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Marie Cosnay
Interview
La langue en balancier


Marie Cosnay

par Lucie Clair



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Funambule des mots, Marie Cosnay avance texte à texte sur le fil étroit de l'impossible énigme de l'être, des abysses qu'elle découvre et des trajectoires qu'elle dessine dans le monde. Ou comment être-avec, malgré tout.

Il faut longer les murs de la prison dite Villa Chagrin, théâtre de son troisième roman, traverser le quartier de maisons ouvrières, monter une pente légère - Marie Cosnay habite, au faîte d'une colline derrière le vieux Bayonne, une maison haute et étroite, bordée d'un jardin dont les portillons avec ceux des voisins restent ouverts - y circulent librement interpellations, salutations, et délicieux gâteaux au chocolat. Dans ce havre de paix se retrouve l'écho de la quête traversant ses textes pudiques, qui, alliant force et délicatesse pour aborder les thèmes douloureux du deuil, de la violence, de l'exclusion, conservent un regard empreint d'un constant souci de justesse, d'équilibre.

Celui de la langue vient en premier, celle qui s'engage, interroge, et ne craint pas de se transformer au fil des parutions. De la mélopée tragique des premiers opus, Que s'est-il passé ? et Adèle, la scène perdue (Cheyne, 2003 et 2005) à la scansion mythologique de Déplacements (Laurence Teper, 2007), Marie Cosnay a défendu sans bruit son goût de la prose ouvragée, nourrie du rythme des tragédies grecques et latines qu'elle transmet à ses élèves d'un petit collège. Avec deux nouvelles parutions, elle quitte peu à peu les rivages des gouffres intimes pour mieux se pencher sur ceux des autres. Deux romans contrastés, des textes qui se densifient, et marquent un tournant dans une oeuvre en construction.
Quitte à dérouter son lecteur. Des tranchées de la guerre 14-18 de son arrière grand-père, André des ombres taiseux, qui sera imprimeur en Ethiopie, à la société " Ici " faussement futuriste des Temps filiaux, régentés par l'obsession du contrôle et ses perversions, il y aurait presque deux auteurs, si l'on n'y discernait, en filigrane, le même reflet d'un désir de lucidité sur le monde, et de ce qui, en lui comme en nous, nous gouverne. À 43 ans, l'auteur sait qu'il lui reste encore beaucoup à défricher, à exhumer. Elle s'y emploie en prosatrice exigeante et inquiète, traduisant, par ses livres comme par son engagement avec la Cimade auprès des migrants et demandeurs d'asile, ou sa candidature sur la liste basque Baiona Berria, qui a rassemblé 7,21% des voix au premier tour à Bayonne, la nécessité d'une " communauté de destin des gens qui vivent ici et sont capables d'accueillir des gens qui viennent d'ailleurs " (Sud-Ouest, 30/01/08). Plus puissante qu'une conviction politique, s'y inscrit la question entêtante de la finitude - et, dans son acceptation, la vision qu'" il reste tout l'espace pour faire ".

On retrouve dans André des ombres le thème du secret, déjà présent dans vos autres livres. Quelle relation y aurait-il entre secret et écriture pour vous ?
S'il y a une relation entre secret et écriture - et ça me semble vrai - je ne suis pas sûre que l'écriture va aider à le dénouer. Peut-être simplement à le faire rayonner, à en parler de différentes manières, à lui donner plusieurs espaces, plusieurs images, plusieurs figures. Dans mes livres, il ne s'agit pas d'indicible, de quelque chose d'enfoui à tout jamais. C'est plutôt le fait que derrière la chose initiale à retrouver, la scène, il y a une enfilade de souvenirs dans laquelle je vais. Dans André des ombres, le premier secret est celui de ces deux hommes qui sont dans les tranchées en 1914. Quand le copain de tranchée dit à André qu'il est amoureux d'un autre homme, c'est un secret, qui crée une sorte de connivence entre eux, et va créer de la honte chez André aussi, sans qu'il sache exactement pourquoi. C'est un peu comme si, à partir de là, une parole est posée. André est un homme qui se tait, c'est quelqu'un qui ne parle pas. Je voulais montrer quelqu'un qui croit être ignorant, qui croit qu'il ne peut pas dire et pourtant qui va participer à la création d'une imprimerie. En fait, il y a du récit qui a été en continu. L'écriture cherche cette continuité-là.

Le fait d'être en relation avec un secret est quelque chose qui agit comme un dispositif, au sens mécanique, dans la vie de vos personnages...
Oui. Ça peut obséder. Peut-être pas obséder la personne, d'ailleurs, mais obséder sa continuité de vie parce que ça peut se reproduire, et produire une sorte d'étrangeté. Tout se passe comme si l'aventure de la vie découlait de ça ; en réalité, on sait bien que c'est l'histoire, il y a les petites histoires de l'Histoire, les grandes histoires, les machines, les naissances, les chameaux, les déserts... mais tout se passe comme si tout venait de la parole. Dans André des ombres, ce sont des personnages qui ont ça en charge : Albertine, le copain dans les tranchées. Dans Déplacements, c'était plutôt la narratrice qui ne disait pas ce qu'elle avait vu.

Dans tous vos livres, on retrouve cette volonté de montrer la rencontre homme-femme, ou homme-homme pour André, et ce qu'elle a de terrible...
Oui à chaque fois, c'est quelque chose dans un face à face cruel et impossible... Que s'est-il passé ?, c'était une histoire folle où l'amour prenait corps à un endroit d'impossible violence, sidérante. Mais en fait, je crois que c'est beaucoup plus tragique que la question de la relation amoureuse. C'est beaucoup plus large : c'est vraiment autour de ce qu'on est, là, en vie, et devant ce qui va finir. Un peu comme si cet amour-là même, ce pouvait être presque pour quelqu'un de mort déjà, comme dans ce que je suis en train d'écrire maintenant, ou de mourant ou de possiblement mort, ou qui peut donner la mort. Ce qu'il y a là, - c'est très banal mais... - c'est la relation non pas à un amoureux, mais à l'amour même, avec tout ce que cela a de fatal. Comme si cette relation-là interrogeait aussi l'être en train de devenir mourant - c'est la mort en fait...

André des ombres marque un point de rupture sur cette question de disparition : la dissolution de la narratrice s'impose dans Que s'est-il passé ?, dans Adèle, la scène perdue - puis dans Villa Chagrin par le personnage de Marthe, effacée par son amour...
Pauvre Marthe ! (Rires)...
Avec André..., c'est un peu comme si la narration ou la narratrice disparaissant revenait dans un corps, qui en plus est un peu familier, parce que même si je n'ai pas connu mon arrière grand-père, il ressemble quand même vraiment à mon père !
Je ne sais pas grand-chose sur ce livre, mais je me rappelle d'un moment d'écriture précis où j'ai rêvé qu'avec mon père (mon vrai père), on cherchait dans les villes absolument une bague qui serait laissée de notre filiation. Ce moment où le rêve s'est transformé en écriture, je me disais " Eh bien, je suis la fille de mon père ! " Et ça a été une révélation ! Le personnage d'André qui prend la place d'une narratrice épuisée, mourante, disparaissante, on peut le voir aussi comme le fait qu'il y a quelque chose qui s'est échangé dans les genres. C'est un fils-fille que je suis, une fille-fils de mon père que je suis, là, et c'était comme une vieille histoire que j'avais, et que je n'avais pas su encore acter, comme si je disais à mon père : " Tu as un enfant garçon aussi ". Et la fin, je voulais qu'il y ait une naissance et que ça naisse de mon père.

" Ce n'est pas le corps qui apparaît, c'est la phrase qui dure. "

Que s'est-il passé ? était un récit poétique, fragmentaire - de livre en livre, le lien se tisse, s'unifie...
Dans Adèle... ou Que s'est-il passé ?, la forme fragmentaire voulait interroger une histoire qui avait un début et une fin. Mais il y a une linéarité, une continuité de la réalité à laquelle on n'a pas accès comme ça, alors on y retourne pour voir, on la restitue par fragment, par manque d'interférence. Pour André... l'histoire est plus compacte, donc je prends ça comme de grosses poignées - celle de la guerre, de l'Ethiopie, de l'imprimerie... Ce que dans ma tête j'appelle des scènes. Mais il y a dans le récit des tas de choses sur lesquelles on passe : entre elles, il y a toutes sortes de blancs, qui échappent. Et il y a aussi la très véritable mort de ma grand-mère Emma - et ça, c'est le réel... c'est l'angoisse, en fait ! De ce qui finit, de ce qui est vraiment là en face, périssable... Peut-être est-ce cela aussi, avec l'amour : le même réel dans deux corps face à face qui font l'amour... ou qui meurent. Comme si tout était là.

On retrouve également Emma dans Les Temps filiaux, un texte vraiment à part, avec une approche à la limite du roman d'anticipation...
Emma venait de disparaître, ce livre s'est aussi écrit sur sa perte. J'ai commencé ce texte quand j'étais en résidence d'auteur à l'hôpital de Guéret en Creuse. J'étais en train d'écrire André des ombres à ce moment-là. Le fait d'avoir été dans cet endroit-là, fermé, clos, a déclenché quelque chose en rapport à ces lieux institutionnels de réclusion, que ce soit l'hôpital, la prison, l'école... L'idée du contrôle permanent m'angoissait, et me donnait à essayer de le penser aussi. C'était l'été 2006 : la télé en boucle donnait les images d'Israël attaquant le Liban. Ce texte est arrivé là. Il s'est tout de suite appelé Les Temps filiaux. J'avais l'impression de vivre dans un espace et un lieu inconnus, je crois que c'est ce qui peut paraître un peu science-fiction.

Ce roman aborde des thèmes clairement engagés, militants : vous évoquez le trafic d'organes, les récits de vie des demandeurs d'asile et leur rétention. Quelle relation avec votre engagement auprès de la Cimade ?
Cet engagement a commencé juste après l'élection de Sarkozy, avec la création du ministère de l'Intégration et de l'Identité nationale, même si c'était pour moi déjà des sujets sensibles : le traitement des corps, le passage des frontières, les voyages impossibles, possibles,... ces sujets me bouleversent. Ce qui est important pour moi dans la question des réfugiés, c'est qu'on leur demande toujours à chacun de faire le récit composé, fictionné de sa vie (pour leur accorder le droit d'asile, Ndlr). C'est parti de là : savoir qui on est tout de suite, et pouvoir en faire un récit, c'est quelque chose de très angoissant, qui emprisonne et qui rejoint pour moi le thème de la société de contrôle.

La rythmique de vos textes établit un lien clair avec les langues classiques que vous enseignez par ailleurs, le latin, le grec...
J'aime traduire du latin, du grec. C'est un besoin, comme un pôle. J'ai besoin de traduire pour avoir un espace d'écriture. La langue s'invente là, dans cet espace-là. Il y a ce que je traduis à titre personnel, pour le plaisir, ou de temps en temps, pour mes élèves pour commenter un texte. En ce moment, je traduis Lucrèce. Ma langue de traduction est une langue inventée, c'est aussi une langue qui vient de moi, qui est en train de se fabriquer - je crois qu'une langue avance par ça. Et ma manière d'écrire, c'est aussi de traduire. Cela se fait dans une sorte de métamorphose perpétuelle. Ça se fabrique en le faisant, en acceptant les moments étrangers qui se trouvent, là. En fait c'est le goût pour la grammaire, pour la syntaxe ; j'y vois le temps, là où le temps se fabrique, la durée. C'est le contraire de l'image, c'est l'anti-réel, l'anti-image qui est devant moi, le soir, l'angoisse. Ce n'est pas le corps qui apparaît, c'est la phrase qui dure.

On retrouve les mythologies, aussi : c'est la force du mythe dans la vie ?
Oui, c'est l'image préexistante ; avant que ça prenne corps et forme dans nos petites histoires anecdotiques, comme s'il y avait des lignes de forces présentes, des présences d'images, d'assemblages, de situations. Dont on peut parler en se référant aux mythes connus et existants et aux autres mythes en fabrication aussi. Parce qu'il y a des choses en fabrication d'ordre plus intime et personnel - l'histoire du fils-fille par exemple, là ça se fabrique, je ne sais pas du tout où ça me mène. Le mythe serait là comme une sorte de petit dessin ou d'image qui ne donne pas le sens a priori, mais sur lequel on va pouvoir s'appuyer, parce que c'est quelque chose qui est clos, qui existe et qui est " dessinable ", figurable. C'est ce qui permet d'avoir un repère pour continuer - comme un palier, une scène - et qui tient la distance. C'est racontable puisqu'on l'a déjà raconté. Orphée est un personnage qui est dans tous mes livres. Une chose qui était au-dessus de moi en écrivant Adèle, c'était un choeur de tragédie grecque, et il m'a suivie après jusqu'à Déplacements ; c'était le choeur de Phaéton, d'Euripide, qui était encore une histoire de père, mais je ne savais pas à l'époque que ça allait finir avec André...
Pour la dernière partie d'André..., celle des Enfers et des ombres, j'ai beaucoup relu Virgile, quand Enée arrive aux Enfers, et retrouve Didon qui s'est tuée pour lui. Il y a les odeurs, le myrte, les ombres à qui on donne du sang pour qu'elles reprennent corps. C'est ce qui a été un peu formateur au départ. Après, parmi les ombres, ce qui se cherche, c'est la narratrice. C'est la naissance. Donc c'est une ombre à venir aussi...

Vos derniers livres sont ancrés dans l'Histoire...
Oui, c'est vrai aussi pour celui qui va paraître chez Cheyne bientôt, sur la guerre d'Algérie.
Pour André..., de tout temps la guerre de 14-18 m'a fait horreur et m'a intéressée à la fois. Et notre génération peut y tenir par un fil : le père de ma mère l'a faite - j'ai ces lettres de ma grand-mère qui était sa marraine de guerre : c'est à la fois proche et dans un éloignement total, avec les tranchés, la boue, le face à face...

Dans les premiers livres vous exploriez une souffrance singulière, et progressivement, depuis Villa Chagrin, s'installe une parole ouverte sur une dimension plus collective de la douleur.
Ce ne sont que des singularités à chaque fois, je ne parle que des choses singulières, mais ça ne veut pas dire des choses fermées sur soi, narcissiques ou nombrilistes. La souffrance singulière personnelle s'ouvre à d'autres souffrances singulières et par-là à d'autres souffrances, plus collectives. Villa Chagrin, c'est la souffrance très singulière et très limitée (mais chaque souffrance est limitée) de Bran Van Velde, emprisonné trois semaines alors que d'autres exemples d'incarcération se préparent dans ce moment historique. Dans André..., la souffrance individuelle ou singulière apparaît en creux. Dans Les Temps filiaux, j'interroge l'histoire et la souffrance collective à venir, situées dans un futur très proche...

En Ethiopie, André devient imprimeur, et pourtant son legs semble se perdre à son retour en France...
Ce qui me fascinait beaucoup, c'était le côté technique, de me coltiner un truc technique qui est pour moi très compliqué, je n'avais pas les compétences, alors c'était un peu un défi. Je ne suis pas sûre que ce soient les vrais débuts de la linotypie, mais l'important c'est que cela représente pour moi le début de l'accès à l'information en masse. Un peu comme la guerre de 14-18, qui inaugure le XXe siècle, il y avait l'apparition de cette technique qui allait engendrer la presse, le journal, l'accès à l'information rapide. Et je voulais le faire coïncider avec l'apparition de ce fils d'André, qui est hermaphrodite et qui n'a pas de nom - c'est lui qui a hérité de l'imprimerie qu'André a montée dans les Landes. Avec ce personnage mi-homme, mi-femme, il y avait quelque chose dans les contraires : côte à côte, quelque chose d'humain et de monstrueux.

Marie Cosnay
André des ombres

Éditions Laurence Teper
169 pages, 14,80 e
Les Temps filiaux

L'Atelier In 8
79 pages, 11 e

Lucie Clair

   

Revue n° 092
(Avril 2008).
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Livres sur le site
( signale un article critique) :

Que s'est-il passé?    
Adèle, la scène perdue    
Villa chagrin    
Déplacements    
Le Chemin des amoureux
André des ombres    
Les Temps filiaux    
Trois meurtres
La Noces de Mantoue    
Entre chagrin et néant    
La Langue maternelle    
A notre humanité
La Bataille d'Anghiari

 

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