme, en son " Journal " : observateur sarcastique ou inquiet, il raconte notre monde comme il va - mal ! - et recherche, tout au long des jours, " la consistance même de vivre ".

Le château, comme l'oeuvre, impressionne : massif, solitaire, surplombant la campagne qui l'environne et lui offre comme un écrin et un écho, sa pierre blanche semble avoir parfois, dans l'éclat du soleil d'hiver, la consistance du marbre. C'est à Plieux, en Lomagne, à mi-chemin entre Auch et Agen, que nous accueille Renaud Camus - et les touristes eux-mêmes, en quête d'un passé préservé, peuvent, en saison, visiter les lieux. Ils y trouveront, outre quelques échappées sur l'intimité du maître de maison (comment ne pas envier cette énorme bibliothèque presque bénédictine, aux centaines de volumes classés en un ordre mystérieux...), de superbes oeuvres de Jean-Paul Marcheschi, fresques de cendres et de cire, où l'homme est écartelé entre tortures et flammes ou prend son envol à tous les vents du désir.

Ils pourront aussi, par des fenêtres ouvrant sur le vide (ajouter des balcons creuserait encore le gouffre financier qui toujours menace !), découvrir, dans le lointain, les Pyrénées. Depuis plus de quinze ans, Renaud Camus a choisi d'habiter ce château : il y vit en hôte respectueux des fantômes de ceux qui le précédèrent et dont il voudrait, modestement, recueillir l'héritage. C'est ici qu'il écrit, jour après jour, son Journal, bien sûr, mais également les autres volumes qui, régulièrement, viennent enrichir une oeuvre abondante et multiforme, composée de romans, d'essais, d'églogues ou même de... guides touristiques, bien subjectifs cependant.
Le Journal est un monument imposant : celui qui paraît aujourd'hui est le vingtième volume. Cependant il est en même temps le seuil, l'entrée accueillante - pour qui veut bien se donner la peine de pénétrer ici. Au désir d'exhaustivité qui apparente cette entreprise à celle de Montaigne (dont la tour-librairie est proche), à la volonté de décrire " la forme entière de l'humaine condition ", il faut ajouter - et tout ceci peut expliquer la démesure de ces volumes - l'attention aux lieux et aux êtres rencontrés, la curiosité infatigable pour les formes les plus contemporaines de l'art, des interrogations esthétiques ou philosophiques, et une préoccupation constante, le leitmotiv le plus entêtant : quel est le destin de la culture ?
Cette réflexion aux accents spengleriens sur le déclin de la langue, de la littérature et de la culture - la décivilisation nous dira-t-il - le pousse parfois à tenter d'en trouver les causes : il émet alors des hypothèses que d'aucuns jugeront bien peu politiquement correctes, mais qui mériteraient plutôt le débat que l'anathème. Renaud Camus croit à la spécificité d'un " peuple français ", revendique le droit de se sentir " français, aussi, comme les juifs se sentent juifs et comme les arabes se sentent arabes, et les Japonais, japonais ", il ne voit dans le métissage aucune vertu - et va jusqu'à craindre que la France ne devienne " une sorte de gros Liban des bonnes époques " où confessions et cultures s'affronteraient. Nos tentatives pour obtenir quelques éclaircissements sur ces affirmations tourneront court : il ne voit pas l'intérêt d'insister si ces inquiétudes, dira-t-il, ne sont que très peu partagées... D'ailleurs ce thème - au sens musical du terme - n'est qu'un parmi de nombreux autres (et assez discret dans ce volume-ci). On peut s'y attarder, y réfléchir ou s'en offusquer - mais il ne saurait faire oublier la précision chatoyante de la langue, la profusion qui nous réjouit, l'alacrité qui nous emporte. Nous pouvons suivre le héros-narrateur dans sa découverte perplexe mais attentive de la Corée, dans sa reconnaissance de l'Ecosse, nous l'accompagnons à certaines rencontres universitaires ou à quelques dîners où il fait figure de " survivant fâcheux, désagréable, voire insupportable, d'une Weltanschauung Dieu merci caduque ", nous relisons avec lui Guerre et Paix - enfin nous retrouvons, au fil des pages, de véritables personnages : le compagnon, présence discrète mais profondément humaine, l'ami (Marcheschi), poursuivant sa propre quête de la beauté et prodigue d'une sagesse mesurée, la mère, figure mi-pathétique mi-comique... Ici règnent une courtoisie sans familiarité, une urbanité sans laisser-aller, une hospitalité accompagnée de retenue : vous serez les bienvenus.

Parmi les différents modèles de journal intime - le journal de travail de Musil, le journal " de tourment " de Kafka, le journal d'analyse d'Amiel - lequel vous semble être le plus proche de votre propre entreprise ?
Celui qui m'est le plus familier dans cette liste, c'est incontestablement celui d'Amiel : c'est celui que je connais le mieux depuis le plus longtemps.

Est-ce que pour vous le journal n'est pas une forme moins rigide d'" essais " ?
Ah si, tout à fait. Vos références sont un peu intimidantes, mais il est entendu que nous parlons de modèles, n'est-ce pas, de lointains idéaux, et en tant que tels je les assume avec enthousiasme.

Si le journal est la mise en forme du " for intérieur ", on pourrait jouer sur ce mot, et y voir un fort, une forteresse, où s'abriter mais d'où, également, faire donner le canon.
Je n'ai ni conscience ni volonté d'attaquer, mais le journal est une forme littéraire très proche de la pulsion, c'est vrai, il est sans doute la forme la plus proche du nerf, du mouvement, de l'humeur, il peut donc rendre compte avec vivacité, entre autres choses, de motifs d'irritation, d'agacement, voire d'exaspération. Il n'est pas d'essence polémique pour autant.

Le journal est un lieu de réaction.
Ah oui, on pourrait dire que c'est un lieu de réaction à tout : à l'instant, à la couleur du temps, à tout ce qui se présente, je pourrais dire dans la conscience, mais c'est un bien grand mot : dans le fait d'être éveillé, ou du moins de ne pas dormir tout à fait.

Est-ce qu'il y a la volonté de ne rien laisser de côté pour rendre compte - comme chez Montaigne - de ce qu'est tout un homme, de ce tout qu'est un homme ?
Oui, certainement : une forte pulsion d'exhaustivité.

Et croyez-vous cette exhaustivité possible ? Ou alors quelles en sont les limites ?
Possible dans l'absolu, non. Malgré tout on peut s'en approcher d'assez près. Cependant il y a toujours un reste... heureusement peut-être.

Pouvez-vous revenir sur la chronologie du Journal et de sa publication ? Pourquoi le premier volume publié fut-il, en 1987, le Journal romain (1985-1986) alors que l'écriture du Journal a débuté bien avant ?
Oh oui, bien avant. J'ai toujours tenu un journal, comme tout le monde, si je puis dire, mais il n'y avait pas de raison de le publier, à l'époque. Publiaient leurs journaux des écrivains âgés et consacrés, morts de préférence : un jeune écrivain inconnu ne publiait pas son journal, cela aurait paru d'une fatuité sans nom. D'autre part je suis passé par une phase littérairement puriste, textualiste, scripturaliste, ricardolienne, qui me faisait considérer le journal comme une forme peu défendable ; et cette phase a atteint des pointes si aiguës que j'ai jeté dans un vide-ordures, à New York, dix-neuf grands cahiers de journal c'est-à-dire déjà des centaines de pages. Ensuite le journal a commencé à être publié pour des raisons toutes contingentes, accidentelles : j'ai été envoyé comme pensionnaire à la villa Médicis, et quand j'étais passé devant le jury on m'a demandé pourquoi je voulais aller à Rome, et si j'avais l'intention d'écrire quelque chose qui soit lié à Rome. L'idée la plus élémentaire qui m'est venue fut : oui, si ce que vous voulez ce sont des traces de mon séjour romain, je peux publier le journal de mon séjour à Rome. Et puis, une fois que le Journal romain a été publié, le pli était pris, on a continué puisque de toute façon le journal existait. Je dois bien tenir un journal depuis l'âge de 7 ans...

Le but du journal serait de " biographier " la vie. Est-ce que la vie ne suffit pas ? Est-ce, comme l'écrivit Sartre à propos de Gide, pour " donner une sorte de pompe " aux incidents et événements ?
Il faudrait ici d'autres mots que biographier ou biographie. Plus qu'à la biographie ma passion va à ce qu'on pourrait appeler la graphobie puisqu'il s'agit de rien de moins que d'inverser le processus biographique, non pas d'écrire la vie mais de vivre l'écriture, d'imposer à la suite des jours et au passage des heures une forme, la première des formes peut-être, celle de la phrase, si ce n'est celle de la lettre, des lettres et de leur agencement infini, mais rigoureux. Il faut bien sûr se garder de confondre graphobie et graphophobie, dont pour ma part je ne suis pas du tout affecté, Dieu sait, étant plutôt sujet à la graphomanie, au contraire. Je vis dans le fantasme d'une écriture qui serait aux commandes de l'existence, qui conférerait une forme à tous les instants.
La vie, sans écriture, ne tient pas ?

Non. Mais pas par faiblesse ou débilité, par excès au contraire. Si elle ne tient pas sans le secours de la phrase, de la syntaxe, des lettres, des Lettres, ce n'est pas à cause d'une quelconque insuffisance du réel, c'est à cause de son trop-plein, de la profusion impossible à maîtriser du monde sensible. J'ai toujours été obsédé par l'idée du caractère incommensurable de l'intelligence - à commencer par la mienne, bien entendu - et de ce dont elle devrait être intelligence : la masse de ce qui est à comprendre est beaucoup trop grande pour elle. Écrire est une façon sans espoir, frénétique, mais joyeuse, de tâcher d'imposer une forme, une taxinomie, à l'expérience trop vaste d'exister.

C'est pour cette raison que Sartre parle de pompe : il y a là un rituel.
Tout ce qui relève de la pompe, en effet, a ma faveur préalable !

Quand vous donnez des détails quotidiens, triviaux, physiologiques, est-ce seulement pour respecter les codes du journal ? Ou est-ce que vous pensez que ces éléments insignifiants signifient, qu'ils ont une valeur ?
Oh je suis très heureux de respecter les codes et les conventions du journal et, en particulier, bien sûr, ceux que je lui ai fixés moi-même. Je crois que le journal n'a d'intérêt que dans la mesure où il vise à l'exhaustivité. Nous voulons les circonstances de la poésie, comme disait Aragon - une expression qui m'a toujours amusé. Rien n'est ennuyeux comme les journaux cachottiers, où par exemple on ne sait rien du sexe, rien de l'argent, et rien non plus du prétendu insignifiant, du trivial, de la digestion, du sommeil, de la maladie, de l'état physique. Un journal, il faut que cela parle de ce que c'est que de vivre dans son ensemble, et de vieillir, et d'habiter le temps, dans les grands moments et dans les petits.

Effectivement, une des réussites de votre Journal, c'est qu'au fur et à mesure de la lecture, il nous arrive de nous dire : je ne connais personne aussi bien que cet homme-là...
Il faudrait aussi que le lecteur puisse se dire : je me connais mieux moi-même en lisant ce journal ; qu'il éprouve une satisfaction à voir notés des sentiments qui sont les siens, à retrouver des expériences qu'il a traversées et qui quelquefois ne sont pas prises en compte par la littérature - ce que je trouve fâcheux. Si quelque chose ne se trouve pas dans mon journal, c'est que ce n'est pas dans ma vie.

Au moins dans Corée l'absente, la part que vous consacrez à la littérature semble moindre que celle que vous consacrez aux arts plastiques, à la musique, ou aux voyages. Éprouvez-vous cependant quelque intérêt pour la littérature contemporaine - ainsi que vous en témoignez pour l'art et la musique, précisément, contemporains ?
Je ne manque pas du tout d'intérêt, je manque de temps. Un des thèmes essentiels de ces pages, c'est que je vis dans une espèce de frénésie perpétuelle, ne serait-ce qu'en écrivant en permanence cinq livres en même temps, et donc j'arrive très peu à lire. Je me demande si je ne lis pas moins que je n'écris ! Mais je le déplore. D'autre part mes lectures sont étroitement commandées par mes propres travaux, je suis à tout moment obligé de lire ce dont j'ai besoin pour ce que j'écris, ce qui fait que je lis très peu...

Vos notations sur les tortures que l'on inflige aujourd'hui à la langue française peuvent faire sourire, mais révèlent aussi une véritable inquiétude. Qu'est-ce qui, d'après vous, se joue ici ?
Il s'agit de la forme, du rapport à soi-même et du rapport à l'autre, ce que j'essaie de cerner dans un petit livre dont le texte fut d'abord une conférence à la Sorbonne, Syntaxe, ou l'autre dans la langue.

Est-ce que la syntaxe, comme son préfixe l'indique un peu, ne serait pas l'accord, au moins tacite, sur ce que parler veut dire ?
Bien sûr, c'est une convention, c'est un contrat social ou un pacte d'in-nocence, comme j'aime à dire. C'est dans la phrase la place faite à l'autre, c'est-à-dire le contraire de ce que j'ai appelé le " soi-mêmisme ", mon grand ennemi, cette obsession d'être soi-même qui est l'un des traits essentiels de la société contemporaine et qui me semble terriblement prétentieuse, et surtout très limitative. J'en suis arrivé à une certaine sympathie pour le verbe " aliéner " et pour l'" aliénité ", voire pour une hypothétique conception positive de la terrible aliénation. La syntaxe est dans une certaine mesure un instrument d'aliénité. Le " soi-même " idéal est un idéal, justement, quelque chose à atteindre lointainement, vers quoi l'on doit tendre en permanence, et non pas quelque chose qui serait toujours déjà là et qu'il s'agirait seulement de dégager à n'en plus finir de l'affreuse gangue des conventions et des formes. Les formes, y compris les formes syntaxiques, sont un instrument de bonheur et aussi d'aliénité positive, d'influx de l'ailleurs dans l'ici, d'autre dans le soi.

La négligence envers la langue accompagne ou précède la négligence envers autrui...
Mais c'est déjà en soi une négligence envers autrui, d'abord parce que cela appauvrit terriblement la communication en la réduisant au sens, qui n'en est bien sûr qu'un élément parmi d'autres, et cela abolit la part de protocole, de " pompe ", pour reprendre le mot de Sartre que vous citiez, qui devrait entrer dans tous les échanges. Si l'on resserre le message sur son seul sens immédiat, en sacrifiant les formes et la syntaxe, c'est le sens lui-même, dans l'absolu, qui est terriblement appauvri puisqu'il ne saurait garder sa complexité, sa richesse, qu'à condition de disposer d'un clavier de formes aussi large que possible.

Est-ce qu'il n'y aurait que négligence envers la langue ou est-ce qu'il y aurait même attentat envers elle ?
Il y a d'abord attentat envers notre propre langue, le français. On nous parle toujours de son recul dans le monde, mais jamais de son implosion sur place. Il est bien vrai que son aire d'extension s'étrécit mais il est vrai aussi que sur place il s'appauvrit dans des proportions affolantes. Or la langue et la syntaxe en particulier ne sont pas seulement des moyens d'expression, ce sont aussi et d'abord des instruments de perception du monde : ce qui n'est pas nommé n'est pas vu, ce qui n'est pas ordonnancé syntaxiquement n'est pas compris. Cependant le phénomène ne touche pas seulement le français : il y a un appauvrissement des langues en général, du fait des simplifications que leur inflige la grande déculturation. L'anglais, pour commencer par lui, en est victime autant et plus que le français.

Pourrait-on dénoncer la mise en place d'une " novlangue " qui irait de pair avec la volonté de transformer les citoyens en simples consommateurs serviles ?
On peut lire à ce propos les réflexions magnifiques de mon ami Jacques Dewitte, philosophe que j'admire beaucoup et qui s'interroge incessamment, dans la lignée de Victor Klemperer et de son LTI, de Dolf Sternberger et bien sûr d'Orwell sur les langues totalitaires, sur le ou la " novlangue ", et sur l'appauvrissement de la langue, auquel nous assistons, comme instrument ou peut-être seulement comme vecteur d'asservissement social, politique et intellectuel. On observe une effrayante docilité mimétique : qu'une acception fautive apparaisse, un mot pour un autre, une construction boiteuse inédite, leur prolifération est foudroyante. Les gens qui s'alarment de l'état de la langue sont éternellement taxés de conservatisme, si ce n'est pis - il s'agit bien de cela ! Il s'agit au contraire de lutter contre les scies, contre les rhumatismes du langage qui sont une arthrite de la pensée, et de préserver contre cette ankylose une possibilité maintenue d'invention. Une langue qui devient totalement arthritique, tout en chevilles raidifiées, est très peu capable de décrire le réel. Elle est en revanche très capable, d'où sa faveur, d'en dissimuler les aspects qui doivent rester dans l'ombre. Plus il y a de c'est vrai que, moins il y a de vérité. Plus il y a de redoublement du sujet (le problème il est là), moins il y a de sujet (et c'est là le problème). Plus il y a de possessif (votre programme pour le week-end, votre météo, vos informations, votre début de fin de soirée), moins il y a de possession et de maîtrise.

Acceptez-vous d'être présenté comme un moraliste - ou bien cette dénomination vous paraît-elle déplacée, démodée, démesurée ?
Je ne demanderais pas mieux que de la mériter !

Est-ce qu'on ne pourrait pas donner à votre Journal le titre général de " Journal de la décadence ", tant sont nombreuses les pages qui dressent la liste de tout ce qui est, d'après vous, gâché, perdu, défait, disparu ?
Ce n'est pas un mot à moi, j'aimerais mieux dire de la déculturation pour citer le titre d'un livre qui va paraître - voire de la décivilisation : ceci mène à cela. Je regrette qu'il me soit échu de tenir cette chronique-là, mais en effet je la tiens comme je peux, ne serait-ce qu'à propos du paysage et de ce que j'appelle le " devenir banlieue " du monde, qui est le phénomène le plus manifeste à la campagne, bien plus que la prétendue " désertification "... Bientôt il n'y aura plus d'endroit pour la solitude en France, il n'y aura plus de lieu pour le retrait, il n'y aura plus de référent à des dizaines de mots encore familiers, rivière, bois, bosquet, chemin, sentier, forêt, prairie : ils relèveront du vocabulaire du mythe et deviendront des termes aussi dépourvus de contre-valeur bancaire dans la réalité que ceux de nymphe, de naïade ou de faune...

Vous vous alarmez souvent en constatant que nous sommes entrés dans une " ère post-littéraire " mais vous reconnaissez aussitôt qu'il y a de votre part " un peu de pose dans cette litanie " et que vous jouez à vous " faire peur ". Vous craignez la disparition des écrivains, ou des lecteurs, ou des deux ensemble, les uns n'ayant pas de sens sans les autres ?
Je crains tout cela, j'y vois le résultat le plus manifeste de trente ou quarante ans d'éducation de masse et d'action culturelle. Les journaux ont de moins en moins de lecteurs et une des raisons de ce phénomène c'est tout simplement que beaucoup de gens ne savent plus lire, ce qui s'appelle lire. Quant au sentiment de la littérature, il est en voie de disparition, les adolescents ne comprennent même plus de quoi on leur parle. Il y a maintenant une confusion entre les livres et la littérature, d'ailleurs les émissions dites littéraires ne sont plus que des émissions sur les livres, ce qui n'est pas du tout la même chose, l'immense majorité des livres n'ayant rien à voir avec la littérature ni même, bien souvent, avec la connaissance ou la pensée.

Où peut-on trouver un espoir ?
Dans les failles du système, dans ses oublis, dans ses ratés, dans son mépris, dans son indifférence. Je crois que la seule chance de la littérature et de la culture en général est d'habiter le mépris où elles sont tenues.

Est-ce que vous êtes d'accord avec Richard Millet pour dire que ce ne sera plus qu'une littérature de catacombes ?
Oui - ce qui d'ailleurs aura peut-être quelques avantages, quelques vertus.

Le Journal n'est-il pas le compte-rendu d'une quête, la recherche peut-être d'un " arrière-pays " au sens de Bonnefoy, du lieu d'une présence, ou d'une présence de l'absence, à travers le vide, le silence - ainsi pour l'Ecosse ?
C'est exact. Écrire, c'est n'être pas tout à fait là. Lire aussi, d'ailleurs. Quant à la passion de l'Écosse, elle ne va pas en moi s'amenuisant : ce pays, mais pour combien de temps, est une de nos ultimes réserves d'absence.

Ce qui nous maintient vivant, ce serait le désir - mais l'inverse de celui que l'on vante aujourd'hui, celui qui consomme et consume, " comme l'insinue honnêtement, écrivez-vous, la dangereuse proximité des deux verbes, subsumée par le bien nommé consumérisme " ?
C'est en effet le désir de voir, de marcher, d'ouvrir les fenêtres.

Vous écrivez de très belles pages sur la forme musicale que vous appelez la " grande sonate " - vous donnez des exemples chez Liszt, chez Brahms - dans laquelle vous voyez une analogie avec la " grande santé " nietzschéenne, que vous décrivez ainsi : " assentiment, sinon à la vie en général, du moins à la sienne ". Est-ce que le Journal ne serait pas une sorte d'apprentissage du gai savoir en opposition à la dépression généralisée, qui est comme la basse continue de notre époque ?
Les grandes sonates sont des formes musicales que j'aime beaucoup, en effet, mais dont je constate que moi, en tout cas, je ne peux les écouter que dans certains états qui ne sont pas constants, qui nécessitent en effet une grande santé ou à défaut une excellente humeur. Cette image de ronchon et de " vieux con ", ce côté Noël Roquevert que j'assume avec un certain entrain et qui a d'incontestables éléments de vérité n'empêche pas en moi une certaine gaieté - ce qui doit malgré tout transparaître dans le journal.
Quant au gai savoir, cette formule est presque un pléonasme, à mon avis, car le savoir est gai. Connaître, découvrir, apprendre est quelque chose d'exaltant. Et la discipline qu'on s'impose à soi-même dans ce but est une forme de bonheur, de jouissance.

Corée l'absente
Journal 2004

Renaud Camus
Fayard
695 pages, 32 e

Thierry Cecille

   

Revue n° 090
(Février 2008).
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