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Poésie L’ébahi de la sarre

janvier 2016 | Le Matricule des Anges n°169 | par Emmanuel Laugier

Issu d’une famille de mineurs, ouvrier lui-même, marginal, Johannes Kühn écrit une poésie profondément naïve, mais qui ne manque pas d’une justesse, à la fois noble et rêche.

A qui appartient ce long cortège de nuages blancs ?

L’impression première que donne la poésie de Kühn (né en 1934) est d’abord celle d’une niaiserie assumée, un peu bavarde, trop chaste, manquant souvent d’audace. Quelque chose, pourtant, nous retient d’affirmer jusqu’au bout un tel jugement. Quelque chose s’échappe, ne laisse pas de suspendre la pure affection naïve, moteur pourtant profond des poèmes de Kühn. Parce qu’il devance presque son lecteur, en précisant ci et là son art poétique, en éclairant la fabrique artisanale qu’il entend derrière le crayonnage de la vie ordinaire, dont la sienne, la destruction des paysages, la venue du printemps, Kühn dénonce autant sa suffisance que son « inhabileté fatale ». Dans « Coupe de framboises », par exemple, ne se dit-il pas « visiteur / je ne me suis pas du tout exhibé niaisement  », devinant ce que nous avions trop vite en tête. Qui joue le malin ne le fait pas seulement, pourrait être la devise éthique de ce poète du simple… Si bien que l’art de Kühn, tardivement reconnu en Allemagne, semble avoir « la totale pénétration d’une absence d’intention et du dessein le plus précis ». Cette phrase, qu’écrit W. Benjamin de Walser, irait comme un gant à Kühn, qui est ici une sorte de petit frère walsérien. Sans doute n’a-t-il pas assez distingué ses intuitions savantes de celles de son savoir-faire, pour penser la littérature avec le raffinement ironique que fut celui de Walser, mais la poésie de Kühn n’en demeure pas moins tout à fait déconcertante à bien des égards, pas seulement par sa dimension bucolique un peu désuète, souvent obvie, décalée, en porte à faux, mais surtout par le mélange entre langue populaire, préciosités tonales et prosaïsme de descriptions.
Le poème « Le travailleur » concentre, par exemple, ces différents niveaux : « Dix mille pelletées / qu’il avait déjà dans les mains et il pelletait / le sable, pelletait à en savoir les muscles qui flanchent, / le front hébété, roulement imposé, avec une pelle : / la remplir, la retourner sur la tranchée creusée, / des tuyaux à gaz / comme s’ils avaient foui le sol, / serpents venimeux morts, / à longueur de semaine  ». Ailleurs, la violence sourde se mêle à de petites saynètes, ainsi dans « Les favoris », « Toi, dit-il, tu es mon favori, / quand tu fermes ta gueule. Depuis lors, / si c’est ça son critère, je suis son plus grand favori  » ; « La femme abandonnée » est cernée de « tronches ricanantes  », dans « La détention », « le jour, il aimerait le couper en tranches, / le brûler, tout enflammé de rage  ». Mais elle ne retourne de rien, reste à son endroit, comme John Clare, au grand siècle, dormait dans les fossés, Kühn se conseille de rester « ici à côté des souris qui courent / au bord des taillis tranquilles / près des framboises perlées sur le buisson, / au lieu de méditer / et d’errer en quête / de colliers de bijoux  ».
Les femmes, comme chez Walser, restent le sujet de ses rêveries, jusqu’à des désastres parfois comiques : « Une vieille femme que j’ai rencontrée / m’a expliqué, / la bouche édentée, / que j’avais dansé avec elle  ». Inaccessibles, innocentes, à la jeunesse éclatante, son « Bout de crayon » cherche à les atteindre modestement : « Petit à force d’écrire, mon crayon / est réduit à un bout. / Tous les deux on a conçu avec soin / bien des lettres d’amour  ». L’image idéale, comme il titre un poème, serait celle d’un foulard tissé « pour faire signe à une fille / qui va s’arrêter, / sourire, / murmurer  ». Comment ne pas penser ici aux petites danseuses que Walser voyaient dans ses proses tourner avant de tomber de fatigue, et reconnaître que Johannes Kühn fait de son égarement ses poèmes, et du concept « d’imbécillité un rayonnement de beauté et de bonté, quelque chose d’indiciblement fin » (Lettre de R. Walser, datée du 18 mars 1926, à Max Rychner).
Emmanuel Laugier

À qui appartient ce long cortège de nuages blancs ?
De Johannes Kühn
Traduit de l’allemand et préfacé par Joël Vincent, postface de Edoardo Costadura, Cheyne éditeur, « D’une voix l’autre », 192 pages, 25

L’ébahi de la sarre Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°169 , janvier 2016.
LMDA papier n°169
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