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Michel Rullier
Interview
De l'inattendu et de l'avéré


Michel Rullier

par Eric Dussert



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Jeune auteur de 70 ans, Michel Rullier publie d'impressionnants "contes" fantastiques rassemblés dans Peuchâtre et Gésirac. Tous les sens y sont mis à rude épreuve.

À l'instar du hobo Seastick Steve qui cartonnait il y a deux ans avec un premier disque produit à l'âge vénérable de 70 ans, Michel Rullier publie un premier livre qui va se remarquer. Plusieurs raisons à cela : de l'impressionnante façon des textes à la richesse de l'imagination qui s'y développe, on tient là deux arguments majeurs, pour ne pas dire massue, qui va maintenir son recueil de " contes " fantastiques, puisqu'il s'agit de cela, ou de nouvelles, sous les feux de la rampe. Il est rare en effet de lire des écrits contemporains aussi soigneusement classiques et aussi terriblement efficaces. Double argument supplémentaire : de nature essentiellement rurale, les dix-huit écrits enclos dans Peuchâtre et Gésirac - ce titre lui-même sonne étonnamment - sont tout droit issus des terres de la Saintonge. Résumons-nous : ressort fantastique (ogres et loups compris), assise locale, style impeccable, il n'en faut plus beaucoup pour songer à Jean Giono (son Roi sans divertissement bien sûr) ou à Claude Seignolle dont les loups fréquentent plutôt la Sologne...

Si Michel Rullier n'est pas le véritable nom de l'auteur, il n'est pas inutile de préciser que c'est un universitaire qui se cache derrière lui. On comprendra qu'un retoquage ancien, énoncé sans doute avec légèreté par l'éditeur Gilbert Sigaux (1918-1982) dans les années soixante, avait refroidi les ardeurs d'un jeune homme pressé de forger son existence et qui choisit les voies ethnographiques plutôt que littéraires. Ici les faits avérés, là les fictions à base de folklore populaire. Mais lorsqu'on aborde les territoires de l'ombre, n'est-on pas justement entre les deux ? Explications.

Pourquoi avez-vous choisi d'entrer en fiction ?
Je n'ai rien " choisi ". Je me suis toujours senti écrivain de tempérament, tout en devant me consacrer à l'enseignement. Ici, je peux ajouter cette précision, que cette " obligation ", je la ressentais du fait de la mentalité de mes parents ; une carrière purement littéraire aurait été trop aléatoire pour leur paix intérieure. Or donc, créer, c'était un besoin vital, très proche du sexuel, d'ailleurs, et je n'y ai jamais renoncé ; mais dans ces conditions, bien qu'ayant commencé deux ou trois autres choses, je n'ai pu mener à bien que des écrits de forme courte : une nouvelle, quelques poèmes et les contes ; ces derniers finissant par former un corpus relativement développé, je les ai, à l'époque, proposés au jugement d'un éditeur, pensant, à travers eux, commencer à me " lancer " et à me libérer des tâches, bien peu épanouissantes pour moi, du lycée. Il m'a alors été répondu que, tant que je n'aurais pas de roman à publier, rien ne serait possible. C'est pourquoi la récente évolution des choses - entremise de Jonas Lenn, qui se trouve être le mari d'une étudiante et amie, puis accord de M. Gindre (éditeur de La Clef d'argent, ndlr) - a été une miraculeuse surprise, dont je suis infiniment reconnaissant à ces deux personnes, même s'il est bien tard maintenant pour que je puisse espérer être extrêmement productif ; car tout est lié : il faut déployer, dans l'acte d'écrire, une force énorme...

Vous parlez d'un besoin d'écrire " proche du sexuel " et l'on retrouve une sensualité extrêmement forte dans certains textes, notamment dans le conte éponyme. Les matières et les épidermes sont aussi importants que les ombres et les loups lorsqu'on crée des contes fantastiques ?
J'ai écrit le mot " sexuel " par souci de vérité, mais je me doutais bien qu'on n'éviterait pas l'interprétation primaire. Sensuels, mes textes ? Il n'y a pas à en douter, mais sensuelles sont aussi la salade de petits piments et d'ail qu'on faisait autrefois en été en Charente, la contemplation d'une rose rouge projetée sur un ciel bleu, l'audition de la Troisième Leçon de Ténèbres de F. Couperin. L'acte d'écriture est proche du sexuel (et non pas du sensuel, loin de là), plutôt par le biais de la dépense énergétique qu'elle m'impose, de sa nature et de la fatigue qui en résulte. Quant à l'importance comparée des épidermes et des hurlements sur le Val Noir, seules les circonstances peuvent en décider : l'usage n'en est pas le même, c'est l'évidence.

En quoi la littérature fantastique vous a-t-elle paru essentielle pour vous exprimer ?
Ma vie a été trop chargée de luttes, de travaux et de souffrances pour que j'aie pu faire d'autre constat que celui-ci : essentiel est l'acte d'écrire. Si j'avais eu le temps de faire plus que prendre des notes sur ce qui m'entourait, bref pour structurer, alors, j'aurais probablement écrit des romans ; j'en ai commencé deux ou trois, du reste, au gré des inspirations du moment ; et je me souviens avoir laissé tel groupe d'étudiants lillois bouche bée un jour où je leur ai dit que si les circonstances familiales me l'avaient permis, je n'aurais pas été professeur. Cela dit, le fantastique était sûrement le moyen le plus économique de replonger vers l'enfance que j'ai vécue, et d'en exprimer quelques-unes des peurs.

Claude Seignolle est l'un des grands fantastiques ruraux de langue française. Que pensez-vous de son oeuvre ?
Que ce monsieur, s'il lit votre interview, ait la bonté de m'en tenir quitte, mais j'ignorais jusqu'à son nom lorsqu'il y a quelque temps, Philippe Gindre m'en a parlé pour la première fois.

Vous avez usé, dans chacun de vos écrits d'une langue extrêmement riche et maîtrisée. Quels étaient vos modèles, si vous en aviez ?
Aucun modèle conscient. Il m'est arrivé de m'entendre accuser d'être d'une complication proustienne dans mon abondante production épistolaire. Là, après coup, on m'a cité Giono.

Vous avez choisi de placer un épilogue au terme de votre recueil où vous donnez des clés, des indications de tonalité et de références. Pourquoi en avez-vous ressenti le besoin ?
En tant que je suis professeur, entre autres, de littérature, il m'a paru intéressant de tenter d'étudier, à partir de ma propre expérience, le processus de naissance d'un texte. Je dis bien " tenter ". Quant à la construction prologue-épilogue, elle s'est proposée pour des raisons évidemment structurelles, en conclusion d'une discussion où M. Gindre, avec juste raison, a repoussé mon idée première d'un avant-propos de présentation générale (auteur et textes).

La littérature contemporaine manque-t-elle d'ogres et d'ogresses ?
Question bien saugrenue, mais après tout... Il y aura des ogres tant que le mythe vivra, et j'y contribue ici. Cela étant, il est probable qu'en ses débuts médiévaux, ce ne fut pas un mythe, mais une réalité. D'ailleurs, en sommes-nous si loin, de nos jours, quand on découvre des cadavres de nouveau-nés ? Le congélateur moderne est le saloir du boucher réprimandé par saint Nicolas.

Pourriez-vous nous parler du " Dieu ocre ", un texte fort singulier de votre recueil où des jeunes femmes sont sacrifiées à une curieuse statue ?
Qu'en dire ? D'une part, que je ne suis pas sûr que toutes les victimes soient des femmes. " On va la mettre avec les autres " ne dit rien du sexe des autres. Ensuite, qu'elles ne sont pas sacrifiées à mais par le dieu, ce qui diverge des pratiques méso-américaines sans lesquelles, toutefois, cette image n'aurait pas surgi en moi. Enfin qu'il s'agit d'une première approche, ressentie au départ, comme " ratée ", de l'homme rouge qui se dresse devant Trépard, dans " Charn-Hill ". Quant à aller plus profond, je ne le peux. Cela s'est donné, c'est tout.

De quelle manière vous êtes vous imprégné du folklore de la Saintonge ?
Je n'ai quitté mon village qu'en 1945, et y suis revenu à chaque vacance, tant, au moins, qu'a vécu la grand'tante à qui je dois la moitié de ce que je suis, en particulier parce qu'elle m'a informé de toutes les traditions locales. C'est chez elle que j'ai découvert, via un Chasseur français, en 1952, l'existence des civilisations méso-américaines, dont l'école ne parlait pas. Dès le premier instant, et afin de consacrer ma vie à la recherche en ce domaine, puisqu'il était hors de question que je la consacrasse à la création littéraire.

Vous avez donc mené une carrière universitaire et entrez dans la vie d'écrivain à l'âge de 70 ans. En concevez-vous quelque inquiétude ?
J'ai dit quelque part que je suis un néo-septuagénaire, je persiste et je signe. Inquiet ? Pourquoi ? Je ne pensais même plus pouvoir publier ce recueil, puisque Gilbert Sigaux, à qui je l'avais soumis, grâce à un autre hasard, vers 1975, m'avait dit qu'il ne pourrait voir le jour qu'après au moins un premier roman. C'est donc plus un cadeau qu'autre chose, et j'en suis reconnaissant à ceux qui ont contribué à me le faire. Cela dit, si ces contes font leur chemin, et si mes forces ne m'abandonnent pas trop vite, ce ne sont pas les textes qui me manquent...

Vous envisagez de publier un nouveau recueil prochainement. De quoi sera-t-il composé ?
Quant à savoir si je pense publier bientôt autre chose, ce ne sont pas les auteurs qui ont la solution en main (à part, il est vrai, s'ils sont sous contrat de production), ce sont les éditeurs. Cela étant, je me suis attelé à un second volume de contes, plus orientés vers l'onirique, cette fois, et si le premier " marche ", M. Gindre m'a dit qu'il ne refuserait pas une autre collaboration. Pour ce qui est des autres textes, qui n'ont rien de " fantastique ", il me faudrait probablement trouver un autre éditeur, ou le persuader d'étendre le champ de ses productions. Vous voyez, rien n'est acquis. Malgré tout, je vous rappelle ce que j'évoquais l'autre jour à propos de la photo : vient de paraître, ces jours-ci, chez Dualpha, sous mon patronyme (que je continue à utiliser pour tout ce qui est résultat de recherches sur l'avéré), un Récit des huit derniers jours de la Commune par un bourgeois anonyme.

Peuchâtre et Gésirac Contes fantastiques de Michel Rullier
La Clef d'argent (22, avenue Georges-Pompidou, 39100 Dole), 238 pages, 12 e

Eric Dussert

   

Revue n° 102
(Avril 2009).
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