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Joël Vernet
Tribune Révolution
Une aventure de pauvre


Joël Vernet

par Joël Vernet



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toutes celles, tous ceux qui savent que rien n'est jamais irréversible. Car l'histoire n'est la propriété de personne.

Depuis des mois, dès le soleil sur le jardin, je regarde s'écouler le temps. Il y a un carnet sur la table, quelques objets, des jouets d'enfants, un livre aux reins brisés, aux pages essuyées par les pluies, la main du vent qui efface nos rêveries, plaisante sur nos songes diffus. Le ciel est d'un tel éclat que sa lumière touche la terre et c'est sur cette très mince frontière que la main trace des mots dans le jour. Nous sommes sans projet mais cette absence est loin d'être une obsession. Nous ne voulons rien, n'exigeons rien. Est-ce cela l'ambition de l'attente ? Et qui attendre ? Pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas aller au-devant de l'Inconnu qui est peut-être cet oiseau, justement, là-bas, immobile sur la ligne téléphonique, enfouissant son bec sous ses ailes, montrant l'anneau rouge de son cou au soleil éblouissant.

Trois arbres balancent leur lumière dans l'azur, trois arbres de taille différente, trois personnages habitant ma fenêtre, unis comme en famille. Le plus jeune est roux, protégé par les deux grands. Ils l'enserrent entre leurs branches et la lumière qu'ils font défriche les ciels de la ville. Ils semblent sourire à tout, à tous, ces trois arbres-là. Il y a tant d'années qu'ils résident ici, tant d'années qu'on ne les voit même plus. Ils sont libres, très hauts au-dessus de nos têtes. Ils contemplent nos travaux de forçats, nos petites combines, nos innombrables trahisons. Ils ont pitié de nous, j'en suis sûr, en observant l'allure de nos déambulations. Qui prend le temps de s'asseoir, d'attendre, de contempler ? Qui prend le temps d'être dans sa vie, niché dans le feu de sa vie, aux abois, la pensée en fusion dans la forge du cerveau, sensible comme le tympan d'une oreille ? Qui est lui-même, ici, non dans le présent, mais dans cet instant, cette seconde qui nous brûle les yeux ? Personne. Personne n'est plus dans sa vie, dans aucune vie. Oui, tout est à réinventer, tout. Même l'amour, surtout l'amour et la bonté. Ces deux diamants qui se sont éteints au cours des siècles, sur lesquels nous avons jeté les eaux de nos tourments, sur lesquels nous crachons notre fiel. Oui, tout est à faire jaillir de la lumière pour étendre la liberté, la liberté de tous. Nous sommes au matin de l'aventure fabuleuse, avec nos outils de préhistoire, nos goûts de caverne, nos vieux démons. Nous manquent la fraîcheur des sources, le renouveau des fleuves, la fraternité des oiseaux. Nous manque le plus simple que nous avons relégué aux oubliettes. Il est encore temps d'aller aux fontaines, il est encore temps d'ouvrir nos portes, de trancher les secondes comme un fruit puis de les offrir en partage, d'écouter le chant des paroles montant de Babel, d'affirmer la terre comme notre seule patrie.
Nous avons négligé le simple pour l'insignifiant, nous avons choisi l'or qui tache les mains au lieu de l'amour qui est sans prix. Nous avons choisi la haine, la rancoeur, l'amertume et nous ne sommes plus que de maigres feux éteints dans la lande. Oui, je vois des incendies, des désastres partout et quelques pauvres gens qui osent encore, osent encore dire Non mais l'on n'entend même plus leurs voix perdues dans notre nuit commune. Ils viennent de très loin, éparpillés dans l'univers, ils viennent des massacres, des misères, des tortures, ils n'ont pas de nom, l'histoire les a broyés dans la grande meule de l'oubli mais ils croient encore au vent léger des mots, à cette brise de fraîcheur, à ce sursaut des reins, à cette marche pour que le soleil ne soit pas du sang sur les pierres, pour que la malédiction ne devienne une fatalité. Je les vois toutes ces silhouettes, elles viennent parfois dans ma maison, déposent la tristesse de leurs fusils dans l'âtre et je leur offre l'eau et le pain comme aux plus mauvaises heures de l'histoire quand il fallait glisser son nom dans l'ombre, cacher l'espérance dans les chambres clandestines, mordre aux ténèbres des forêts. Quand il fallait choisir l'éclair, la foudre plutôt que le séjour provisoire des mensonges, l'hilarité des bourreaux, la lâcheté des serpents. Oui, n'abandonnons pas nos sources. Ne laissons pas dévorer nos soleils.
par Joël Vernet*

* Prosateur
Dernier livre publié : Lâcher prise (Lettres Vives)

Joël Vernet

   

Revue n° 054
(Juin 2004).

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