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John Burnside
Interview
Histoire de beaux bars


John Burnside

par Dominique Aussenac



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Dans un roman autobiographique sur les origines et le mensonge, l'écrivain écossais John Burnside évoque son père. Un texte douloureux, métaphysique et rédempteur.

Dans Les Empreintes du diable (Métailié, 2008), son précédent ouvrage, une créature étrange traversait le village de pêcheurs de Coldhaven, laissant ses traces dans les rues et sur les toits. Un enfant fragile sera amené à tuer un autre enfant qui le persécutait. John Burnside nous confie : " Comment peut-on avouer un péché, s'il n'a pas le sens de péché ? En même temps, il est impossible de vivre facilement en ayant commis un crime apparemment raisonnable. " Dans Un mensonge sur mon père, l'écrivain écossais nous fait aujourd'hui traverser une partie de sa vie et celle de son père en posant cette question : " Comment peut-on vivre, se construire, lorsque sa vie n'a aucun sens, lorsqu'elle est basée sur le faux ? " Sur ses origines, le père n'est pas avare d'histoires.

Manoeuvre, il passe son temps à boire, à se battre, à mentir et à humilier son fils. La mère tentera de protéger l'enfant, de lui assurer une éducation morale, religieuse. Mais l'adolescence sera tumultueuse, le fils se mettra à mentir au père, à se réfugier lui aussi dans l'alcool et la consommation de drogues. Ces dernières lui feront percevoir le monde différemment et peut-être même le sauveront au prix de quelques passages à... l'asile d'aliénés. La mère mourra certainement de tristesse. Le coeur du père connaîtra quelques à-coups jusqu'à céder un jour, dans un pub, entre le bar et le distributeur de cigarettes. Chez Burnside, la beauté transcende tout. Ses ouvrages initiatiques amènent au bord du gouffre, y font plonger, déconstruisent les représentations, les stéréotypes, ramènent au chaos primitif, puis nous laissent fourbus, apaisés sur une plage du... Fife, région septentrionale de l'Écosse, comme devant un premier matin du monde. Rencontre avec ce lucide et fervent quinquagénaire, abhorrant l'idée d'un dieu fait à l'image d'hommes aux âmes racornies et veules...
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Vous écrivez que
" ce livre gagne à être considéré comme un roman ". Pourquoi ?
Je ne veux pas dire que c'est un roman. L'intention initiale était de se souvenir autant que je pourrais et de noter des choses qui me sont vraiment arrivées, des gens qui ont vraiment existé - mais j'ai voulu l'écrire comme un roman, avec autant d'attention portée aux détails, aux textures, à la couleur -comme cela était lors de ces " événements ". Cela ne devait pas être mon histoire, mais l'histoire d'un monde, juste un bon roman sur l'histoire d'un monde. Tout est " autobiographique " du moins en ce qui concerne le début. J'ai une fois entendu un poète, connu pour écrire à partir d'expériences personnelles, dire comment il savait qu'un poème était terminé : " Quand je ne suis plus dedans. " Je suis sûr qu'il ne voulait pas dire que sa poésie n'était pas basée sur ses expériences, mais j'ai été fasciné par cette réponse et me suis rendu compte que je pensais toujours à ma poésie comme à la construction d'une maison ou d'un paysage, que je quittais ensuite Ainsi le lecteur pouvait entrer et voir lui-même qui était là. Ainsi, oui, le travail peut être autobiographique, mais pour que cela prenne de la valeur, il faut transformer les éléments autobiographiques en quelque chose d'autre. J'aime la phrase de Cocteau sur la vérité de l'artiste : " Je suis un mensonge qui dit la vérité. "

Cette confrontation à votre propre histoire a certainement été douloureuse. A-t-elle eu une dimension thérapeutique ?
Oui et non. Ce n'était pas mon intention, mais il était inévitable qu'un jour ou l'autre, j'arrive à résoudre certains aspects de cette histoire. Comment cela est-il arrivé(inf) : ma femme et moi attendions notre premier enfant et j'étais conscient qu'elle avait une histoire familiale riche à lui transmettre. Moi j'avais très peu de chose, et cela m'a rendu un peu honteux ou m'a fait de la peine. Je ne connaissais pas la vérité sur la vie de mon père - ce que j'en connaissais, c'était surtout ses mensonges et inventions et je ne voulais pas transmettre de mensonge.
Donc je suis allé visiter une tante, la plus vieille soeur de ma mère et elle m'a dit ce qu'elle savait - en y incluant l'histoire de mon père trouvé sur le seuil d'une porte pendant la Grève générale. C'est après cette rencontre que j'ai soudainement décidé que mon livre suivant serait sur mon père. J'ai dû trouver une image qui ferait de lui plus que simplement un mauvais type - elle devait faire apparaître son " moi intérieur ", son âme. J'ai eu cette image à un certain moment - lui seul, dans notre jardin, en bras de chemise sous la pluie, fumant une cigarette, un homme méconnaissable, une âme, avec sa vie secrète - et de cela est venue le thème du livre, et pour moi une occasion de pardonner, pas juste mon père, mais aussi moi-même, pour tout le mal que nous avions fait, ensemble et séparément.

Votre père mentait-il uniquement parce qu'il ne connaissait pas ses origines ?
Je pense surtout qu'il mentait parce qu'il était malheureux et avait besoin de quelque chose. Maintenant que je connais son histoire, je me sens désolé de l'avoir jugé si durement quand il était vivant. Il a eu besoin d'une autre histoire pour sa vie, parce que celle qu'il portait était foireuse. Il ne devrait y avoir aucune honte d'avoir été abandonné sur le pas d'une porte - c'était un bébé alors, innocent. Mais il s'est senti indésirable et mal-aimé.

Quand on ne connaît pas l'origine de sa vie, est-il plus difficile d'affronter une inconnue comme la mort ?
Cela peut l'être. Si les gens craignent la mort, ce n'est pas parce que c'est la fin, mais parce qu'ils ont le sentiment que la vie doit toujours rebondir et que leur mort ne peut les amener qu'à la fin de quelque chose d'insatisfaisant ou incomplet.
Je n'ai aucune crainte de la mort parce que j'ai l'impression d'avoir vécu. Pas toujours bien, mais j'ai vécu. Je crois que mon père, comme beaucoup de personnes, estimait qu'il n'avait pas commencé à vivre. Il n'avait pas commencé à vivre comme il l'aurait dû, il n'avait pas reçu son dû. Ensuite la mort allait briser cette possibilité, et il est mort avec le sentiment que tout cela avait été un gaspillage.
Chez vous, la poésie est toujours sous-jacente. Vous considérez-vous comme un poète qui écrit des romans ?

Ou peut-être un romancier qui écrit de la poésie ? Je fais les deux. C'est dur pour moi de dire combien l'un affecte l'autre. Par exemple, quand je suis engagé dans une prose narrative, certains éléments de récit arrivent au premier plan sous forme poétique -- ça travaille sur les deux plans. Ce que j'aime c'est la langue : sa musique et sa texture, ses pouvoirs de description et d'invocation et le jeu entre les deux. J'ai commencé comme un poète, ce qui signifie que j'ai commencé à écrire par amour de la langue - mais je n'ai pas voulu écrire de prose poétique. J'ai voulu que ma prose soit lyrique, mais avec un lyrisme de prose. Je devrais rajouter ici qu'avoir Catherine Richard comme traductrice de mes ouvrages a été une grande chance. Elle en a fait quelque chose en français de vraiment spécial.

La religion est très présente dans vos ouvrages. Dieu y apparaît plutôt noir, sans amour...
C'est le Dieu chrétien puritain. William Blake l'a appelé Nobodaddy - je l'ai repris dans le livre. Il est sombre, sans amour - et mâle. Il est, autrement dit, créé à la ressemblance de ces créatures tristes qui établissent des églises orthodoxes. Comme Blake l'a aussi reconnu, Dieu n'est pas le père dont Jésus a parlé. Je n'ai pas un besoin impérieux de Dieu, je tends plus vers un concept comme le Tao et les implications de cette idée, quoique en général je pense qu'il n'y a pas énormément de sens à en parler. La plupart des personnes qui parlent de Dieu le font pour des raisons qui n'ont aucun rapport avec l'esprit, pour s'autojustifier, gagner ou conserver du pouvoir.

Vous évoquez la prise de drogues, notamment d'acides comme un sacrement. Pouvez-vous expliquer cela ?
J'étais un enfant qui avait besoin d'un sacrement significatif. Je suis essentiellement une personne religieuse - quoique ému par l'évangile, j'ai été déçu par l'église. Comme tout catholique, j'ai communié de manière routinière. C'était, pour moi, un rituel vide, comme la messe, comme tous les autres rituels que ma société a validés.
Alors sont arrivés les drogues et les rituels associés. Ils ont signifié quelque chose. D'abord, parce qu'il y a là un sens communautaire (cela peut être superficiel ou illusoire bien sûr, mais je n'avais pas cette expérience tout d'abord). Ces amis avec qui j'ai pris des drogues étaient comme moi, rejetés et réprouvés, expérimentant par nécessité. Deuxièmement : l'acide m'a révélé le monde comme quelque chose de plus essentiel que le courant dominant de la classe ouvrière, société essentiellement puritaine dans laquelle j'ai vécu et qui prétendait ne pas l'être. L'acide a renouvelé l'éclat, la couleur et la musique du monde qui avaient été toujours là, mais avaient été voilés par convention, dégoût et culpabilité. Je regrette de ne pas avoir pu accéder à ce monde par un autre chemin - il y a de meilleures façons d'y arriver - mais c'était un des seuls outils que j'avais alors, et ce fut mon principal sacrement.

Pouvez-vous expliquer cette phrase : " C'est le monde réel, notre immuable mystère. "
Wittgenstein a dit savoir comment vont les choses dans le monde ce n'est pas là que réside le mystère, c'est qu'il n'y a pas de monde du tout. Je pense aussi (pour emprunter l'idée de Gabriel Marcel sur le monde cassé) que nous vivons dans un monde plein de problèmes, mais déterminé à ne laisser aucune place au mystère. Cette société cherche constamment à éliminer le mystère, ou à dégrader le mystérieux - pour réduire, simplifier, faire des choses utilisables et/ou explicables. Pourtant l'existence des choses est un mystère inexplicable. Cela n'a aucune raison d'être - mais c'est quelque chose à célébrer.

Comment ressentez-vous le monde ?
Cela change, d'instant en instant - je ne cherche pas de cohérence. Tout ce que je veux, c'est vivre dans le flux de choses et répondre librement à ce qui va arriver, plutôt qu'essayer de modeler ou d'adapter le monde à mes espérances. Dans ce sens, je comprends Luther qui aurait dit : " Dieu répond à nos prières en les refusant ".
Une prière refusée me fait réfléchir - et je regarde à nouveau. Peut-être ce second regard me donne plus de sens, plus de richesse et de complexité sur le monde tel qu'il est et peut-être alors je me sens plus différent de lui que ce que je pensais ressentir auparavant. J'écris principalement pour redécouvrir le réel et le célébrer (aussi sombre qu'il soit parfois, et il peut être très sombre) et affirmer ses lois et cycles, et contre le petit monde terne qu'il m'a été donné de vivre, dès l'enfance. Nous devons sortir du cercle d'illusion et de tromperie que nous autorisent la consommation de masse, la vie conventionnelle, une vie limitée au groupe, et voir la réalité quotidienne du monde lui-même : terre, ciel, éléments, corps, animaux, paysages...

Un mensonge sur mon pÈre de John Burnside
Traduit de l'écossais par Catherine Richard, Métailié, 340 pages, 20 e

Dominique Aussenac

   

Revue n° 101
(Mars 2009).
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