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Antoine Piazza
Interview
Mode des travaux


Antoine Piazza

par Dominique Aussenac



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travers un roman-vie, Antoine Piazza dépeint
un chantier de travaux publics en pleine brousse.
Et se dégage de cette micro-société, en proie au déracinement, une étonnante comédie humaine.

Au nom de la santé publique et de l'hygiène mentale, les livres d'Antoine Piazza devraient être affublés de messages préventifs. " Attention ce roman peut vous transporter irrémédiablement dans un monde de fiction " ou encore " L'abus de cet ouvrage entraîne des troubles de structuration du réel ". Son premier et délirant opus Roman fleuve (Le Rouergue, 1999) permettait à un énième sauveur de la France de basculer son pays et ses concitoyens dans un territoire de fiction. Le suivant, Mougaburu (id., 2001) présentait une caracolante fresque historique autour des cendres de Napoléon, du souvenir de son épopée et des jeux de pouvoir. Les Ronces (id., 2006) offrait entre témoignage autobiographique et document ethnographique sept ans de la vie d'un village reculé du Haut Languedoc, racontés par l'instituteur de la commune. S'il vit maintenant à Sète, Antoine Piazza, mazamétain d'origine, enseigne toujours et relate aujourd'hui de manière romanesque les tout débuts de sa carrière.

En septembre 1980, dans le cadre du service national de coopération, il débarqua en Afrique. " Je me rappelai les quinze heures de trajet entre Niamey et Tassiga, sur les mille premiers kilomètres de la route nationale, les deux techniciens qui arrêtaient le bus toutes les heures pour relever la température de la chaussée et la pression des pneus. Je n'avais pas imaginé qu'une route pût être brûlante et hostile. Comme toutes les choses qui étaient là depuis toujours et que l'on trouvait partout, les routes avaient à peine existé pour moi. Mêlées au paysage, à l'horizon, au ciel, elles n'avaient jamais été un mystère. " Il fera la classe, dans un bungalow, aux enfants d'expatriés travaillant pour une compagnie française. Leurs pères construisent une route assez incongrue, qui ne dessert aucune ville et traverse champs de mil et d'arachide, avec comme point de fuite un lac Tchad plus ou moins à sec, plus ou moins réel. De cette petite communauté va se dégager la figure d'un chef charismatique, Poncey, vieux baroudeur des travaux publics, autoritaire, au savoir-faire irréprochable. Celui-ci, à grands coups de gueule, de flatteries, de beuveries organise tout. La construction de la route, les liens avec la métropole, les relations avec les autorités locales, l'envoi de pièces détachées, la vie sociale... Dans cet univers d'hommes, les femmes sont reléguées dans le huis clos de leur villa plus ou moins climatisée. Les autochtones apparaissent en flou, vendent, travaillent comme boys, cuistots, paysans, ouvriers. Le narrateur, coopérant pour échapper à la caserne, se retrouve dans une structure tout aussi comparable. Au lieu de se rebiffer, il va en accepter les bons côtés, être l'acteur et le témoin d'une comédie humaine, adhérer au rêve fou du directeur de chantier. Un souffle épique balaie la narration. Des choeurs d'hommes s'élèvent une polyphonie, une chanson de geste, louant les prodiges du conducteur Poncey. Quant au paysage grandiose dans tous ses excès, il apparaît comme crépusculaire. L'eau, sa quête, son absence, sa profusion, sa disparition irrigue le roman d'une dimension mystérieuse, archaïque et vitale. En musique de fond, répétitives, lancinantes, s'égrènent les notes d'une sorte de blues électrifié, mélancolique et rieur, tel un morceau de Ry Cooder et d'Ali Farka Touré. Rencontre avec un homme simple, aux rêves encombrés de héros de romans.

Pourquoi raconter un chantier de travaux publics ?
À ma connaissance, il n'y a pas de roman sur les travaux publics. Plus qu'un document et plus qu'un récit, j'ai voulu en faire un roman d'aventures, motivé par l'expérience de ce que j'ai vu, fait, ressenti lorsque j'étais instituteur coopérant dans les années 80. Il y a un parti pris de ne pas faire un document sur l'Afrique. Je n'ai aucun droit, aucune compétence pour ça. C'est un chantier de travaux publics dans un coin d'Afrique de l'Ouest, la construction d'une route réalisée par une compagnie française qui va amener avec elle une centaine de personnes dont une bonne moitié de techniciens. Ce qui est fascinant c'est que cette route ne commence nulle part et ne finit nulle part. Elle va d'un endroit de brousse à un autre endroit de brousse. Elle avait semble-t-il au départ un rôle stratégique. Dans cette région, au début des années 80, il y avait des tensions assez fortes entre Tchadiens et Libyens. Les frontières étaient assez perméables, mal surveillées, fragiles. Cette route était le seul moyen pour l'armée du pays d'intervenir dans le pays voisin. Au départ, elle mesure 160 km, la compagnie les a couverts. À charge pour elle de faire les 340 km qui suivaient et qui l'amenaient aux abords du lac Tchad. Un lac qu'on ne voit pas, qui a pratiquement disparu aujourd'hui, un lac souterrain. La quintessence du point de nulle part !

Le héros apparaît comme un démiurge. C'est un rêveur ou un homme d'action ?
Je voulais écrire une chronique comme mon précédent livre Les Ronces. Mais ici elle se double d'un enjeu romanesque : le narrateur est témoin d'une quantité d'existences et d'un déracinement. Dans le livre, il y a soixante-dix personnages nommés qui ont une existence à part entière. Au-dessus d'eux, une sorte de chef d'orchestre veut conduire ces hommes quelque part. Il a un rêve, c'est incontestable. Pourtant il n'a plus rien à prouver ! En revanche, ce personnage qui apparaît comme un patriarche, apparaît aussi comme le dernier patriarche. C'est un vieux loup des T.P qui connaît tout. Je l'ai vu dans un coffrage, pilotant un bulldozer. Ses hommes ne pouvaient contester son immense savoir-faire. Il était le patron. Ce qui va le remplacer c'est quelque chose d'indéfini, des technocrates, des mercenaires... Il n'y aura plus cette micro-société que décrit le livre. Il y aura autre chose.

Vous insistez beaucoup sur le déracinement, pourquoi ?
Le déracinement aboutit à deux univers bien distincts. S'il se fait en communauté, ici une centaine de personnes qu'on a expatriées, il va permettre la constitution d'une société, d'une socialisation. Ce déracinement va aussi apporter quelque chose de bien plus fort que la socialisation, la solitude. L'homme qui va affronter la solitude, c'est le directeur du chantier qui est lui-même le conducteur, terme quasi politique. Lui est seul et pourtant son unique objectif, c'est de créer une société. Ce contraste entre l'origine et le déracinement, entre la solitude et la socialisation, entre ce personnage principal, le directeur du chantier et un certain nombre d'aspects de sa personnalité, c'est une confrontation qui va donner quelque chose au-delà de tout le sable remué, de toute la terre qui est soulevée, de la pluie qui tombe et du soleil qui chauffe les machines à blanc. Il y a des hommes qui vivent là avec leurs contradictions, leurs appétits, leurs rivalités. Dans une situation extrême, des conditions de vie difficiles, on va voir apparaître une véritable humanité.

Peut-on qualifier La Route de Tassiga de récit épique ?
L'aspect épique ne fait aucun doute. À la fin de la première moitié du roman, le narrateur, évoquant le directeur du chantier - homme seul, " armé " d'un rêve, en d'autres termes un héros d'épopée -, écrit : " la route n'était pas son oeuvre, mais sa guerre ". Il est question de la route en construction et, très vite, il sera question d'une nouvelle route à construire, dans le prolongement de la première. La route qui se fait appartient au quotidien, on la voit, on la touche presque, l'autre, qui ne se fera pas, surgit dans un halo, elle apparaît dans les confidences que le directeur du chantier accorde à ses proches. Les deux routes, celle du réel, celle de la quête, du rêve, représentent l'espace vital du héros et, plus largement le monde. Le directeur du chantier et le paysage de brousse qu'il a découvert, qu'il a arpenté et sur lequel il veut installer une véritable colonie, forment le couple traditionnel de la proie et de son prédateur, du chercheur d'or et de son filon, de l'explorateur et du fleuve dont il remonte le cours. Appariements qui ne sont rien d'autre que l'expression la plus pure de l'épopée à savoir l'impossible connivence entre l'homme et le monde.

Que représente pour vous l'épopée ?
L'épopée est un genre tenace... Quand dans Mort à crédit, Ferdinand accompagne sa grand-mère à Asnières où celle-ci va affronter des locataires pratiquement révoltés, quand dans La Prisonnière, la reine de Naples prend Charlus par le bras pour l'enlever à la vindicte des Verdurin, Céline et Proust nous placent au coeur de l'épopée, et leur grande réussite vient du fait qu'ils savent fondre cette " geste " presque archaïque dans la structure de leur récit qui est aussi chronique contemporaine, roman de moeurs...

Dans Roman fleuve, vous propulsiez la France et les Français dans la fiction. Quelles étaient vos motivations ?
Pour ce premier roman publié, avec pour héros principaux des personnages de romans que je mettais en scène dans des situations de scénarios catastrophes, je voulais dire un grand merci à la littérature. Le narrateur est un écrivain raté, ce que j'étais un peu à ce moment-là. Il est immergé complètement dans la littérature. La littérature en vient à prendre une telle consistance, une telle réalité qu'elle va devenir la vie elle-même. Ce jeune homme vide de vécu et rempli de livres va devenir un homme.
Un politique a décidé de faire passer les Français dans le domaine de la fiction. Je me suis amusé à peindre ce passage à travers le miroir. On n'est pas loin de Lewis Carroll. Tout ce monde va basculer et l'on va se rendre compte que la fiction est régie par les mêmes principes que la réalité, Quelle est porteuse d'autant de joies, de peines. À la fin, fiction et réalité vont se rejoindre.

À jouer ainsi avec la fiction, on s'interroge sur la place du réel chez vous...
Je ne suis pas tout à fait sûr que le réel existe mais je veux bien croire à la perception du réel, à cette capacité dont chacun dispose pour se construire une représentation du monde. Cette représentation du monde est conditionnée par des impératifs de survie, si l'homme s'inscrit dans une société de subsistance, par des impératifs de désir, s'il appartient à une société de consommation. Dans un cas comme dans l'autre, les chances de transformer en contemplation ou, mieux encore, en oeuvre d'art, sa perception du réel seront réduites. En ayant l'opportunité de ne pas appartenir à la première de ces sociétés et en m'efforçant d'appartenir le moins possible à la seconde, je donne forme à l'espace presque infini de ma liberté individuelle, indispensable à une forme de " contemplation " et sans lequel le processus éventuel d'une création d'ordre artistique ne pourrait s'engager.
Bien sûr, obligation m'est faite, pour ne pas être " anéanti ", dans cette marge voulue comme le lieu de mon épanouissement personnel, de ne pas rompre complètement les liens avec " l'autre ". L'enseignement que je pratique au quotidien depuis plus de vingt ans apparaît comme un moyen de donner un peu de soi, d'échanger, de laisser des brèches s'ouvrir le long de sa carapace. Il s'agit avant tout de trouver un équilibre entre liberté et contrainte, et cet équilibre, forcément, n'est pas le même pour tout le monde. En fait, ce qui est passionnant, ce n'est pas le processus de création adopté par un auteur ou encore ses choix esthétiques, c'est la capacité de celui-ci à mettre en place un imaginaire, à inventer une histoire, un monde, à créer des personnages.

La Route de Tassiga d'Antoine Piazza Le Rouergue, 367 pages, 19 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 098
(Novembre-décembre 2008).
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