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Didier Blonde
Interview
Les fleurs du muet


Didier Blonde

par Jérôme Goude



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Récit-blason au charme capiteux et suranné, Un amour sans paroles de Didier Blonde projette sur l'écran de nos fantasmes le visage d'un idéal féminin : Suzanne Grandais.

Aux Archives Gaumont de Saint-Ouen, Pierre Philippe - " homme hétéroclite " ayant, entre autres, produit " Cinémalices " pour Antenne 2, en 1979 - confie au narrateur d'Un amour sans paroles un manuscrit de " quelques dizaines de pages dactylographiées ". Ce dernier, rédigé en 1974, contient le récit lacunaire d'une existence " parallèle et secrète " entièrement placée sous l'influence d'un ravissement cinématographique. Au printemps 1912, au Tivoli-Cinéma de la rue de la Douane, un certain Jean D. inaugure une " nouvelle forme d'amour " que lui inspire l'actrice encore anonyme de Lumière et l'Amour de Léonce Perret : Suzanne Gueudret, future Grandais. En dépit de quelques tentatives avortées, de la " manie de fureter dans les arrière-plans ", non loin des studios de la Villette, Jean D. célébrera, incognito et sa vie durant, le culte de cette " femme-poème, à la perversité légère " devenue la " midinette de la France ". Et ce bien au-delà de sa mort accidentelle survenue le samedi 28 août 1920.

Double autopsie d'un amour impossible, le dernier récit de Didier Blonde revêt la forme d'un " jeu de piste " troublant dans lequel nul ne sait réellement qui est et le sujet et qui est l'objet de cette quête. Ni quel est l'enjeu de l'un, de l'autre, si enjeu il y a. De la Bibliothèque du film de Bercy à la rue Dieu, d'Avallon au lieu-dit Le Prévert, un narrateur également épris de celle qu'il compare à une " danseuse de Pina Bausch " suit l'itinéraire tracé jadis par Jean D. Quels pouvoirs celle qui fut jusqu'à l'âge de 15 ans " giletière à trente sous la journée " détenait-elle donc ? L'actrice " à travers des déshabillés légers, mais soigneusement opaques " n'éveille-t-elle pas encore le désir ? Muette, ne le frappe-t-elle pas " d'interdit " ?

Après Faire le mort (Gallimard, 2001) et Les Fantôme du muet (cf. Lmda N(o) 82), Un amour sans paroles est le troisième récit que vous consacrez au cinéma muet. Ce sujet est-il, pour vous, inépuisable ?
Avec Faire le mort, j'ai abordé le muet par le détour de la fiction en inventant Sudor, un personnage qui est à la fois star de films perdus et doublure fictive du créateur de Fantômas, René Navarre. Ensuite, j'ai essayé d'analyser cette obsession de façon plus discursive dans Les Fantômes du muet. Là, avec Un Amour sans paroles, j'ai droit aux circonstances atténuantes (rires). C'est la rencontre imprévue de la passion secrète de Jean D. pour Suzanne Grandais qui m'a comme contraint à l'écriture en me détournant du recueil de nouvelles que je préparais.
Quand je sors d'une salle de visionnage, ça parle en moi. En sorte que j'ai toujours l'impression d'avoir vu un film parlant ou bien d'être le souffleur des personnages. La parole ainsi déléguée est analogue à celle qui échoit au lecteur que je suis. Je lis beaucoup et souvent de manière distraite, avec une attention flottante, en commettant quantité de lapsus. Les mots se déforment. Une autre histoire se forme, par bribes, entre les lignes ou dans le filigrane du papier qui est une sorte d'écran blanc par ses marges.

Le dossier que le cinéphile Pierre Philippe remet au narrateur constitue-t-il la genèse textuelle du livre ?
Après la parution des Fantômes du muet, Gaumont m'a contacté. Pierre Philippe et Manuela Padoan (directrice des Archives de Saint-Ouen) se sont intéressés à cette façon inédite de parler du muet. Ils m'ont demandé d'écrire la préface du livret inséré dans le coffret DVD "Gaumont : Le Cinéma Premier (1897-1913)" consacré à Alice Guy, Louis Feuillade et Léonce Perret. J'ai profité de leur accueil pour visionner de nombreux films. Un jour, Pierre Philippe m'a parlé de ce fameux dossier. Il me l'a confié afin que je puisse y puiser des informations - fort peu nombreuses en réalité - susceptibles d'aiguiser mon intérêt. J'ai immédiatement été fasciné par Jean D. dans lequel je me suis reconnu. J'ai d'abord eu l'idée d'écrire une simple nouvelle, mais je me suis laissé absorber par le personnage qui m'a donné l'impulsion nécessaire à l'approfondissement de mes recherches sur Suzanne. J'ai condensé dans ce court récit ce qui s'est déroulé sur plusieurs mois et recomposé à la manière nervalienne les épisodes de ma découverte en apportant quelques modifications.

Avez-vous à l'instar de votre narrateur-enquêteur découvert Suzanne Grandais avec le film de Léonce Perret Le Mystère des roches de Kador ?
Non, je l'ai vue pour la première fois à la Cinémathèque française du Palais de Chaillot dans Le Chrysanthème rouge. Ce fut un petit coup de foudre. Cela tenait à sa personne - une silhouette mince plongée dans une atmosphère symboliste, un peu funèbre -, à son jeu particulièrement naturel qui tranchait avec celui encore trop théâtralisé des acteurs de l'époque, davantage qu'au film lui-même. Suzanne Grandais est morte en 1920, juste avant la naissance des grandes revues de cinéma comme Mon Ciné dont je possède la collection complète et Cinémagazine. Longtemps, il n'y eut que des revues corporatistes qui ne parlaient pas de la vie privée des vedettes. Le fait qu'on sache peu de chose à son sujet répondait parfaitement à mon obsession de faire revivre les morts, les oubliés.

Le Palais de Chaillot auquel Faire le mort se réfère... La Brasserie des Martyrs et l'hôtel Voltaire de Baudelaire en passant (Gallimard, 2003), les Buttes-Chaumont et le cimetière Saint-Vincent de Montmartre d'Un amour sans paroles, entre autres. Êtes-vous à la recherche d'un Paris perdu ?
Je suis né à Paris en 1953 ; j'y suis très attaché. C'est là que s'est écrite l'histoire de ma famille, sur la rive droite, du côté de Neuilly. Je vis actuellement aux Batignolles. J'aime marcher des heures dans les rues. Les cafés sont mes lieux de prédilection. Paris est un théâtre vivant, une bibliothèque à ciel ouvert. Je rêve de consacrer un livre entier à une rue ou une place comme la place Notre Dame de Lorette, par exemple. Je ne me lasse pas de Restif de La Bretonne, de Walter Benjamin, des 365 appartements de Jules Romain ou du Paysan de Paris d'Aragon. Je parcours les rues de Paris pour faire des repérages posthumes avec appareil photo et carnet en poche. Je collectionne les vieux plans. Je reconstitue des vies à partir des lieux. En cela, je me sens très proche des déambulations parisiennes de Modiano. Je me suis constitué au cours des années un répertoire contenant des adresses de personnages fictifs et réels. Ce sont de petites biographies très éclatées. Ces enquêtes préliminaires me permettent de m'imprégner lentement de ces fantômes que je suis à la trace. Le Paris que je parcours est un palimpseste fait de strates temporelles, un décor en noir et blanc qui s'agrège à celui de nos jours.

Écrivain-topographe, vous dites être capable de rester des " après-midi entiers dans des cafés à guetter des apparitions ", à glaner des indices...
Tous mes livres sont des enquêtes. Par l'écriture, je cherche bien sûr à remonter vers une vérité originelle ; mais, et c'est aussi important, je m'invente une mémoire. La fiction n'est pas qu'un simple détour. La collection " L'un et l'autre " dirigée par J.-B. Pontalis correspond exactement à ce que j'ai envie d'écrire : un mélange de récit et d'essai où l'auteur se dit de biais, obliquement. La quête est toujours d'identité et, paradoxalement, c'est en prenant l'identité d'un autre qu'on peut parvenir à mieux s'écrire. Voilà peut-être pourquoi je suis assez sensible à ce que Baudelaire suggère dans " Les Foules " : " Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. "

Comme entrer dans la peau d'un autre à la manière de ces héros protéiformes dont vous célébrez l'inquiétante ubiquité dans votre essai Les Voleurs de visages (Métailié, 1992) ?
Les héros de romans populaires auxquels j'ai consacré Les Voleurs de visages sont ceux qui ont hanté toute mon enfance. J'ai presque appris à lire dans Arsène Lupin que je relis avec le même sérieux et la même régularité que Proust. Ce Robin des bois des temps modernes est peut-être à l'origine de tout. Il avait le panache, l'humour et la séduction, qui me faisaient rêver. J'imagine volontiers Suzanne Grandais comme une des héroïnes de ses aventures : une Demoiselle aux yeux verts ou, mieux, Hortense Daniel dans Les Huits Coups de l'horloge de Maurice Leblanc. Arsène Lupin, c'est la puissance invisible et la fêlure secrète. Fantômas, double maléfique de Lupin qui est venu plus tard, exploite la faculté du masque, du double, jusqu'au vertige hallucinatoire. Avec lui, l'hypothèse est émise qu'il n'existe même pas, ou qu'il n'existe que dans l'imagination de l'inspecteur Juve. Fantômas, c'est l'autre nom de l'inconscient : l'innommable.

L'innommable, justement... Pourquoi dites-vous sans l'expliquer plus avant que la " mort de (vos) parents a fait de (vous) un spécialiste du muet " ?
Parce qu'ils ressemblent aux silhouettes de simples passants de cette époque. Je les imagine souvent ou crois les reconnaître au détour d'un plan. Une scène des Vampires de Louis Feuillade a été tournée dans la rue où habitait mon père, enfant. Quand je vois ces images, je me dis, peut-être est-il là, à ce moment précis, derrière cette façade. Il me semble que je peux presque le retrouver. Le film devient alors comme une archive familiale, personnelle... Mon père est au coeur de mes recherches autour du cinéma muet tout simplement parce qu'il est devenu sourd. Il a été mon premier muet. Je me suis progressivement approché de ce centre. J'en ai dit autant que je pouvais, avec beaucoup de réticences, de scrupules. Voilà pourquoi, au dernier moment, j'ai décidé de retrancher un chapitre d'Un Amour sans paroles qui lui était entièrement consacré. Peut-être ce dernier sera-t-il le germe de mon prochain livre ?

Au-delà de l'amour " fanatique et silencieux " de Jean D. pour Suzanne, Un amour sans paroles, véritable tombeau poétique, ne renferme-t-il pas un secret plus intime ?
La passion de Jean D. qui se poursuit bien au-delà de la mort de Suzanne sans le priver d'amours contingentes demeure pour moi encore très mystérieuse. Elle se prolonge dans le culte qu'il entretient en fleurissant la stèle commémorative dont il devient le propriétaire. En suivant Jean D., le narrateur cherche à savoir quel visage se cache derrière celui de Suzanne. Il tourne autour sans parvenir à mettre un nom sur cette énigme pensant même que la réponse est chiffrée dans le texte de la stèle. Un Amour sans paroles est, comme vous le suggérez, une forme de tombeau de l'actrice. Je dois même vous avouer que j'avais initialement pensé l'intituler Tombeau de Suzanne Grandais.
En définitive, je cherche toujours derrière l'actrice, son rôle, son visage apparemment offert, la femme en profil perdu. Je la cherche comme j'invente sa vie à une passante en l'observant. Est-ce seulement une façon de capter l'ombre fugitive de l'obscur objet de mon désir ?

Un amour sans paroles de Didier Blonde
Gallimard, " L'un et l'autre ", 153 pages, 19,50 e

Jérôme Goude

   

Revue n° 102
(Avril 2009).
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