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Robert O. Paxton
Interview
Vertus de l'archive


Robert O. Paxton

par Eric Dussert



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Une compilation de documents produits durant l'Occupation offre un jour perçant sur les idées et les moeurs de l'époque. Décryptage par Claire Paulhan.

Fruit des collections déposées à l'Institut Mémoire de l'édition contemporaine (IMEC), l'exposition consacrée à la vie littéraire sous l'Occupation, actuellement prêtée aux États-Unis, voit paraître ce qui peut être considéré comme son catalogue : une compilation raisonnée de documents largement inédits. Préparé par Claire Paulhan, Olivier Corpet et l'historien Robert O. Paxton, l'ensemble nous fait donc, parfois en sourdine, parfois en un verbe éclatant, le récit panoramique de ce que fut la vie littéraire sous l'Occupation, ses " faits vrais ", petits ou grands, ses idées de la zone occupée ou de la zone " nono " (non-occupée), ses ombres, ses codes et ses secrets. De Charles Maurras à Pascal Pia, la plupart des signatures notoires de l'époque sont présentes à travers les fac-similés souvent colorés des photographies, des dessins, d'une profusion de lettres, de couvertures de livres ou de revues, d'articles de presse, de notes, tracts, billets, pièces d'identité et autres formulaires administratifs, soit six cent cinquante créatures de papier sauvées de la destruction, et toujours bavardes, soixante-dix ans plus tard.

Spécialiste de la littérature française du siècle dernier, Claire Paulhan fait figure d'experte en matière d'archives. Éditrice depuis la fin des années 1980, elle a créé en 1996 sa propre maison où elle porte un soin extrême à éclairer le plus finement possible les écrits autobiographiques et les correspondances qu'elle produit. Une interlocutrice idéale pour comprendre comment il convient d'appréhender de tels documents.

Que nous apprennent de nouveau les archives présentées aujourd'hui sur le comportement et les réflexions des écrivains durant l'Occupation ?
D'emblée, il nous a paru important, d'une part de rappeler la place de l'écrit dans le dispositif de la Seconde Guerre mondiale, d'autre part de montrer, à travers un maximum d'images d'archives, le rôle historique de ces mots : les manuscrits, les dactylogrammes, les lettres, les circulaires, les journaux, issus des fonds d'archives, d'écrivains ou d'éditeurs, pour l'essentiel conservés à l'IMEC, nous transmettent à première vue une charge d'émotion, qui risque de brouiller leur contenu. C'est là où l'esthétisme de l'archive, sa beauté graphique, sa fragilité parfois, peuvent se révéler trop séduisantes... Mais si on arrive à les décrypter sans les surinterpréter, à les contextualiser précisément - ce que nous avons tenté de faire dans cet ouvrage - les archives nous donnent des informations historiques réalistes, celles précisément dont disposaient les intellectuels de l'époque. Elles nous donnent à lire l'histoire, et parfois la " petite histoire ", que les historiens ont tendance à oublier : pris dans une perspective contemporaine, lestés de tout ce que l'on sait aujourd'hui sur la période après les nombreux travaux des uns et des autres, ils courent en effet le risque de l'anachronisme ou du contresens, comme le souligne très justement Robert O. Paxton, dans sa préface...
Mais ce que les archives nous apprennent vraiment, ce ne sont pas tant des faits inédits ou des preuves définitives, que la circulation souterraine des informations, ainsi que le maillage complexe des relations et des décisions : on peut alors mieux comprendre comment se sont constitués d'un côté une politique de collaboration méthodiquement pensée par les nazis et relayée par des intellectuels français, et de l'autre l'esprit de Résistance, qui peu à peu
a aidé à retourner la situation. Parallèlement aux armes, aux attentats et aux commandos, les simples mots inscrits sur du papier ont été des instruments très efficaces, et très dangereux pour ceux qui les écrivaient, les recopiaient, les imprimaient, les diffusaient, en ce temps de guerre totale contre l'esprit.

Quels documents vous ont le plus émue, ou troublée ?
Ceux qui évoquent l'importance de cet outil de base, à la disposition du premier venu : l'écrit. Depuis Otto Abetz qui aurait déclaré : " Je ne connais en France que trois puissances : la banque, les communistes et La Nouvelle Revue Française ", imagine-t-on aujourd'hui une dictature, une " barbarie en marche ", selon les termes d'André Suarès, déclarant qu'il lui faut prendre, toutes affaires cessantes, les rênes d'une revue littéraire, pour asseoir son hégémonie en pays conquis ?
Un autre document important est la lettre de Louis Aragon à René Tavernier, du 13 août 1942, pointant les défauts des derniers numéros de Confluences : il y exprime, noir sur blanc, l'importance des " signes " que sont l'orthographe, la ponctuation, le style, la typographie, la mise en page. Sans ces signes, pas de sens clair, pas de liberté de penser, le pays est occupé sans résistance... C'est là le document qui synthétise le plus, à mes yeux, l'enjeu du langage pendant une période aussi dramatique que la Seconde Guerre mondiale, avec une clairvoyance peut-être réservée aux écrivains.
Je suis attentive aussi aux manuscrits des poèmes de circonstances, comme " Liberté ", de Paul Eluard, qui reconnaissait : " En composant les premières strophes (...), je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j'aimais [Nusch], à qui ce poème était destiné. Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j'avais en tête était le mot liberté ". Le rythme de ce poème tout simple, ces mots si faciles à retenir et à répéter, ont indiscutablement joué leur rôle dans l'esprit de la Résistance... De même que le poème " Les Lilas et les Roses" de Louis Aragon.
Émouvant aussi pour moi le manuscrit de " Slogans d'avant l'imprimerie " de Jean Paulhan, qui fut mon grand-père : dès l'automne 1940, il compose des quatrains anti-Pétain ou anti-Laval, qu'il inscrit d'une graphie anonyme sur de petits bouts de papier voués à être abandonnés sur une table de café, dans la rue, à un guichet de poste... " C'est la seule littérature, je le pensais du moins, qui voyage de bouche à oreille, et se passe très bien de livre ou de journal ". Il s'agissait, en un temps où les imprimeurs étaient terriblement surveillés par l'Occupant, de faire circuler ces " slogans d'avant l'imprimerie ", porteurs d'espoir...

Peut-on espérer d'autres découvertes issues de fonds encore inexplorés ou inconnus ?
Bien sûr ! Pour cette exposition et ce catalogue, tout s'est passé, malgré la richesse de nos fonds, comme si tenter de reconstituer le puzzle de la vie littéraire française sous l'Occupation s'avérait impossible. Quand des ensembles d'archives arrivaient à prendre une signification historiquement pertinente, c'étaient en effet les pièces que l'on soupçonnait manquer qui nous semblaient le plus désirables. Mais on peut penser que de nouveaux fonds arrivant à l'IMEC recèlent quelque archive essentielle, porteuse du ressort caché et insoupçonné de tel ou tel événement, dont on ne connaît encore que la partie émergée. L'espoir (et le désespoir) est plutôt là, me semble-t-il : savoir dégager, de la masse des archives " immergées " et soumises à notre expertise, les documents-clés, ceux qui permettront d'enrichir des analyses purement historiques.

Les chercheurs sont souvent confrontés aux sens cachés de certains documents. Selon vous, peut-on éviter de perdre les informations contextuelles qui, seules, permettent de " lire " l'ensemble des informations contenues dans une lettre, une livraison de revue, un poème ?
Un fonds d'archives fournit assez rarement des informations objectives et fiables : c'est à l'archiviste (rêvons un peu), au chercheur de reconstituer le contexte. Mais une archive ne se laisse pas si facilement enfermer dans une chronologie pure, ou dans une thématique. Peut-être faut-il un peu l'apprivoiser... De son côté, l'historien d'aujourd'hui, qui se doit d'être circonspect, ne peut pas, ne doit pas lire une archive au premier degré : en toutes circonstances, une intention, un message subliminal, une manipulation, si infime soit-elle, peut infléchir et parasiter la signification immédiate du document. Ainsi, pour les publications clandestines, par exemple, il ne faut considérer qu'avec prudence la date ou le lieu d'achevé d'imprimer : ce qui trompait la censure autrefois peut nous induire en erreur aujourd'hui... Dater finement un document, décrypter correctement les allusions, le double-langage, les noms et des événements codés relève alors d'une véritable enquête, qui confronte les différentes versions des faits, tente de (ré)concilier les contradictions et les paradoxes. Et les conclusions auxquelles on peut arriver aujourd'hui seront peut-être battues en brèche demain, ou tout du moins infléchies par d'autres découvertes faites ailleurs. Le réseau souterrain de ce que disent les archives n'en finit pas de parler : les voix qui s'en lèvent, les témoignages, les récits qui s'en dégagent ont encore des choses à nous apprendre... Ce qu'écrivait Aragon, en 1942, dans son poème " Nymphée ", reste valable : " Moi j'écoute ces voix qui montent du désastre ".

L'historienne Arlette Farge a dit en 1989 son Goût de l'archive dans un essai fameux. La rejoignez-vous ?
Oui, bien sûr, mais à l'envers : il me semble qu'Arlette Farge part de sa démarche d'historienne pour faire partager l'émotion qu'elle ressent au décryptage d'archives bien plus " vivantes " qu'elles n'en ont l'air (on connaît ce lieu commun : les archives dorment dans leur poussière et ne sont jamais consultées, mais c'est bien tout le contraire qui arrive, depuis une vingtaine d'années). J'ai donc l'impression de faire le chemin contraire : je cherche, comme un enquêteur, un limier, l'archive qui me frappe, que je soupçonne être importante ; je la sélectionne, la remonte des magasins, lui donne de l'air, essaye de percer son mystère, cherche à la mettre en réseau avec d'autres, tout en désirant la faire exister de manière autonome, selon un protocole à la fois transparent et objectif. Il s'agit, au terme de ce travail d'érudition et de recherche subjectives, d'introduire un document de plus dans l'impressionnante cohorte des documents de références destinés aux chercheurs et aux amateurs. Il me semble que c'est à cela que doit tendre mon rôle d'archiviste et de commissaire d'exposition, à l'IMEC... Par ailleurs, à la différence d'Arlette Farge, mon aire de travail se limite à l'histoire de la littérature, en raison de l'importance que je reconnais au langage et à son usage.

Le catalogue de votre maison d'édition, où paraissent des correspondances et des journaux littéraires soigneusement annotés, dénonce en effet ce plaisir. Votre politique éditoriale a-t-elle été fondée par la nature littéraire des documents ou par le souci de révéler l'histoire littéraire grâce aux " petits faits vrais " qui s'y cachent ?
Justement, m'intéressant à l'histoire de la littérature, j'apprécie toutes les formes d'écritures autobiographiques : aussi bien les impavides notes de blanchisserie que les vibrants plaidoyers pro-domo, sur-rédigés face au miroir... Et les correspondances ou journaux intimes que je publie sont, tout comme la vie même, duplices, inattendus, paradoxaux : pleins d'événements importants de cette histoire littéraire qui alimente, bien plus qu'on ne le pense généralement, la grande Histoire, mais aussi d'anecdotes et de sentiments qui donnent à cette littérature son attrait sympathiquement excitant... C'est aussi une forme de plaisir que d'éditer ces textes-là avec sérieux.

Quel document rêvez-vous de découvrir un jour ?
Tous ceux qui permettent de nuancer les idées toutes faites, les discours dominants, les analyses bien pensantes. Et en particulier, en ce qui concerne les deux grandes guerres mondiales du XXe siècle, sur lesquelles tant d'archives restent à découvrir...

Archives de la littérature sous l'Occupation. À travers le désastre de Claire Paulhan, Olivier Corpet et Robert O. Paxton
Tallandier/IMEC, 448 pages, 45 e

Eric Dussert

   

Revue n° 106
(Septembre 2009).
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