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Jonathan Coe
Interview
Musique intime


Jonathan Coe

par Lucie Clair



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Face aux blessures d'amour - et de son absence - qui écartèlent les vies, quels ressorts reste-t-il pour demeurer humain ? Avec La Pluie, avant qu'elle tombe, Jonathan Coe ouvrage les motifs secrets tissés entre les êtres, au-delà des âges et des sentiments interdits.

Lorsque la vieille Rosamond disparaît, elle laisse derrière elle une pile de cassettes enregistrées à l'intention d'Imogen, une jeune femme qu'elle n'a plus revue depuis près de vingt ans. Aveugle, celle-ci a été adoptée par une famille d'accueil qui lui a interdit de continuer à fréquenter cette parente éloignée, peu conventionnelle et trop au courant de son histoire. En guise de legs, Rosamond offre à l'enfant qu'elle aurait voulu sauver les fils cachés de sa vie, et les paroles d'amour qu'elle n'a pu entendre de la part de sa mère et de sa grand-mère.

Roman intimiste, La Pluie, avant qu'elle tombe tranche des précédents livres de Jonathan Coe (Bienvenue au club, Le Cercle fermé) tant par ce ton et son extrême délicatesse, que par l'éloignement des thèmes politiques qu'il affectionnait ; l'occasion pour l'écrivain anglais d'aborder une dimension essentielle de la condition humaine à travers trois générations de femmes.

Avec l'évocation de ces milliers d'enfants citadins envoyés à la campagne pour échapper au Blitz sur Londres, La Pluie, avant qu'elle tombe est loin des décades Thatcher et Blair en toile de fond de vos précédents opus. Qu'est-ce qui vous a conduit à explorer cette face de l'Histoire de la Grande-Bretagne ?
C'est d'abord parce que ma mère a été évacuée de Birmingham vers le Shropshire où elle a passé quelques mois en 1940, et j'ai toujours été intéressé par cette partie de son histoire. Alors que de nombreux enfants se sentaient malheureux d'avoir été séparés de leurs parents et de vivre chez des étrangers, ma mère a eu cette chance d'être hébergée dans une ferme qui appartenait à sa tante, et elle s'en rappelle comme d'un moment magique. Je voulais écrire l'expérience d'une femme qui, pour s'être retrouvée à un si jeune âge au fond d'une campagne reculée, a vu sa vie changer sur bien des plans. Quant à Blair et Thatcher, ma foi, je pense que j'ai assez pensé et écrit sur leurs décennies - en tout cas pour le moment !
Après avoir écrit toute une série de romans " orchestraux " ces dernières années - des romans avec beaucoup de personnages, et des récits à plusieurs voix - j'ai pensé qu'il serait intéressant d'écrire plutôt un roman de " chambre ", comme on parle de musique de chambre. Plus intime, plus personnel. Néanmoins, si l'on définit la politique comme l'étude des relations de pouvoirs entre les personnes, c'est aussi un livre politique : la lutte pour le pouvoir qui s'instaure entre parents et enfants dans un noyau familial est une lutte politique aussi, après tout.

Les sentiments y sont aussi plus présents. La loyauté en particulier y est plus explicite, de par ce qui unit Rosamond à Imogen, au-delà de la mort. Est-ce un thème particulièrement important à vos yeux dans les relations humaines ?
Plus je vieillis, plus je réalise l'importance de la loyauté et de la continuité - sur un plan social et collectif, mais aussi privé. Ces dernières années, il semble que tout le monde soit avide de changement, de nouvelles expériences. Les relations sociales donnent l'impression d'évoluer à une vitesse incroyable. Mon père a vécu dans la même maison et a eu le même métier toute sa vie, mais aujourd'hui, si quelqu'un faisait cela, on dirait de lui qu'il manque d'ambition ou qu'il est un " perdant ". Maintenant, je pense qu'avec la crise économique et nos angoisses concernant le changement climatique, nous commençons enfin à nous demander si nous avons suivi le bon mode de vie ces trois ou quatre dernières décennies. Nous commençons à nous demander si la continuité et même un certain statisme ne sont pas en fait préférables à cet incessant mouvement du changement et de l'innovation. En définitive, cela nous conduit à nous demander si nous sommes là pour poursuivre notre quête du bonheur, ou celle des autres. Beatrix met son propre bonheur au-dessus de celui de sa fille, et c'est à partir de là que les problèmes de la famille commencent.

La notion de destin est une pierre d'angle du roman : vous explorez comment les vies de Beatrix et Thea peuvent être distordues, broyées ou sauvées - et la part d'imprévisibilité que porte chaque existence. Pourquoi aborder des thèmes aussi existentiels ?
Ce sont de vastes thèmes, importants. Je les avais traités de manière oblique dans mes précédents livres, et j'ai choisi cette fois-ci de les aborder plus directement. Je suppose que je les ai choisis parce que, quand tout a été dit et fait, ce sont finalement les seuls thèmes sur lesquels ça vaut la peine d'écrire.

Beatrix est finalement plus une survivante que sa fille Thea, alors que chacune a souffert de la même blessure. Est-ce une forme d'accumulation à travers les générations qui finalement conduit Rosamond à dire " Thea était en danger... de ne pas être aimée, ou pas assez aimée. Et la sauver de ce destin était devenu ma responsabilité secrète " ?
Je ne crois pas que cette souffrance soit amenée nécessairement à croître au fil des générations. Beatrix et Thea souffrent du même problème originel - l'absence d'amour maternel - mais le fait qu'elles y répondent de façon différente est plutôt le reflet de leur personnalité. Beatrix est une passionnée, elle est pleine de ressources, Thea est plus passive et versatile.

À sa mort, Rosamond n'a plus de nouvelles d'Imogen depuis des années. Pourtant le fil rouge du livre est sa décision de transmettre à cette quasi inconnue l'histoire des vies qui l'ont précédée. Quelle relation faites-vous entre cette transmission et votre travail d'écrivain ?
Bien sûr il y a un parallèle entre Rosamond, en tant que narratrice, et moi en tant qu'écrivain. Comme Rosamond - que j'ai appelée ainsi en hommage à l'écrivain Rosamond Lehman que je presse tout lecteur français de découvrir - comme elle, je raconte une histoire à quelqu'un, mais je ne peux jamais savoir qui est cette personne. La relation entre Rosamond et Imogen est, à bien des égards, la même que celle avec mes lecteurs ; j'ai besoin d'eux - presque de façon obsessionnelle - mais je sais que je ne peux jamais vraiment les rencontrer. J'écris pour un lecteur " idéal " et cette personne n'existe pas dans la réalité.

Rosamond choisit pour support de son fil narratif une vingtaine de photos, qui résument sa vie et ses souvenirs. La vie est-elle une succession d'instants plus ou moins paroxysmiques ?
Parfois oui, c'est ainsi que je la vois. Il y a par exemple des moments où les barrières tombent et l'on a un aperçu lumineux du visage de quelqu'un - disons, d'un ami - et à cet instant, on peut bien plus connaître de lui, de ses sentiments, son histoire, son futur, qu'après des heures de conversation. Une grande photographie est capable de capturer un moment comme celui-ci (ce peut être un moment de l'histoire d'une personne, d'une ville, d'une nation...) La plupart des photographes prétendent saisir un moment significatif, mais en fait, soit ils le ratent, soit ils le distordent. C'est pour cela que, encore et encore, Rosamond interrompt son récit pour dire " Quelle chose trompeuse qu'une photo ".

On retrouve ici une maison comme personnage : Warden Farm agit comme un pôle de stabilité, un symbole quasi institutionnel de la Grande Bretagne. Pourquoi ce choix ?
J'ai voulu écrire sur le Shropshire parce que j'y ai passé beaucoup de temps pendant mon enfance : la soeur de ma grand-mère vivait dans une ferme semblable à celle qui est décrite dans le roman. Le Shropshire est une partie de l'Angleterre qui n'est pas très présente dans la littérature, mais pour moi, c'est un lieu fascinant : beau, mystérieux, et assez peu visité (du moins par les touristes). J'y suis fortement attaché, et je me suis dit que ce serait un lieu inspirant pour un roman. Et c'est vrai, Warden Farm est un personnage, de la même manière que Manderley est le personnage central dans l'excellent roman Rebecca de Daphné du Maurier. On trouve ce genre de maison de temps à autre en Angleterre - où l'histoire de la famille qui y a vécu a laissé de telles empreintes que la maison elle-même a acquis des caractéristiques presque humaines, chargée de mémoire et de la mélancolie du temps qui passe.

La musique, et surtout le rock, a toujours été importante dans vos livres. En quoi participe-t-elle à votre travail ?
J'aime écouter de la musique en écrivant, et souvent un passage sera relié dans ma mémoire à la musique que j'écoutais au moment où je l'écrivais. De fait, dans mon esprit, mes romans ont leur propre " bande son ", bien que malheureusement, elle reste privée, et que mes lecteurs ne puissent la partager avec moi. Donc à la place, j'essaie de donner une description appropriée de la musique, quand je le peux. Dans La Pluie, avant qu'elle tombe, il y a un passage où j'essaie de décrire la musique que joue Catharine, un des plus jeunes personnages, qui a développé une technique électronique lui permettant de jouer de plusieurs flûtes en même temps. J'ai fondé cette description sur la flûte de mon ami Theo Travis dans son album Slow Life. Mais c'est très difficile d'écrire ce type de description. Dans le roman, Rosamond s'est donné la tâche de décrire des images à une aveugle. Essayer de décrire une musique dans un roman est presque aussi dur.

Quasiment tous les personnages de votre livre sont des femmes. Que vous apporte le fait de prendre la parole au féminin ?
C'est une expérience qui me permet de m'évader de moi-même et de mon genre, ce qui est très stimulant et libératoire. Pendant deux ans, alors que j'écrivais ce roman, je suis devenu une lesbienne de 73 ans, et non l'hétéro d'âge mûr que je suis - et c'était vraiment plaisant !

Avez-vous le sentiment que ce roman ouvre pour vous une nouvelle période de votre travail ?
Chaque roman est comme un nouveau départ par certains côtés. Mais avec La Pluie, avant qu'elle tombe, j'ai eu le sentiment de revenir à une voie d'autrefois. Toutes les idées principales de ce livre me sont apparues il y a vingt ans. Mais Testament à l'anglaise et les autres textes plus ouvertement politiques m'ont détourné de ce projet, plus introspectif. En relisant mes vieilles notes sur ce roman, et en commençant enfin à l'écrire, j'ai eu le sentiment enfin de fermer la porte à certains thèmes et obsessions qui m'accaparaient depuis deux décennies, d'être à nouveau capable d'aller de l'avant. Vers quoi ? La comédie, à nouveau ? Plus d'écrits engagés, politiquement et socialement ? Seul le temps le dira...

En attendant, votre biographie de l'écrivain B.S. Johnson, Like a fierce elephan, paraîtra en France à l'automne chez Quidam éditeur...
J'ai découvert B.S. Johnson quand j'étais étudiant au début des années 1980. Il était déjà mort depuis une dizaine d'années. Je me suis immédiatement senti attiré par cet auteur déjà oublié (peut-être parce que je n'ai aucun doute sur le fait que je serai déjà oublié dix ans après ma mort !). Au début je croyais que j'étais attiré par ses théories radicales sur la mort imminente du roman et la nécessité de l'expérimentation. Mais je vois aujourd'hui qu'il s'agissait surtout d'une attirance entre deux tempéraments, une rencontre de deux âmes soeurs : nous avons tous deux la même tendance à l'insécurité, au doute de soi et à la dépression - mais nous l'exprimons de façon différente. Reste qu'il est pour moi l'un des meilleurs écrivains anglais des années 1960 et 70. Cet essai est pour moi aussi important et personnel que mes romans. En Angleterre c'est l'un de mes rares livres à avoir gagné un prix.

La Pluie, avant qu'elle tombe de Jonathan Coe
Traduit de l'anglais par Jamila et Serge Chauvin, Gallimard, 250 pages, 19,50 e

Lucie Clair

   

Revue n° 099
(Janvier 2009).
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