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Domaine étranger La montagne et la mort

juillet 2004 | Le Matricule des Anges n°55 | par Benoît Broyart

Porte-voix des humbles, Miguel Torga travaille au plus près des corps pour faire remonter à la surface ce qu’il y a d’archaïque en l’homme. Publication de son œuvre maîtresse.

Contes et nouveaux contes de la Montagne

Contes et nouveaux contes de la montagne

Les nouvelles de Torga ont des allures de noyaux. Si l’être humain est bien ce drôle de fruit, très secret, qu’on peut ouvrir en deux à condition d’appuyer suffisamment fort sur ses chairs, l’écrivain portugais (1907-1995) est un grand maître dans l’art d’atteindre les centres, de toucher le cœur des êtres, ce petit paquet de vie et de peine dur et serré. Quelques mots suffisent en effet à Torga pour exposer la scène, ouvrir une brèche presque invisible dans ce qui se révélera rapidement être l’intimité profonde des personnages : « Ronda était l’homme le plus pauvre de Vilela. Mais il eut une telle joie lorsque son fils, Júlio, réussit son premier examen qu’il jura sur son salut de lui faire un cadeau pour Noël. » La manière de Miguel Torga est ainsi, simple et efficace, on pourrait dire lapidaire, pour reprendre le titre d’un autre recueil de nouvelles du Portugais.
On a souvent employé une citation de l’auteur afin de qualifier son œuvre : « L’universel, c’est le local moins les murs. » Cette courte formule résume bien le projet d’écriture de Torga, livre son sens profond. Il faut évoquer le proche, le connu pour parvenir à parler au plus grand nombre, atteindre la part commune. L’émotion qui bouleverse le lecteur vient de là, de la proximité soudain rendue possible avec ces femmes et ces hommes de la montagne qu’on aurait pu penser étrangers, de la sympathie inévitable qui affleure lorsqu’on apprend leurs détresses.
Les textes qui paraissent aujourd’hui dans la jeune collection de livres de poche de Corti (« Les Massicotés ») s’habillent du strict nécessaire narratif. Aucun élément superflu ne vient en effet contrer leur dépouillement radical. Et ce désir de nudité se ressent jusque dans les titres des contes, le plus souvent réduits à l’essentiel : Un fils, Le Vœu, La Fête… On se frottera donc simplement au quotidien en évoquant l’un des nombreux événements qui rythment la vie des paysans.
Miguel Torga est à son aise dans l’espace du conte. Mais le texte qu’il travaille ne laisse aucune place au surnaturel. C’est un conte de la terre, une peinture très juste et crue de la réalité. Il est question, par exemple, de la pauvreté, de la maladie, des douleurs de l’enfantement. Le métier de médecin que l’écrivain exerça toute sa vie n’est sans doute pas étranger à son évocation de la souffrance des êtres dont il décrit l’existence.
L’univers de Torga se resserre toujours au centre des montagnes du nord du Portugal. La vie des paysans y est rude, usante, sans issue ; finalement, elle est pleine et déborde de l’immobilité des pierres, de l’élément naturel : « En pleine montagne, n’en pouvant plus de cette souffrance, il reprit la conversation. Et Luciano, comme la veille, au milieu de la glissante incompréhension des pierres, lança la graine obstinée de l’insinuation ».
Les personnages du Portugais ne bavardent pas. C’est que chacun porte en lui une parole paysanne qui coûte, économise les mots, et se révèle à l’image du cadre dans lequel il évolue : « Dans les petits villages, les bonnes et les mauvaises nouvelles passent par les fentes des murs. » ; « Aussi tranquille que soit un village, il s’y produit toujours quelque incident. » Il y a, assurément, une dimension tragique dans ces Contes et nouveaux contes de la montagne. Et la singularité de l’univers de Torga tient en partie à ce que la tragédie se développe et vit à l’intérieur du paysage lui-même. On serait tenté d’évoquer le surgissement d’un tragique minéral. Comme si les roches se devaient d’écraser les corps, s’employaient à tanner les peaux. « Il souffle dans ces montagnes un vent de désolation et de misère qui ne permet même pas aux bruyères de fleurir et aux troupeaux de paître. »
Après la lecture d’une dizaine de contes, on comprend que le suivant finira mal. C’est presque toujours le cas. La mort n’est jamais très loin. Adultères, croyances, règlements de comptes, simplicité des désastres humains abordés, violences muettes, Torga travaille au plus près des corps pour faire remonter à la surface ce qu’il y a d’archaïque en l’homme ; désir, violence, croyances, aspiration à l’absolu, résignation, etc.
Le premier volume des contes est paru au Portugal en 1941. Il a été aussitôt saisi et interdit. Le texte sera publié au Brésil et ne reviendra dans sa terre natale qu’en 1969. C’est que les nouvelles de Torga cherchent à atteindre une vérité sans emprunter de détour. Aucune hésitation ni limite lorsqu’il s’agit de traduire la vie de l’homme qui souffre. La portée de tels textes reste aussi forte aujourd’hui.
Ces Contes et nouveaux contes de la montagne, « frères jumeaux » ainsi que l’auteur les désigne lui-même, sont des classiques au Portugal depuis des années. Espérons que leur parution en poche leur permettra de trouver aujourd’hui un très grand nombre de lecteurs en France.

Contes et nouveaux contes de la montagne
Miguel Torga
Traduit du portugais par Claire Cayron
José Corti, 384 pages, 12

La montagne et la mort Par Benoît Broyart
Le Matricule des Anges n°55 , juillet 2004.
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