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Zoom Résonances primitives

juillet 2016 | Le Matricule des Anges n°175 | par Sophie Deltin

Menée dans l’écoute minutieuse d’âme à âme, la correspondance sensible et lumineuse entre Cécile Wajsbrot et Hélène Cixous. Un festin d’intelligence.

Au point de départ de cet échange épistolaire si bienfaisant par sa délicatesse, sa manière de piété filiale, sans doute y a-t-il une affinité d’âme – une Seelenverwandschaft – entre deux écrivaines habitées par un sentiment d’exil/exclusion commun, un même désir de l’autre et un même goût de la mémoire, chacune ayant creusé au cœur de sa réflexion sur la langue une hospitalité foncière à ce qui la hante, la déplace, l’écarte, la sépare, la désoriente d’elle-même – hors de tout enracinement, de tout enfermement. Cécile Wajsbrot, née en France en 1954 de parents polonais, romancière et traductrice vivant à Paris et Berlin, a appris le français sa langue maternelle comme « une langue d’école », en doublure du yiddish, langue fantôme à jamais lancinante et inaccessible dont seul l’allemand appris au lycée parviendra à lui faire approcher l’aura de mystère et d’affectivité. Dans cette conversation étalée selon un protocole souple, de 2012 à 2014, ce sera elle l’initiatrice, qui invite Hélène Cixous à poursuivre l’exploration de son archéologie familiale, cette fois la part de l’héritage juif allemand déjà évoqué dans ses écrits précédents, Osnabrück (1999) et Benjamin à Montaigne (2001). On le sait, la biographie d’Hélène Cixous, née en 1937 à Oran en Algérie, s’est toujours écrite dans le jeu, la joie et l’hybridation des sons, des mots, des langues, des villes – toute son œuvre se tisse à ces points d’échanges et de passages comme à autant de points d’origines multiples. En premier lieu, Oran donc, la ville paternelle, le paradis de l’enfance, de l’éveil au trésor des langues, même si Oran sonne également comme la ville de l’exclusion avec la déchéance de nationalité du père, juif.
Dans ces pages, il s’agit cette fois de remonter jusqu’à la ville d’enfance de sa mère : Osnabrück, convoquée tous les jours dans la langue allemande d’Eve Klein, née Jonas, d’Eri, la tante, et d’Omi la grand-mère – enfuie la dernière en 1938 et réfugiée sur les bancs d’Oran. Car Osnabrück fut aussi la ville de l’extermination de la communauté juive, où une partie de la famille Jonas a été raflée, déportée, les uns à Auschwitz, les autres à Theresienstadt. « Dès que je dis«  Allemagne », Algérie se lève et la suit comme son ombre » écrit Hélène Cixous pour parler de ces deux « nourrices » à la fois si différentes et si associées qu’elles s’entremêlent jusque dans les langues, s’infiltrent l’une dans l’autre. Car l’allemand entendu, Hélène le fait passer dans le français, en contrebande. Dans cette « enfance à doublelangue » en Algérie, c’est bien une forme de clandestinité que l’écolière doit assumer. Et d’évoquer ses « copies métèques » en classe de 4ème quand son allemand parlé maternel se heurte aux normes de la douane scolaire. Exaltation jouissive de déborder, d’enfreindre, de se situer au-delà des barrages, des frontières – comme une préfiguration du mouvement et de la « mission » essentiellement politique dont vit son acte d’écriture : « La littérature : elle longe les murs à l’infini, pour tenter d’atteindre la fente par où se glisser de l’autre côté. » Et : « La langue a toujours signifié : liberté. Saute-frontière. Hors-la-loi : ce qui ne peut avoir lieu qu’à condition qu’il y ait de la loi depuis la stabilité de laquelle s’élancer pour faire des sauts périlleux. » S’il y a bien eu un voyage réel, physique, chez sa tante à Cologne à l’âge de 14 ans, son expérience fondamentale de l’Allemagne demeure tout intérieure, quasi mythique, nourrie du récit familial et étayée au fil du temps par des expressions, des mots familiers qu’elle archive avec précaution, et bien sûr, par des lectures (Wilhelm Busch d’abord puis Goethe, Kafka, Kleist, Bachmann).
« La blessure d’une langue coupée ».

Dans ce poignant entretien au timbre doux et tragique, si alerte à ressusciter le lointain au plus vif du présent, à fondre la réalité et le fantasme, la voix généreuse et discrète de Cécile Wajsbrot guide, relance le dialogue et la pensée, à même la langue, les douleurs ou le suspens des silences. Longtemps Hélène Cixous qui n’était allée à Osnabrück que par l’intercession de la mémoire de sa mère, a rêvé de s’y rendre avec elle mais celle-ci « ne parvint jamais à partager ce vouloir ». Alors comment franchir ce pas à mesure que, assistant à l’éclipse progressive de « sa source » – Eve disparaîtra à l’âge de 103 ans en 2013 –, la fille « terrorisée » anticipe « la blessure sourde d’une langue coupée » ? C’est l’amitié qui l’y aidera : « Cécile m’a halée, conduite, rendue, à la fois à ma ville et mon histoire prénatales. (…) comme si au moment voulu, Cécile m’avait sauvée ma mère en moi. (…) Cécile (…) le prénom de ma chance allemande.  »1
Du reste, tout est amitié dans ce livre vibrant de gratitude : pour toutes ces « alliances spirituelles » – langues, êtres, œuvres – auxquelles nous appartenons et dans la compagnie visible ou invisible desquelles il est possible de se remettre continûment au monde.
Sophie Deltin
1 Un texte naîtra de ce voyage : Gare
d’Osnabrück à Jérusalem
(Galilée, 2016)

Une autobiographie allemande
CÉcile Wajsbrot et Hélène Cixous
Christian Bourgois, 112 pages, 12

Résonances primitives Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°175 , juillet 2016.