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Frédéric-Yves Jeannet
Interview
Destination Cuernavaca


Frédéric-Yves Jeannet

par Jérôme Goude



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En ajoutant un interlude inédit, Osselets, à Cyclone, vertigineux requiem, Frédéric-Yves Jeannet continue son oeuvre monumentale : une hydre graphique habitée par une exigence de vérité et la grâce du soupçon.

Après la parution en 2006 d'une monographie exhaustive, Frédérice-Yves Jeannet. Rencontre avec Robert Guyon, Argol, dont on tient d'emblée à saluer l'engagement éditorial, fait d'une pierre deux coups en publiant Osselets et en proposant une nouvelle édition de Cyclone (Le Castor Astral, 1997). Papyrophages et " lecteurs intrépides " ne sauraient résister longtemps au désir de ce qui s'apparente à un fol embarquement. De Mexico à Hô-Chi-Minh-Ville, en passant par New York, Vancouver, Wellington, Buenos Aires et d'innombrables autres cités, Frédéric-Yves Jeannet nous invite à un voyage hors du commun, sans amarres. Une éprouvante et non moins irrésistible odyssée littéraire entamée fin des années 70 par la publication dans la NRF d'un fragment de la première version de ce qui s'intitulait déjà " Cyclone ".

Autoportrait cubiste ou, selon l'auteur lui-même, à la façon d'un Francis Bacon, Osselets relance les dés d'une écriture travaillée par la confluence des souvenirs prégnants de Denis Jampen, frère d'âme et d'exil, et de la jeunesse indochinoise de Jules-Félix, grand-père paternel. À travers maints instantanés de lieux parcourus (rues et temples de Bangkok et d'Hô-Chi-Minh), ce livre-tombeau prolonge en quelque sorte le déchiffrage biographique inauguré par Cyclone.
Cyclone : livre-somme, baroque et spéléologique, dont chaque motif, chaque strate, concourent à l'édifice d'une mémoire oblitérée par la mort du père. Quelque part entre La Préparation du roman de Roland Barthes et L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, Frédéric-Yves Jeannet, flanqué de ses doubles réels ou fictifs (tel Jacob Orfeo), bâtit une oeuvre que seule la recherche d'une insaisissable vérité gouverne. Une vérité où affleure cette " voix de fin silence qui nous conduit au seuil de l'expression, de la liberté ".

Osselets est au départ le fruit d'une commande. Comment, vous dont l'écriture requiert du temps, avez-vous composé avec cet impératif ?
Vous avez raison, j'ai toujours besoin d'un délai assez long pour mener un projet à son terme, car il faut que je lui laisse le temps de germer, de fermenter ou de cuire. Je n'ai jamais aimé les débits de fast food, je suis partisan de la slow food, de la cuisine traditionnelle. En 2001 ou 2002, une amie m'avait demandé, pour une collection d'autoportraits qu'elle venait de créer, d'écrire le mien. J'ai longtemps hésité, ne pensais pas y parvenir. Puis je lui ai dit : " d'accord, mais pas avant 2007. " J'ai mis plusieurs années à m'y mettre vraiment, et au bout du compte cette commande n'a pas pu se réaliser sous la forme convenue, mais ce projet initial a continué de proliférer, comme c'est souvent le cas pour mes textes, et j'ai donc dépassé largement le cadre de ce qu'on m'avait demandé et le délai que j'avais moi-même fixé, ce qui n'avait d'ailleurs plus d'importance, le livre ayant pris un autre cours. J'ai cependant choisi de conserver dans le texte cette mention de son origine, comme dans les commandes que l'on fait aux peintres, aux sculpteurs, d'un certain format ou support, pour un lieu défini. Je cherche d'ailleurs toujours à montrer le processus, les aléas & circonstances de l'écriture, à mettre ainsi en abyme le livre en train de se faire, en ses avatars successifs, dans le livre achevé ou plutôt abandonné à la publication. D'où la succession des titres de travail avant que tombe le titre définitif. Le texte publié contient par conséquent ses titres intermédiaires : autoportrait en exil, en mouvement, autoportrait tardif à Brooklyn ou en Nouvelle-Zélande. Montaigne m'accompagne depuis plus de trente ans, souvent ses phrases, comme " nous peignons le passage " ou " nous sommes tous de lopins ", me guident dans cette entreprise si laborieuse d'écrire. Ses Essais, qui sont aussi une forme d'autoportrait, m'ont particulièrement aidé à mener à bien ce livre-ci.

" Dans mon cas, écriture & vie se confondent, et je voudrais qu'elles puissent se fondre aussi dans la vie des autres. "

Votre titre définitif justement sous-tend-il une métaphore textuelle précise ?
Oui, j'ai pris ce jeu populaire d'adresse dont l'origine remonte à l'antiquité gréco-romaine comme métaphore du texte ; jeu dans lequel il s'agit d'effectuer avec cinq osselets un certain nombre d'épreuves qui ont pour but d'amener l'épreuve finale dite " tête de mort ". Un des cinq osselets est rouge, il est nommé " le père ". Toutes les épreuves se jouent avec une seule main. Le joueur lance les osselets sur le sol, ramasse le père, le lance en l'air et, pendant qu'il est en l'air, doit ramasser avec la même main un osselet et rattraper le père avant qu'il ne touche terre, etc. Ce père qu'il faut rattraper avant qu'il ne tombe me concerne, puisque ça définit ma tentative d'écrire pour survivre à la mort de mon père. Mais les osselets, c'est aussi notre squelette vu aux rayons X derrière les lignes du texte que l'on écrit, comme dans les Vanitas et natures mortes de la Renaissance. Héraclite disait déjà que le " Temps est un royaume dont le prince est un enfant qui joue aux osselets ". Je vois dans ce livre un certain infléchissement de mon entreprise, car c'est je crois la première fois que je me permets de considérer l'écriture comme un jeu, fût-il mortel.

Alors que Cyclone, Charité et Recouvrance, relèvent du bloc verbal, Osselets offre une facture plus découpée, relâchée. Qu'est-ce qui a motivé le recours à l'écriture fragmentaire ?
J'ai publié trois livres massifs, sans alinéas, qui m'ont demandé chacun plus d'une décennie de travail, et dont la construction est calquée sur de grandes oeuvres musicales ou des structures fortes (le tour des aiguilles sur le cadran d'une horloge dans Cyclone, le Messie de Haendel dans Charité, le calendrier perpétuel d'une année où se rejoignent bien d'autres années écoulées dans Recouvrance). En marge de ces trois textes, j'en ai écrit d'autres, plus courts, constitués de fragments dont le jeu est plus lâche, et c'est à ce second groupe qu'appartiendrait Osselets. Il m'a semblé que cette forme fragmentaire, celle de notes volantes rassemblées, ou si vous voulez d'une sorte de journal non chronologique, convenait mieux qu'une structure plus rigide à cette recherche tâtonnante sur les traces de deux êtres disparus, Denis Jampen et mon grand-père, à Hô-Chi-Minh & Bangkok où ils ont vécu et où je suis retourné sur leurs traces. Me vient en vous répondant une autre explication possible de cette forme fragmentaire qu'a adoptée Osselets : c'est peut-être parce qu'en 2008 (l'année où ce livre a trouvé sa forme actuelle), j'étais entre plusieurs lieux, la Nouvelle-Zélande que je quittais et le Mexique où je me réinstallais après une escale à Vancouver, qu'il est moins solidement charpenté que les précédents. Il m'était impossible lorsque je l'écrivais de m'imprégner d'un seul lieu.

Vous retracez le parcours de votre grand-père paternel, Jules-Félix, qui vécut à Hô-Chi-Minh-Ville au début du siècle dernier, comme ailleurs vous retraciez celui de vos grands-parents maternels en Algérie. N'y a-t-il pas un lien ténu entre ce " roman familial " colonial et votre trajectoire de " Juif errant " ?
Je crois que les figures grand-paternelles et grand-maternelles, toutes quatre présentes dans mes livres, ont acquis une grande importance, d'abord dans ma vie, puis dans mes livres qui en constituent l'extension, surtout à cause de l'absence prématurée de mon père, son suicide lorsque j'avais 8 ans. À cause de cette béance, je suis allé chercher des éclaircissements du côté de mes grands-parents. Mon grand-père paternel a appartenu, comme d'ailleurs toute ma famille maternelle depuis l'origine de la colonisation algérienne, à la race des exilés, des expatriés. En 1920, il est parti en Indochine travailler pour les Postes & Télécommunications françaises, et a tenu un journal de ce voyage (que j'ai reproduit en partie dans mon livre Charité), mais ce carnet ne décrit que le voyage, l'exploration des ruines d'Angkor, et non son séjour de quatre années à Saigon. J'ai donc cherché à reconstituer dans Osselets les pièces manquantes, certains des lieux qu'il a connus là-bas, où je suis allé près d'un siècle après lui. Comme j'ai cherché sur le versant maternel à reconstituer l'histoire algérienne de ma famille, si importante pour moi - car il s'agit de trouver des racines, de faire le lien entre ma mère vivante, mon père mort et mes fils qu'il n'a pas connus, qui ne l'ont pas connu. Comme vous l'avez bien vu, cette recherche me permet aussi de me situer dans la diaspora de ma famille, de comprendre l'origine de ma crypto-judéité et l'itinéraire d'expatrié qui a été le mien.

Itinéraire qui fut aussi celui de Denis Jampen, auteur injustement oublié qui " aimait les garçons asiatiques ", exilé comptant parmi ceux qui formèrent ce que vous appelez le " groupe diaspora " des années 50...
Denis Jampen est doublement exilé : en exil (au sud-est de l'Asie) de son pays (la Suisse) et du monde littéraire. Il n'a publié de son vivant qu'un seul livre, La Fenêtre aux ombres, chez un éditeur qui a vite fait faillite. Mais il est en voie d'obtenir une certaine réparation posthume, car un petit éditeur s'est engagé à publier prochainement, et en dépit de toute adversité, son premier livre, Héros, écrit lorsqu'il avait 19 ans. Je l'ai connu à cette période où il co-dirigeait avec Mathieu Lindon une petite revue de création lancée dans les années 1970 par les Éditions de Minuit pour servir de bouillon de culture à de jeunes auteurs inédits, aidés en ouverture de chaque numéro par quelques " locomotives " des Editions de Minuit, tels Beckett ou Robbe-Grillet. Nous y avons publié chacun plusieurs textes, comme Guibert ou Savitzkaya, et plus tard dans la revue Écrits d'Asile & d'Ailleurs, que j'avais fondée sous le patronage de Michel Foucault. Il restera ensuite à éditer un troisième roman inédit de Denis Jampen, L'Eau de feu, qui a pour toile de fond le Mexique où il a séjourné en 1979 et où nous nous sommes trouvés comme deux âmes errantes telles que les décrit Lowry dans la bouche de la Señora Gregorio : " Si vous avez jamais besoin d'une ombre, mon ombre est la vôtre. "

" Le Mexique, c'était un peu ma Terre promise, mon Abyssinie, où j'ai laissé repousser les racines que j'avais sectionnées à l'adolescence ".

À côté des personnages réels, semi-réels ou fictifs, un " je ", corps qui écrit face au volcan, s'inscrit et commente, hante votre prose. Le fait que vous le nommiez " le Scribe " est un clin d'oeil à Bartleby de Melville ?
Oui, à Bartleby, mais aussi à Achab, au K. de Kafka, au Consul de Lowry, au " je " de la Recherche et à bien d'autres narrateurs qui ont un lien évident avec leurs auteurs. Un point commun à tous mes textes, c'est qu'ils sont rédigés, pour l'essentiel, à la première personne du singulier et au présent de l'indicatif, comme dans un journal. Ce " je " est essentiellement le " je " écrivant : une instance énonciatrice. C'est cependant un " je " impur, contrairement à celui de Roger Laporte chez qui la biographie c'est la vie seule de l'écriture. Mes textes ne sont qu'en partie l'histoire de leur écriture, son élaboration laborieuse, car ils sont aussi l'écriture (graphein) d'une vie (bio). Mais il s'agit d'une vie qui n'est que partiellement la mienne, car c'est surtout les autres, la marche du monde et la perception du temps, qui m'importent. Je ne possède pas d'autre vie, extérieure à l'écriture, qui pourrait éclairer celle-ci, comme ce serait le cas si j'étais homme politique ou boxeur et décidais de raconter ma vie. Dans mon cas, écriture & vie se confondent, et je voudrais qu'elles puissent se fondre aussi dans la vie des autres.

Vos livres réfléchissent en effet sporadiquement (Osselets, Cyclone) ou obsessionnellement (Recouvrance) les bruits dissonants du dehors, de l'Histoire...
Dans Recouvrance j'ai intégré, sous forme de " bande-annonce " (ou newsreel, comme l'ont fait Dos Passos ou Lowry) tous les titres du journal Le Monde pendant plusieurs mois du début de ce siècle, auxquels j'ai parfois ajouté quelque commentaire mordant. Il fallait que mon enfermement dans ce manuscrit ancien, de 1978, que j'avais décidé de restaurer au fil de ce nouveau livre, puisse s'ouvrir aussi aux soubresauts qui agitaient la planète au moment où j'écrivais : le 11 septembre, la guerre en Irak - mais aussi aux événements plus anodins, car mes textes n'écartent pas ce qui peut sembler impur : les échos de la vie des people, par exemple, qu'il s'agisse de la mort de Lady Di, des aventures de Monica Lewinsky & Bill Clinton dans Charité, du divorce de Tom Cruise et Nicole Kidman dans Recouvrance, des voyages de Carla Bruni dans Osselets...

Échos impurs, " je " impur, mais aussi français impur... Osselets, Cyclone et, entre autres, Recouvrance, exhibent des traces d'espagnol, d'anglais, d'allemand, de latin...
Ma vie d'exilé volontaire m'a conduit à étudier très en profondeur plusieurs langues étrangères, l'anglais & l'espagnol surtout. Les langues occupent depuis quarante ans une place prépondérante dans mon existence quotidienne, avec toute la schizophrénie que cela implique. J'utilise désormais le français un peu comme une langue morte, qui ne s'oralise que de loin en loin. Cette présence & importance des autres langues étaient telles que je ne pouvais pas exclure cela de mon écriture, puisque celle-ci cherche à tout intégrer du monde alentour, qu'il s'agisse des différents arts, des cultures, des sources ou des genres. Il m'importe de penser & d'écrire " en langues ".

Et en genres... Palimpseste démultiplié, descente aux enfers scripturale jalonnée de notes de voyage, lettre ouverte aux absents, livre de l'intranquillité, etc., Cyclone, comme l'essentiel de vos écrits, est une oeuvre polymorphe. Opter pour l'hybride était-ce une façon de signifier son procès au roman ?
J'ai mis plus de vingt ans pour aboutir à cette forme compacte & composite du texte qui cherche en effet une hybridation, un métissage des genres. Je ne voulais pas que le mot " roman " puisse être accolé à son titre - mais j'ai compris ensuite que cette étiquette avait quelque chose de rassurant pour certains, et je ne m'insurge donc plus quand on caractérise ainsi le livre, car chacun est libre, après tout, d'user de la grille de lecture qui lui convient. Je pense néanmoins que le roman est un genre moribond depuis la fin du XIXe siècle et surtout le milieu du XXe. Le Nouveau Roman aura permis de déconstruire tout cela, de faire le tour des conventions romanesques, de les rendre inopérantes. C'est une longue agonie, et le genre se survivra encore un certain temps (j'aime d'ailleurs certains romans tardifs, tels Under the Volcano, Le Rivage des Syrtes, La Modification et Extinction), mais je crois que d'autres genres, hybrides et tout aussi complexes que le roman, quoiqu'ils ne reposent plus sur l'illusion romanesque, ont déjà pris la relève, et correspondent mieux à notre façon de lire.

Douloureuse gestation de vingt ans que stigmatisent la mention récurrente de feuillets, de carnets, tel le " petit carnet noir Talisman de marque Dominion " d'Osselets, ainsi que celle d'une malle noire où décante la matière déposée...
Le travail, au sens obstétrical, du texte, est pour moi particulièrement pénible. Sans doute est-ce lié aux traumas qui ont marqué mon enfance. À l'origine, l'écriture m'a en quelque sorte servi à venir au monde, à renaître, à échapper aux zones de turbulence dont j'étais prisonnier. La littérature, art le plus pauvre, qui ne requiert pas d'autre instrument qu'un crayon, où l'on doit tout créer ex nihilo, ne m'apporte pas la satisfaction immédiate que je trouve dans la peinture, dans sa matérialité. Seuls sont heureux pour moi les moments d'épiphanie qui sont un point de départ, comme les premiers éléments d'une enquête que je dois ensuite mener à bien opiniâtrement, avec un acharnement qui tient de l'épreuve de force. Mes livres naissent ainsi, au forceps. Jamais je n'ai pu écrire un livre linéairement, de bout en bout. Au contraire, c'est souvent dans l'ordre inverse qu'ils s'assemblent. Et si je n'ai généralement pas trop de mal à trouver la fin, j'ai souvent bien des difficultés à arriver au début, à trouver la première page.

Au-delà de l'hommage aux amis défunts (Denis Jampen, Frantz dit Jaz, etc.), vos textes n'ont-ils pas tous pour objet, non plus de " déplacer l'angoisse " du trauma causé par la disparition de votre père en 1967, mais de convoquer sa voix ?
Oui, tous mes textes proviennent de là, même si j'écrivais déjà avant la mort de mon père, avec lui. Et chaque mort me ramène à celle-là. Il m'a fallu reconstruire mon monde, faire revivre mes morts pour édifier leur tombeau, lutter contre l'effacement de leurs traces. Chaque livre a rempli cette fonction, et l'ensemble de ce travail m'a permis d'aboutir à ce résultat inespéré : ils sont revenus ! C'est là le seul vrai miracle qu'ait accompli pour moi l'écriture, et qui justifie sans doute tous mes efforts. Avoir longtemps écrit-vécu sur & avec eux me permet de les fréquenter à nouveau en un dialogue silencieux. Cette magie de leur présence en moi n'aurait pu advenir si j'avais laissé s'accomplir le travail du deuil & de l'oubli.

En juin 1975, Michel Butor accepte de vous rencontrer au buffet de la gare Cornavin à Genève en vue d'un entretien pour une gazette scolaire. De la distance (Ubacs, 1990) recense les moindres lambeaux d'un dialogue qui s'étirera bien au-delà. En quoi la présence de cette " figure thaumaturgique du père absent " a-t-elle été déterminante ?
L'échange avec Michel Butor se poursuit encore aujourd'hui, cela fait trente-cinq ans que nous correspondons, mais seules les onze premières années de cette correspondance apparaissent dans De la distance. Il a été une sorte de Mentor, en ouvrant à l'adolescent que j'étais lorsque je l'ai rencontré d'innombrables fenêtres sur le monde, les arts. J'ai tenté dans ce livre, achevé en 1986, de trouver une forme nouvelle, composite déjà, qui permît de lier & faire jouer entre eux trois genres définis : l'entretien oral, la correspondance et l'essai. Ces genres se sont tressés en une sorte de guirlande qui se déroule au fil d'une longue décennie. C'est un cas de figure qui ne s'est pas reproduit dans mes livres suivants, et constitue à cet égard une sorte d'ars poetica avant la lettre.

Vous fuyez définitivement la France le 18 octobre 1975, gagnez Amsterdam, puis Londres. Vous avez 16 ans. Quelles sont les raisons de cet exil loin de la " Ville des espions " (Chambéry) ?
Je me sentais à l'étroit dans la petite ville de province où j'ai fait mes études secondaires. Elle n'était pas supérieurement idiote, mais représentait malgré tout un carcan. Je manquais aussi de liberté dans ma famille devenue monoparentale, et c'est la liberté avant tout que j'ai cherchée dans l'anonymat des grandes villes. Sauf en France, que j'ai quittée très jeune, j'aurai vécu l'essentiel de ma vie dans de grandes capitales : Londres, Mexico, New York, là où le réseau de la structure urbaine est riche & complexe, où l'on entend toutes les langues, où l'on côtoie toutes les cultures. C'est d'ailleurs encore l'un des fils que j'ai tressés dans Osselets, à travers l'évocation de trois grandes métropoles d'Asie où j'ai séjourné, Bangkok, Hô-Chi-Minh-Ville et Séoul. Dans Charité et Recouvrance je m'étais penché sur Tokyo, Hong-Kong et bien sûr New York. Mais j'ai aussi hérité de mes ancêtres l'attachement à la terre, et j'ai donc cherché à l'intérieur même des grandes villes des zones calmes, des coins de nature, pour écrire, telle l'île Roosevelt à New York, ou ma cabane mexicaine, à moins d'une heure de Mexico.

Qu'est-ce qui explique que votre choix se soit arrêté sur le Mexique, pays où vous vivez désormais ?
Je suis venu à Cuernavaca en 1977 sur les traces de Malcolm Lowry, après avoir découvert à Londres lorsque j'y faisais mes études sa vaste cosmogonie, Under the Volcano et les textes qui tournent autour. J'ai décidé d'y vivre - quoiqu'il m'ait fallu quitter le pays à nouveau en 1996, pendant plus de dix ans, pour New York et la Nouvelle-Zélande, en quête d'une subsistance. Le Mexique a attiré de nombreux étrangers, les Anglo-Saxons comme Kerouac, Lawrence, Graham Greene, mais aussi des Français comme Artaud, Péret, des Allemands, des Russes. C'était un peu ma Terre promise, mon Abyssinie, où j'ai laissé repousser les racines que j'avais sectionnées à l'adolescence, où j'ai eu des enfants pour renouer la chaîne que mon père avait rompue en s'absentant. Un pays d'une richesse et d'une variété infinies, dont la culture est très différente de la culture classique occidentale avec laquelle elle garde toutefois une certaine proximité, car c'est, pour une part, une culture latine, espagnole, mais amplifiée par ses racines précolombiennes.

Vous y avez bâti une maison : la Casa Distante, véritable " oeil du cyclone " où vos livres s'assemblent plus qu'ils ne s'écrivent...
Ce point fixe est capital pour moi, car si je peux bien sûr prendre des notes partout, en mouvement, ce ne sont que des ébauches et j'ai besoin de fixité pour assembler mes livres, mettre au point leur structure souvent complexe, qui requiert une grande table de travail et de longues plages de temps. Il est donc nécessaire pour moi d'avoir un port. Chaque livre, pour aboutir, doit trouver une unité de lieu, cette maison dans Cyclone, New York dans Charité et Recouvrance, Wellington et Cuernavaca de nouveau pour Osselets. J'ai construit autour de moi cette maison à ma mesure, à mon rythme, en y vivant, comme un escargot ou une tortue leur coquille. J'aime ces animaux qui se déplacent lentement, en transportant avec eux leur habitacle. Cette maison où je vis et que j'espère ne plus quitter ressemble par sa construction très lente à l'élaboration de mes livres, qui utilisent d'ailleurs souvent la construction & le chantier comme métaphores. Elle a contenu des versions de tous mes livres depuis Cyclone. On pourrait dire que je ne fais que poursuivre le même livre.

Le manuscrit intitulé Jérusalem que vous évoquez dans Osselets constituerait-il un nouveau maillon de ce Livre gigogne ?
Jérusalem
est le titre du manuscrit auquel je travaille depuis quelques années, et qui sera en effet, si je parviens à l'achever, un chapitre du même livre encore - puisque je n'en écrirai pas d'autre, ne ferai qu'ajouter des pièces ou appentis à la même maison, demeure mentale qui correspond à l'autre, cette maison physique que j'ai construite et où je travaille. On peut agrandir une maison tant qu'il reste du terrain autour. On peut aussi interrompre les travaux, laisser les choses en l'état, ou décider de leur achèvement. En ce sens, mon entreprise peut être arrêtée & conclue à tout instant par une cause extérieure, ma mort par exemple.

Dans Rencontre avec Robert Guyon, vous énoncez ceci que vous êtes un " homme voyagé ", rejetant la figure de l'écrivain voyageur. Quel sens revêt cette distinction ?
J'ai forgé cette expression sur l'anglais " a traveled man ", qui fait référence à une personne ayant acquis un usage du monde, une sagesse. J'aime ce parallèle et le reprends à mon compte, l'importe en français. Je voudrais avoir acquis à ma mort une expérience qui ne soit pas celle d'un touriste, d'un simple voyageur, mais un bagage, si possible léger, qui me permette d'appréhender chaque culture dans sa diversité et sa relativité. Je m'identifie à l'histoire du peuple hébreu, vagabond sur la terre, pourchassé, dispersé par les aléas de l'exil, comme à celle de tous les émigrés. J'appartiens à l'ère de ces " migrations plus énormes que les anciennes invasions " que prédisait Rimbaud.

Frédéric-Yves Jeannet Osselets, 145 pages, 18 e et Cyclone 316 pages, 20 e, éditions Argol

Jérôme Goude

   

Revue n° 113
(Mai 2010).
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