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Marie-Hélène Lafon
Interview
Les sanctuaires organiques


Marie-Hélène Lafon

par Jérôme Goude



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Au fond d'une vallée en déshérence, " Les Derniers Indiens " conte la vacuité d'existences paysannes rivées à la scansion ritualiste et sclérosante du quotidien. Avec ce quatrième roman, Marie-Hélène Lafon impose un ton et un style.

Entre un poste de télé prolixe et une table protéiforme, un homme et une femme émergent douloureusement de l'espace rencogné d'une maison auvergnate qui rétrécit comme peau de chagrin : Marie et Jean Combes. Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, Les Derniers Indiens, exhibe les sombres atours d'un huit clos dont le point névralgique est Renée Santoire, la mère vindicative et dévorante de Marie et Jean. Veuve de Pierre, l'aîné d'élection, orgueilleuse légataire des insignes propriétés paternelles, la mère Santoire aura, sa vie durant, perpétué les valeurs ataviques, ruminant une haine démesurée des mésalliances, du progrès et des sanies corporelles, se repaissant d'expressions proverbiales univoques. Des expressions qui, bien après sa mort, sourdent et emplissent l'air confiné des pièces " mangées d'ombres " de la maison dans laquelle Marie et Jean, reclus et statiques, usent du linge maternel et célèbrent le culte de la rétention tout en lorgnant du côté des Lavigne, leurs voisins.

L'univers particulier de Marie-Hélène Lafon, sa poétique, repose en effet sur la coprésence irréductible de mondes antagonistes. L'un annonçant inéluctablement la mort lente de l'autre. Ainsi, Marie exprime son chaste bovarysme en épiant les moindres faits et gestes des femmes Lavigne et glane des impressions fugaces, des " bribes de chocolat cuit " ou des " élancements souverains de violette ". Hors du monde, ses désirs forclos se satisfont du spectacle de la débauche consumériste des voisins, ainsi que du mystère de la disparition des vêtements du cadavre de l'Alice, une cousine des Lavigne...
À Paris, non loin de la station de métro Bel air, dans un appartement feutré et coloré, Marie-Hélène Lafon, femme " embarquée ", se passionne, passionne, s'emporte et emporte.

En exergue de Mo, votre troisième roman, vous citez Fellini qui dit être toujours autobiographique, même quand il relate la vie d'un poisson. Avez-vous vous-même adopté ce credo ?
Tous mes livres - peut-être Le Soir du chien (son premier roman, ndlr) un peu moins que les autres - sont, de manière intestine, autobiographique. Je suis partout. Je m'éclate et me suis mise en morceau partout. Sur la photo est en ce sens mon livre le plus douloureux, le plus écartelé.
Il n'y a pas de hiérarchie pour moi là-dedans. Il ne s'agit pas de penser que la seule littérature qui vaille est une littérature autobiographique. Simplement, quand je me suis mise au travail, j'ai été forcée de reconnaître que je ne savais rien faire d'autre que d'être tout le temps derrière les mots. C'est pourquoi j'éprouve l'absolue nécessité du détour. Il faut de la transposition, du secret. Ça passe par la langue. Il y a une stratégie d'évitement qui, au bout du compte, consiste à mettre ses organes dans le livre.

Maria, Marlène (contraction de Marie-Hélène) et, maintenant, Marie. Comment justifiez-vous l'occurrence de ce prénom dans vos romans ?
La Marie des Derniers Indiens aurait une des vies que j'eusse pu avoir si j'étais née trente ans plus tôt. D'où cette difficulté de me détacher de ce prénom. Paradoxalement, il m'est apparu très tôt qu'il y avait une impossibilité pour Marie à dire " je ". Elle n'est pas suffisamment constituée pour cela. De surcroît, Marie est le prénom fondateur. Celui de la vierge qui renvoie au terreau catholique qui est le mien. J'ai été pensionnaire à Saint-Flour, dans le Cantal, de la cinquième à la terminale. En 73, on y vivait de façon très sécurisante. C'est un royaume clos que j'ai beaucoup aimé. Il était cruel, mais j'aimais ça.
Mo
qui semble le livre le plus éloigné de ces préoccupations est truffé de références religieuses. C'est un livre rédigé en stations comme les stations du chemin de croix. Mais ce fil religieux est dévidé dans l'ensemble de mes romans, puis dans mes livres de nouvelles, Liturgie et Organes. C'est ma quincaillerie, mon magasin des antiquités catholiques (rires). Je la transporte avec moi comme une réserve inépuisable.

Les Derniers Indiens est une oeuvre sur le " rien ", sur l'incroyance. Marie perd la foi. Ce trait est-il la confession voilée d'un désaveu intime ?
L'éducation religieuse est à la fois une sorte de corset et un ensemble de repères qui m'ont été donnés jusqu'à l'âge de 16 ans. À cet âge, il est arrivé ce que je prête au personnage de Marie à qui ça arrive plus tard. Ça s'est détaché et je suis devenue complètement athée. A contrario de Marie, pour l'avoir éprouvé de l'intérieur, je me souviens de la consolation que ça a été, de l'efficience que ça a eu. Pourtant, j'ai tous les sacrements, à l'exception de l'extrême onction. J'y ai cru avec un sentiment de paix et d'adéquation au monde. C'est pourquoi, encore aujourd'hui, j'ai des amis proches dont la foi me touche.

L'incipit des
Derniers Indiens sécrète de l'indécidable. Le lecteur doit patienter quelques lignes pour connaître la nature des rapports unissant Marie et Jean...
Bien sûr, et ça, c'est tout à fait volontaire. C'est un couple. Et " le fils, le frère " clôt la première unité textuelle avant que le blanc ne nous laisse un temps de respiration. Il est évident que je voulais tenir le mot " frère " en bride pour que l'incarnation de ces personnages soit une incarnation de couple. Tout le monde les conçoit comme tel. Finalement, l'obsession que Marie a de la perte du corps de l'Alice, de ses vêtements perdus, cette litanie qui parcourt tout le livre du corps blanc de l'Alice dans les bois, nu et transpercé, procède de manière très lancinante d'un désir incestueux. L'oeuvre de chair du frère est là. Et c'est cela que Marie caresse tout le temps. Elle caresse même, dans ses rêves, la possible étreinte qui n'a pas eu lieu entre le frère mort et l'Alice.

L'inceste n'est-il pas aussi dans l'immobilisme qui pousse Marie et Jean à demeurer dans le sanctuaire maternel ?
La dimension incestueuse est partout. La mère dort avec Pierre pendant toutes les années de la captivité du père. Lui, ensuite, va partir avec une femme mariée, une mère. Croyant s'échapper, il revient mourir dans la maison et les bras de la mère. Il est puni par où il a pêché : le corps. Et son corps, ses dépouilles, sont rendus à l'étreinte de la mère. Les seules choses qui soient sauvées, ce sont les photos du Maroc dérobées par Marie où il est question du corps du frère. Marie est dans un inceste sous-jacent avec ce frère.

En contrepoint, vous décrivez une scène démultipliée et burlesque au cours de laquelle la mère se meut en " ardente Jeanne d'Arc " maugréant contre l'obscénité du rut canin...
Dans Les Derniers indiens, la sexualité est en effet du côté des chiens. Ils font ce que les hommes ne font pas, avec constance et sans penser à mal (rires). Il y a comme une sorte d'innocence de la bête. Pour la mère, il n'y a pas pire engeance que les chiens roturiers et les chiennes...
Le corps, il faut donc le tenir en laisse. Il ne doit pas jouir. Tous les moyens sont bons pour empêcher cette catastrophe. La jouissance sexuelle fait courir le risque de proliférer, donc de déborder. Dans mes livres, c'est un danger qu'il faut refuser, encadrer, interdire, le plus radicalement qui soit. Ça a des conséquences désastreuses. Entre autres, le viol perpétré par Jean. En outre, l'accomplissement ultime de la sexualité est un sacrifice ; un sacrifice au sens des antiques sacrifices aux dieux. Le glaive est porté dans la chair comme Agamemnon sacrifie à Iphigénie sur l'autel. Le père sacrifie à la fille.

À l'exception de Mo, l'action ténue de vos textes se déroule dans l'univers d'un Cantal désolé. Pourquoi décrivez-vous systématiquement ce microcosme peuplé de vies frustes ?
Parce que l'expérience première est celle-là. Je suis née là-dedans. Je suis un écrivain, un être, de la lisière. Ma vie parmi les ombres de Richard Millet m'a aidé à comprendre combien je venais du pays de la mort. Nous venons, lui et moi, d'une société défunte et qui n'en finit pas de puer la mort. Le monde d'où je viens et dont il est question dans tous mes livres est mort-né. C'est une impression ineffaçable, qui dure toujours, au présent, comme dans Sur la photo. J'ai été obligée de m'inscrire, par le hasard de ma naissance, dans un pays exsangue, vidé. Un pays sucé jusqu'au sang par l'exode rural.
Et même Mo, qui est un livre du bitume, porte les stigmates d'une mort annoncée, tout au moins d'une vision extrêmement désespérée de ce qui pourrait advenir du monde de la cité. Je travaille dans ce monde-là ; j'ai les mains dans le cambouis. J'enseigne la langue française, le latin et le grec, à des élèves issus à 80% des communautés maghrébines et africaines. Je sens que la situation est de plus en plus tendue entre eux et le monde et je me demande quelle place ils auront, comment ils feront pour y trouver du sens. Je mesure mon impuissance et je ne peux pas me mettre hors jeu. Les fenêtres de la salle où j'enseigne, porte de Bagnolet, donnent sur le périphérique et le centre commercial Auchan Bel Est. Voilà leur espace de liberté, de désir...

" L'écriture est une étreinte avec le matériau verbal. Et qui dit étreinte, dit lutte, violence, viol. C'est de l'empoignade, du corps à corps avec la viande des mots. "

À travers le cancer de Pierre et le viol de l'Alice, la mort hante Les Derniers Indiens. Cette torpeur sépulcrale que l'on retrouve dans vos livres est-elle le fruit d'une lecture assidue des tragiques grecs ?
Oui, en ce sens qu'il y a de l'inéluctable. On n'échappe à rien. C'est le fatum. Mais davantage que les tragiques grecs, c'est la crudité insensée de l'Iliade qui m'a profondément marquée. L'Iliade offre une vision précise, descriptive et clinique, de la façon dont la mort pénètre dans les corps. D'où aussi ma dévotion au personnage d'Achille qui sait qu'il ne reviendra pas de Troie et qui, cependant, va accomplir son destin, le rencontrer. Quant à la mort, je ne peux pas ne pas y penser. Nous mourons à chaque seconde. Ce qui ne m'empêche pas d'être quelqu'un de vivant.

De manière très distincte dans Les Derniers Indiens, mais aussi dans Sur la photo, êtres animés et objets donnent l'impression d'interchanger leurs qualités. Pourquoi ?
En effet, les corps sont des objets et les objets sont incarnés. Les objets ont une peau. Dans Les Derniers Indiens, le bois de la porte du placard dans lequel la mère de Marie a rangé en reliques les vêtements de son propre père est un bois que l'on frôle. Et ce frôlement est incestueux. La mère est dans l'étreinte avec le corps mort de son propre père chaque fois qu'elle touche ce placard. Il y a une circulation constante de la viande des vivants aux corps des choses et une consolation possible, car les choses ne sont pas hostiles. Par exemple, Marie a un recours dans ce que j'appelle les choses vertes, la rivière, les arbres, les foins, et dans les objets, ceux qu'elle désire où ceux dont elle a hérité de la mère.
J'essaye toujours de trouver ce qui va être le plus dans la tension. Je voudrais faire exister, non seulement les choses, les êtres et les lieux, mais les sensations, et les plus fugaces, les goûts, les odeurs, le bruit du vent dans les feuilles. Et chaque fois, je cherche la forme qui va me permettre de coller au plus près. Chaque fois, je recommence. C'est dans les livres de Claude Simon, L'Herbe ou La Chevelure de Bérénice, que ce rapport à l'incarnation m'a tout de suite saisie.

Effectivement, à l'instar de Claude Simon, on sent chez vous un souci constant de la recherche d'une impossible adéquation entre fond et forme. Vous semblez façonner vos phrases...
Je les façonne et je les fais sonner. Mes phrases sont des coulées textuelles et sexuelles. Je les façonne dans le travail d'établi, reprenant, laissant poser, déplaçant la virgule... Je suis tendue sur ce fil-là. Tant que je marche dessus, il vaut peut-être la peine que je publie. La phase ultime du façonnage est le faire sonner. Je ne peux faire ça que la nuit. Et curieusement, la nuit à Paris. Parce que la vraie nuit de là-haut, c'est insensé. Rien n'y tient. Mais ici, toutes fenêtres fermées, je dis et je répète à voix haute. J'entends et j'ajuste. Je pense souvent à Claudel, au verset, au souffle. Je cherche à ce que ça respire au plus juste. D'où ces essais sur la ponctuation dont je mesure moi-même le caractère licencieux. Je peux camper sur une virgule pendant trois semaines. Je suis guettée - peut-être, je ne sais pas - par le formalisme. Cette obsession-là peut vous figer une langue, la stériliser complètement. C'est très délicat à manier. Je trouve, à cet égard, que beaucoup de textes contemporains ne sont pas finis.

Écrivant, éprouvez-vous la nécessité de lire vos contemporains ?
Oui, je lis mes contemporains parce que ça relève, il me semble, d'un principe de discipline pour qui a la prétention d'écrire. J'ai un trio de tête, un triangle des Bermudes : Pierre Michon, Richard Millet et Pierre Bergounioux.
Les Vies minuscules
de Michon sont pour moi une sorte de bréviaire. C'est un livre fondateur qui a nourri mon désir d'écrire. Et je me réserve régulièrement le plaisir de découvrir d'autres textes de Michon. Vie de Joseph Roulin, par exemple, est là, sur ma table. Il m'attend ; j'ai rendez-vous. Millet, c'est très différent. Il a écrit quatre grands livres : La Gloire des Pythre, L'Amour des trois soeurs Piale, Ma vie parmi les ombres et Le Renard dans le nom. Sa production en amont ou en aval me laisse de glace, voire m'irrite, car j'y cherche une langue que je ne retrouve pas. Ce qui m'intéresse dans les oeuvres citées, c'est avec quels moyens Millet va au bout de la phrase et avec quels moyens il nous exhorte à y aller nous, lecteurs. Quant à Bergounioux dont j'ai la chance d'avoir rencontré le corps d'ascète, j'ai assez peu fréquenté son oeuvre romanesque : Miette et La Mort de Brune bien sûr, mais aussi le très émouvant Un peu de bleu dans le paysage. J'ai plutôt été marquée récemment par ses Carnet de notes. Ils me font un puissant effet. Il y a une apparente sécheresse de la langue, une ardeur à être qui me confond et une violence propre au processus d'écriture.

Pouvez-vous expliciter cette préhension de l'acte d'écrire comme acte de violence ?
Je pense que l'écriture est une étreinte avec le matériau verbal. Et qui dit étreinte, dit lutte, violence, viol. C'est de l'empoignade, du corps à corps avec la viande des mots. Pour moi, c'est d'abord et avant tout ça. Ça n'a pas de fin. Il y a comme une sorte de labyrinthe de la chair des mots dans lequel on s'enfonce avec un infini vertige et une non moins infinie jouissance. On laboure, on rabote. Mais c'est de la viande qu'on rabote. Tout processus vital est organique. Nous sommes, d'un bout à l'autre, un système d'organes. Et il n'y a pas à sortir de là. La nécessité d'écrire, l'énergie, la ténacité qu'on va y mettre, tout ça relève du processus organique. Tout ça fait des copeaux, et saigne.

Vous avez publié en collaboration avec les photographes Bernard Molins, Pierre Soissons et Béatrice Ropers, trois ouvrages : Ma créature is wonderful, Cantal et L'Air du temps. Cet intérêt pour la photographie est-il lié à votre approche descriptive des corps, des objets ?
La photo mais aussi la peinture sont des nourritures essentielles. Depuis une quinzaine d'années, je vais régulièrement chercher, faire provision d'images, pour ruminer ensuite. Parfois, je vais au Louvre m'asseoir devant un petit Corot. Un petit Corot où l'on voit une brûleuse de fanes. Elle est rose et évanescente, comme une fumée. Je la contemple et l'emporte en moi. Tout ça travaille autour de l'idée de l'incarnation. Comment Corot a-t-il fait pour faire consister ça sur un plan horizontal ?
Dans la photo, ce qui m'intéresse avant tout ce sont les portraits. La photo du corps, des corps. Quand il s'agit de paysages, de terres agricoles, ce qui aimante mon regard, c'est la tavelure des écorces ou bien les stries qui s'apparentent à des rides sur la peau. Mon obsession de la photo est née de ça. Et pour que j'écrive en collaboration avec un photographe, il faut que ce soit quelqu'un en qui j'ai confiance. Mais j'aime ce travail. À ce moment-là, j'échappe à la narration et je m'autorise à arpenter confidentiellement le territoire de la poésie.

Pensez-vous que le travail d'élagage de la langue pourrait vous porter au coeur de la tentation poétique ?
Oui, parce que la poésie est l'épicentre du séisme de la langue. J'en suis absolument persuadée. À force de raboter, d'être dans l'ablation, on arrive à l'écorce, à l'épure. Et le goût de l'épure mène à l'expression poétique. Je ne sais pas encore si c'est vrai pour moi. Cependant, c'est un mouvement qui me paraît avoir du sens. Aller vers la raréfaction, que le blanc s'empare de la page, que le blanc monte, que le silence monte. Qu'est-ce donc le texte poétique, sinon une page dévorée de blanc...

Les Derniers Indiens
Marie-Hélène Lafon
Buchet Chastel
205 pages, 13,90 e

Jérôme Goude

   

Revue n° 090
(Février 2008).
Commander.

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