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Olivier Bailly
Interview
Giraud le gonzo


Olivier Bailly

par Eric Dussert



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Réputé copain de Robert Doisneau, figure des nuits pittoresques parisiennes, Robert Giraud fut un des rares chroniqueurs de la vie populaire d'après-guerre. Argot, tatouages et troquets.

Notre dernier souvenir de Robert Giraud remonte de 1993, un jour de printemps où avait été organisée par le Dilettante - l'éditeur qui relançait ses livres depuis 1987 -, une signature au Vin des rues, le bistrot de la rue Boulard (Paris XIVe) qui lui avait emprunté le titre de son livre le plus fameux. Yves Martin tanguait dans les parages, tandis que l'auteur, mesuré, patient et doux, signait ses livres au même rythme qu'il signait son verre, c'est-à-dire fort lentement. Le café était plein, Giraud prenait son temps : il dégustait le moment, tout au plaisir d'être entouré. Là nous avons alors croisé Olivier Bailly sans le savoir.

D'Olivier Bailly, il ne sera rien dit ici, ou bien peu. L'homme est secret et ne souhaite pas que nous en sachions plus que ceci : il est né en 1963, il fut libraire, il est journaliste et anime depuis novembre 2006 le blog " Le copain de Doisneau " (id est Robert Giraud) dont il s'est servi comme d'un réceptacle à notes lors de ses recherches. C'est bref et peut-être suffisant, si l'on respecte son souhait de nous en tenir à son sujet de prédilection : Robert Giraud (1921-1997), chroniqueur et écrivain français, grand amateur de la vie populaire et, en particulier, des caboulots discrets où les mondes se mêlent.

Qu'est-ce qui vous a retenu chez Robert Giraud ?
Je ne peux expliquer qu'après coup ce qui m'a touché chez Robert Giraud. Au départ, je ne voyais en lui qu'un personnage familier et insolite de ce Paris d'après-guerre que j'aime tant. Lecteur de Mac Orlan, entre autres, ou de Fargue, Giraud pour moi symbolisait le piéton de Paris en quête de fantastique social. Une ambiance du même tonneau que celle que l'on retrouve dans les films de Grangier ou les livres de Simenon, avec cette nuit cotonneuse, ces lumières qui tranchent sur le pavé luisant de pluie. C'est donc par le versant anecdotique, ou carte postale, que je me suis intéressé au personnage.

Quel livre vous l'a fait découvrir ?
Je ne l'ai pas découvert par Le Vin des rues, mais par Les Lumières du zinc, cette espèce d'autobiographie fragmentée. Ces souvenirs dont il ne restait que l'écume. Voilà, Giraud, c'était ça, le type qui avait fréquenté tous les cafés, bu des coups avec Prévert, Doisneau, Camille Bryen, Patrick Waldberg et Ange Bastiani, qui a tout vu d'un Paris désormais enfoui, qui est l'inventeur des brèves de comptoirs, qui connaissait les putes et les clandés, les tatoués et les clochards. Un personnage pittoresque.

Quelle est la part du folklore dans son histoire ?
En creusant j'ai découvert qu'il était beaucoup plus complexe que ça, bien sûr. Ce qui me l'a rendu encore plus sympathique. Le côté amuseur de comptoir, ça va cinq minutes... Un jour, en menant cette enquête, j'ai rencontré le peintre Henri Landier. Ami de Mac Orlan, Landier avait beaucoup fréquenté Bob du temps de chez Fraysse, dans les années 50. Et il m'a dit quelque chose qui n'a cessé de me poursuivre : " Si vous voulez faire quelque chose de profond sur Giraud, sur ce qu'il représente comme poète, écrivain de l'après-guerre, il faudrait (...) gommer la légende. (...) Il y a sans doute beaucoup d'amertume et de désespoir chez lui. C'est peut-être pour ça qu'il n'a pas donné sa mesure parce qu'il aurait fallu que quelqu'un l'aide, un éditeur. (...) C'était un personnage fragile et pathétique. "

" Pourquoi lire Giraud aujourd'hui ? Pour la nostalgie ! La nostalgie d'une ville sans flic, d'une ville sale, d'une ville bavarde et inventive ".

Vous évoquez Fraysse, cette institution que les historiens de la littérature finiront par juger incontournable...
Je me méfie du mauvais " bon goût " des historiens de la littérature et surtout de leur manque de curiosité, en ce qui concerne Saint-Germain-des-Prés notamment. Leur aire se limite au fameux triangle Lipp-Deux magots-Flore. Ils ne traînent guère dans les coins sombres. N'est pas Jean Follain, Caradec ou Fombeure qui veut ! Le bistrot de Fraysse n'était pas unique. Il constituait avec le bistrot du père Constant ou le Bar bac, pour ne citer qu'eux, un archipel que connaissaient les amateurs de récits épiques et de rouge non frelaté. Fraysse était un bistrot comme tout le monde, comme aurait dit ma grand-mère. Imaginez le rade en bas de chez vous avec des " ouvériers ", des bignoles, des gamins... On y tapait le carton et il n'y avait pas de soda. Seulement de la menthe à l'eau. Voilà, c'était Fraysse. Rajoutez-y les vieux écrivains de l'Institut tout proche (on dit que Maurice Genevoix aimait s'y rincer la dalle parfois), les peintres des Beaux Arts (Toto Cheval, Jacques Lagrange), leurs élèves, les caboteurs (Jacques Yonnet, Antoine Blondin, Albert Vidalie...), les habitués (Maximilien Vox, Bob...), parfois une cloche invitée par Bob, bref une humanité hétéroclite qui ne venait pas pour s'y montrer, mais pour causer et boire, deux activités qui, à l'époque, n'étaient pas prohibées. Donc, pas un cénacle littéraire, ni artistique, un simple bistrot animé par un patron fort en gueule et pas toujours aimable. L'Américain Stanley Karnow en a donné une belle description dans son livre Paris années 50 (Exils), on le trouve encore en solde.

Dans ce milieu, où frayaient Jacques Yonnet et Jean-Paul Clébert, les auteurs des classiques Rue des maléfices et Paris insolite, en quoi se distinguait Robert Giraud ?
Un état d'esprit, peut-être. Un regard différent. Je pense que Bob était viscéralement attaché à la marge. Sa constance à ne fréquenter que les putes, les clochards, les petits voyous, les gitans, les personnages insolites de toutes sortes, et cela sa vie durant, le singularise par rapport à Clébert qui a écrit un magnifique livre, certes, mais un seul. Un livre de circonstance.
Quant à Yonnet, sa Rue des maléfices est très locale (la Maube) et très ancré dans un Paris de légendes moyenâgeuses. Et Yonnet, tout érudit qu'il fut, n'en sortait pas de ce Paris-là. Ses légendes il les inventait parfois, amarré à son comptoir. Je sais que je ne vais pas me faire que des copains en disant cela. Chaumeil, le grand ami de Bob me le confirmait : Yonnet inventait beaucoup. Et, comme Clébert, il a beaucoup écouté Bob... Bob était un reporter, un fouineur et, surtout, il sentait les êtres humains. Paris était le décor, et ce décor il l'aimait. Mais ce qui l'intéressait avant toute chose c'est les acteurs qui évoluaient dans ce décor. Mais je vous l'accorde, les différences entre ces trois-là sont minimes.

De ses fictions, cette fois, que retenez-vous ?
Comme je l'ai écrit, je ne pense pas que Bob soit un grand romancier. Je pense même que le roman l'ennuie. S'il faut néanmoins ne retenir qu'un roman je garderais La Route mauve, mais il ressemble par trop à La Bonne ferté de son ami Albert Vidalie, le souffle romanesque en moins. Non, décidément, je ne suis pas convaincu par Bob romancier. Pour moi, il demeure un chroniqueur... et ce n'est pas donné à tout le monde !

Le Dilettante a réédité les livres de Giraud sur l'argot. Quel est son apport réel dans la connaissance de l'argot des années 1950 ?
Tout simplement ce qu'en disait Alphonse Boudard dans l'excellent film que Patrick Cazals a consacré à Bob (Robert Giraud, maître d'argot). Pour lui Bob a fait sortir l'argot du prétoire et des cours d'assises. Avec Simonin, Géo Sandry, Auguste Le Breton, Boudard, Ange Bastiani et j'en passe, la langue argotique était principalement celle des voyous. Bob élargit le champ argotique. Il remet l'argot dans la vie quotidienne. Les métiers, la vie de tous les jours, la vie au bistrot, le sexe, les clochards... Son regard sur l'argot est singulier. Comme Bob était singulier lui-même !

Qu'aimeriez-vous découvrir de lui qui vous échappe encore ?
Retrouver des manuscrits me semble illusoire, dans la mesure où la succession a été gérée de façon catastrophique, à moins que certains libraires d'anciens de la rue de Seine ou d'ailleurs veuillent, pour le bien commun, se défaire des petits trésors qu'ils thésaurisent en attendant que Bob soit une gloire nationale... En revanche, je pense qu'il est possible de retrouver des articles parus naguère dans la presse. J'y travaille. Je sais qu'un éditeur au moins est intéressé.

En quoi notre époque aurait-elle intérêt à se plonger dans la lecture de Robert Giraud ?
Intérêt, je ne sais pas si c'est le mot qui convient. Il y a un peu trop d'intérêt dans notre époque et pas assez de gratuité, de générosité, d"inutilité, un désintérêt manifeste pour le désintéressement ! Or Bob Giraud représente ça ! Il n'y a aucun intérêt à le lire, sauf celui de se promener en compagnie d'un homme libre. C'est déjà pas mal. Cet alcool-là ne convient pas à tous. Pour ceux qui se sentent d'attaque pour la " démarrante ", il n'y a que du plaisir à le lire. Il ne raconte pas d'histoire toute ficelée, mais des ambiances. On se sent bien avec lui. C'est le plaisir de vagabonder, d'errer, de déambuler, de divaguer sans but et sans fin dans les rues d'une ville peuplée d'humains. Bob Giraud c'est l'homme libre, disponible, à l'écoute des frémissements de la cité. Alors même que les situationnistes n'avaient pas encore théorisé la psychogéographie, Bob Giraud la pratique allègrement. Se perdre dans la ville, arpenter ses marges pour en connaître l'exacte mesure... Pourquoi le lire aujourd'hui ? Pour la nostalgie ! La nostalgie d'une ville sans flic, d'une ville sale, d'une ville sombre, d'une ville bavarde et inventive, d'une ville qui n'avait pas peur d'elle-même et d'une ville qui avait il n'y a pas si longtemps encore, une histoire, une mémoire de ce qu'elle fut. Déjà des jeunes découvrent Monsieur Bob et Le Vin des rues et sont abasourdis par cette espèce de Kerouac parigot, ce journaliste " gonzo " qui bien avant ceux de Rock'n'Folk, Actuel et Libération, se penchait dans les coinstots pas propres de la capitale pour y cueillir des étoiles. Pourquoi lire Giraud ? Pour ne pas oublier qu'on n'est jamais les premiers, qu'il y en a eu d'autres avant, des vieux singes. Les écouter est aussi un plaisir que notre époque ne devrait pas perdre.

Monsieur Bob d'Olivier Bailly Stock, 191 pages, 14,50 e

Eric Dussert

   

Revue n° 104
(Septembre 2009).
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