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Éric Chauvier
Interview
Tristes topiques


Éric Chauvier

par Jean Laurenti



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ric Chauvier écrit des textes inclassables à partir de son expérience d'anthropologue. Avec " Si l'enfant ne réagit pas ", son deuxième livre publié chez Allia, il poursuit son voyage au coeur de l'étrangeté du quotidien, attentif à ce qui affleure à la surface des êtres.

De son propre aveu, Éric Chauvier est venu à l'anthropologie par passion pour l'écriture. Son " terrain " d'enquête du moment, ce sont les zones dites à risque industriel. Il recueille la parole de celles et ceux qui vivent et travaillent dans ces lieux. Le chercheur pratique l'immersion : il prend le temps d'observer, d'écouter, de rassembler un matériau qui permettra d'accéder à une lecture renouvelée de la réalité sociale.

Après deux ouvrages de science sociale (parus aux Presses Universitaires de Bordeaux et chez William Blake), il a publié en 2006 un texte sobrement intitulé Anthropologie : ayant à plusieurs reprises aperçu une mendiante rom à un carrefour, il s'attachait à son histoire sur laquelle il ne disposait d'aucun élément, excepté ce qu'il avait pu capter de son regard, lorsqu'il lui faisait l'aumône de quelques pièces de monnaie. La fascination pour cette jeune fille, avivée par sa disparition avant qu'il ait pu véritablement l'aborder, amenait l'auteur à s'engager dans une enquête fort éloignée des protocoles préconisés en science sociale. Si l'enfant ne réagit pas est lui aussi construit autour d'une enquête menée dans un centre fermé pour adolescents en grande difficulté. Le livre, presque entièrement nourri de la première soirée passée dans ce lieu, se focalise sur une jeune pensionnaire dont la voix étrange, désincarnée le trouble et le fascine. Trouble et fascination qui devront être analysés à l'aune de l'histoire personnelle d'Éric Chauvier. Aussi le livre se construit-il dans un aller-retour permanent entre observation, écoute, hypothèses, tâtonnements... L'interprétation est un édifice complexe sans cesse à rebâtir. Celui qui avance sans certitudes accepte d'être lui-même questionné, bousculé, déstabilisé par ce que produit en lui tout ce qu'il reçoit. Dans ses livres, qui ne sont ni des carnets d'enquête ni des journaux de bord, Éric Chauvier parvient à restituer ce mouvement de la pensée. L'expérience d'écriture qui le porte se joue des frontières entre les champs de la littérature et des sciences humaines. C'est aussi ce dépassement réussi que l'on voudrait saluer.
Dans
Anthropologie, votre livre précédent, on vous voyait captivé par le regard d'une mendiante. Dans Si l'enfant ne réagit pas, c'est la voix d'une autre adolescente qui vous happe, vous submerge. Pourquoi le sensoriel, le subjectif occupent-ils une telle place dans la démarche du chercheur que vous êtes ?
C'est du sensoriel et du subjectif, mais toujours dans le registre de l'anomalie, du trouble. Dans Anthropologie, j'appelais ça " impression de familiarité rompue ". Dans ce nouveau livre, je parle de la même chose. Le déclencheur de l'enquête et donc du livre, c'est ce trouble. Qui dit trouble dit carence de langage : il n'y a pas de mots à mettre sur ce qui se passe. Le travail va consister à ramener des mots là-dessus. Le subjectif, le sensoriel interviennent dans la rupture de l'ordinaire : on attend quelque chose qui ne se produit pas. Quand j'arrive dans cette institution pour adolescents, les choses ne se passent évidemment pas comme je l'imaginais. Beaucoup d'anthropologues travaillent d'ailleurs dans un premier temps à partir de cette idée de trouble, parce que c'est ça qui suscite l'interrogation.
Vous recourez souvent à cette notion d'
" impression de familiarité rompue ". Pouvez-vous préciser ce qu'elle recouvre pour vous ?
C'est une chose que j'éprouve dans ma vie de tous les jours. Quand je marche dans les rues d'une ville et que je vois quelqu'un qui est dans une situation de difficulté, de souffrance, je cherche toujours à m'imaginer ce que pourrait être son visage sans la fatigue, sans l'alcool, etc. Pour cette fille rom, dans Anthropologie, je me suis dit : et si son visage était celui d'un proche, un visage familier ? Si je voyais mon père, mon frère, ma mère, un ami faire la manche, qu'est-ce qui se passerait ? C'est à la fois une question traumatisante et un stimulant intellectuel, quelque chose qui permet de déclencher un autre rapport à l'altérité. On est à nouveau dans la question de l'anomalie, de l'anormal. Comme le dit Bourdieu, ce qui me permet de vivre, c'est ma capacité à m'indigner. Moi, ce qui me semble anormal, c'est de s'habituer à la violence qui est faite aux gens. La familiarité rompue c'est quand tout ça, soudain, ne vous paraît plus supportable.

La réaction survient lorsqu'on croise quelqu'un qui nous la fait toucher du doigt. Tout serait donc une question de rencontre ?
Oui, mais dans le cas de Joy, dans Si l'enfant ne réagit pas, ça passe par cette voix. On était face à l'anomalie, le décalage entre ce qu'elle disait et la voix qu'elle avait pour ça... Il y en avait d'autres comme elle, des situations de souffrance encore bien pires que la sienne. J'ai voulu parler d'elle parce qu'elle me ramenait à mon histoire personnelle...

Une science du social qui ne serait pas capable de s'arrêter sur un destin individuel n'a pas de sens à vos yeux. Pour l'anthropologue que vous êtes s' implique de se défaire des appareillages théoriques ?
Les auteurs que j'aime ne m'encombrent pas. Karl Kraus, par exemple, qui a une grande liberté, qui n'étouffe pas notre capacité à regarder, à être ce que nous sommes. Erving Goffman, aussi, parce qu'il est très souple dans sa perception du monde. La théorie est très utile quand elle ne sert pas de protection... Ce qui compte, c'est de pouvoir être avec les gens, de se laisser submerger par cette réalité-là. Est-ce qu'on cherche vraiment à comprendre ou simplement, à partir d'enquêtes superficielles, à conforter les certitudes qu'on a ?

Votre dernier livre commence par cette phrase : " Je suis payé pour m'étonner ". Est-ce que cet étonnement du chercheur en science sociale n'est pas aussi celui du poète, de l'écrivain ?
Je pense que nous sommes tous dans des biographies singulières et qu'on travaille avec les outils qu'on a. Moi, il se trouve que j'ai rencontré les sciences sociales... Alors mon étonnement je vais le mettre en forme dans ce cadre-là. Je conçois très bien qu'on soit dans une tout autre démarche... Ce qui est certain, c'est que l'étonnement est le matériau nourricier. Tout part de là.

Cette dimension poétique, on la retrouve dans votre approche de la science, a contrario des démarches qui revendiquent d'abord leur scientificité. C'est peut-être là que se situe la singularité de votre posture, dans ce refus " d'endiguer l'étrangeté " du réel ?
J'ai l'impression que c'est une chose que je retrouve dans le cinéma, la littérature que j'aime : une transgression de ce qui aurait dû se passer... L'auteur s'empare du cours ordinaire des choses et en montre l'absurdité. Je commence toujours de cette façon pour démarrer une enquête : j'ai des outils à ma disposition, je vois vite qu'ils ne marchent pas alors je suis obligé d'en inventer d'autres. Et ceux que j'invente comportent toujours une dimension poétique, autobiographique... Dans Anthropologie comme dans Si l'enfant ne réagit pas, il s'agit de mon histoire familiale. Face à une réalité sociale, ne pas en rester à un langage convenu, travailler le rythme du texte, inventer autre chose, y compris en puisant dans ses rêves, ses souvenirs personnels. Ce n'est pas forcément quelque chose d'extraordinaire, mais un regard nouveau qui va nous permettre de saisir ce qui est important. Ça a évidemment un aspect poétique...

C'est donc le terrain qui commande l'invention ? Chaque démarche de recherche nécessiterait une telle invention ?
Je le crois. Dans Anthropologie, c'est ouvertement une pluie d'orage en plein été qui est le déclencheur : une femme apparaît, brouillée par le rideau de pluie, et puis une succession de sensations olfactives, de données mnésiques qui deviennent fascinantes à étudier. Dans Si l'enfant..., je décris Joy, une jeune fille sur une terrasse par une nuit d'été, en train de fumer sa cigarette. Cette image-là, je ne peux pas l'analyser seulement avec la démarche interactionniste de Goffman. Il y a quelque chose d'autre qui me concerne directement... Ce n'est pas l'aboutissement de l'enquête, mais un élément déclencheur qui va la faire basculer vers autre chose. Mes textes sont composés de basculements successifs, une succession d'états.

On perçoit aussi, notamment dans Anthropologie, une coloration nostalgique. Est-ce que c'est un sentiment que vous éprouvez vous-même ?
Oui, dans ce livre-là, c'était flagrant. Cette jeune Rom, si différente de moi, ne me ramène qu'à ma propre histoire, des souvenirs très émouvants... C'est ce qui m'intéresse aussi : arriver à approcher l'altérité. Ce rapport à l'autre passait par un retour sur moi. La vision de cette fille, et surtout sa disparition, j'y perçois un lien flagrant avec le moment où ma mémoire se met en marche...

La disparition, c'est aussi un motif très littéraire. Il y a dans Anthropologie une allusion explicite à Nadja d'André Breton, et aussi à Dora Bruder de Modiano...
Modiano, je le lis beaucoup. Il a un parti pris de fiction que je n'ai pas dans mon travail. L'intertextualité est une pratique courante en science sociale... sauf que, petit miracle dans le livre que j'écris, ils viennent rayonner sur le texte. Dans mon dernier livre, on trouve John Carpenter. C'est un cinéaste que j'aime beaucoup ; il y avait un côté film d'horreur qui allait bien avec le sujet... C'est pour moi un dépassement de l'intertextualité classique. Dans Nadja de Breton, c'est la dimension de la perte qui m'a intéressé, mais surtout la démarche indiciaire, la construction de son objet-livre avec les photographies qui ont fonction d'indices dans l'enquête. On retrouve ça chez Soupault aussi dans Les Dernières Nuits de Paris, que j'aime beaucoup. Dès qu'il y a enquête, il y a perte et on travaille sur l'idée de disparition.

Lorsque vous évoquez les " bouffées mnésiques ", cette irruption du souvenir, vous désignez un processus qui échappe à votre contrôle ?
Oui, c'est quelque chose qui surgit dans le flux de l'enquête et qui va réorienter son cours.

C'est ce qui se produit avec Joy. Vous comprenez que c'est votre propre histoire qui vous rend réceptif à la façon dont elle s'exprime. Votre pratique d'anthropologue est aussi un moyen de vous interroger sur vous-même ?
Qu'est-ce qui se passe lorsque vous produisez un texte qui ramène vers vous ? À travers cette identification, je voudrais que le lecteur se mette à ma place. Je fais l'hypothèse qu'il pourrait vivre la même chose. Je pense que c'est une expérience de savoir qui est en jeu : des questions canoniques comme celles de l'identité et de l'altérité sont reposées avec l'implication du chercheur qui est décortiquée. Le lecteur peut réinvestir cette situation en la questionnant... J'assume le fait de parler de moi seulement dans la mesure où le lecteur peut se réapproprier ce qu'on lui soumet. Tout le monde peut croiser une Rom à un carrefour et, je l'espère, s'engager dans un tel questionnement.

Dans Si l'enfant ne réagit pas, vous réfléchissez à la façon dont Joy s'exclut de l'institution censée la réinsérer. Vous êtes amenée à interroger la façon dont vous-même, à un moment, vous vous êtes senti exclu. Que signifie ce que vous nommez " la présence de mon absence " qui resurgit dans votre souvenir ?
Je suis au milieu de ma famille et je ne participe pas à l'activité collective. J'ai une présence fantomatique qui convient à la situation, celle d'un bouleversement en train de se produire. Je fais l'hypothèse un peu délirante que les autres ne me voient plus... Bien sûr, c'est parce que je travaille sur l'impression que produit sur moi la voix de Joy que j'interprète les choses de cette façon. Je ne sais pas ce que vaut cette lecture, mais elle est intéressante à écrire. Peu importe que ce soit ou non la vérité, mais sa transcription suscite quelque chose qui est partageable et intéressant.

Ce lien que vous qualifiez d'impressionniste entre ces divers niveaux de réalité, il renvoie lui aussi à une dimension littéraire, poétique de votre travail ?
Je pourrais très bien mettre des notes de bas de page partout dans mon texte, mettre un index, une bibliographie, faire de longs développements sur tel ou tel penseur... Là, je serais du côté de la science sociale. Tout ça est une affaire de conventions. L'anthropologie m'intéresse dans ce qu'elle m'offre un cadre d'écriture. Tous les distinguos entre ce qui relève du scientifique, du littéraire ne me semblent pas si importants.

Il y aussi une grande interrogation sur le langage dans votre travail : vous évoquez ces trous noirs dans lesquels le langage n'a plus de prise.
Pour moi, le propre de l'anthropologie, c'est d'étudier l'usage que l'on fait du langage : un mot peut être prononcé de mille façons, il produira mille sens différents. On touche à l'analyse pragmatique du langage. Le sens apparaît dans ces écarts, dans les stratégies discursives de chacun... Quand la mendiante rom me remercie de lui avoir donné quelques pièces, je vois autre chose qu'une simple politesse apprise, une façade sociale. Il y a quelque chose qui perce, un jeu avec l'autre... C'est un merci fissuré, éclaté, bancal. Et les raisons de ce non fonctionnement m'importent, de même que les raisons pour lesquelles je me pose la question.

Vous évoquez les jeux de rôles auxquels la réalité sociale nous contraint. Lorsque vous interrogez deux Roms censés connaître la jeune mendiante disparue, vous êtes vous-même dans un tel jeu ?
Absolument ! J'essaie de me faire comprendre d'eux, d'abord en anglais... Je ne peux pas leur parler de ma quête à laquelle ils ne comprendraient rien, mais postuler leur incompréhension, c'est déjà leur infliger une violence symbolique ! Je leur dis juste que je ne veux aucun mal à cette fille, ce qui évidemment ne peut mener à rien...

Cette fille rom que vous ne retrouverez pas, quelqu'un finit par vous en proposer une fiction : ce n'est pas elle, mais elle fait comme si. C'est une fiction offerte en guise de consolation ?
Cette fille existe aussi à travers cette mystification, ou cette erreur... je ne sais pas ce qu'il en est au juste. L'aspect théorique de l'enquête se nourrit aussi de ça : cette femme qui travaille dans l'action sociale, pourquoi affabule-t-elle à ce moment-là ? Elle qui a sur son bureau un livre que je crois reconnaître comme étant Dora Bruder, de Modiano...

La question de la souffrance est très présente aussi, notamment dans Si l'enfant ne réagit pas. Cherchez-vous à saisir la façon dont les êtres l'expriment ou bien celle dont elle est ou non perçue ?
C'est son incapacité à être comprise qui me touche. La souffrance de Joy exprime quelque chose de beaucoup plus fort que ce qu'on retient autour d'elle : rupture de contrat, cahier des charges non rempli, etc. Mon travail va consister à comprendre pourquoi elle exprime les choses de cette façon-là... Sa souffrance est liée à la nausée de ce qu'elle ressent dans cette institution. Ses façons de parler tendent à montrer qu'elle régurgite, qu'elle vomit... Comme cette fille dans le conte Les fées de Perrault, qui crache des crapauds et des serpents... Les éducateurs ne peuvent plus voir ça. Ils doivent aussi se protéger derrière un langage qui définit une norme... quelquefois sans y croire, d'ailleurs.

Envisagez-vous d'écrire des textes qui seraient déconnectés de votre pratique professionnelle ? Vous voyez-vous comme un possible auteur de fiction ?

Non, je crois que j'ai besoin de partir du fait vrai... Je n'éprouve pas le besoin de la métaphore. La force de l'anthropologue c'est qu'il joue une posture naturelle que tout le monde peut saisir et comprendre, contrairement au sociologue qui arrive avec son uniforme, son appareillage. La fiction ne me tente pas. Pour moi, les textes sont comme des sas d'expérimentation de la réalité. Je me soigne avec ça, je prends soin de moi avec ça. Le texte m'aide, au sens où Foucault l'entend : une technique pour faire attention à soi, pour comprendre ce qu'on fait dans tel ou tel milieu, à quoi ça nous engage... surtout ne pas se laisser gagner par l'amnésie ambiante, par l'ordinaire.

Si l'enfant
ne réagit pas

Éric Chauvier
Allia, 126 pages, 6,10 e

Jean Laurenti

   

Revue n° 091
(mars 2008).
Commander.

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