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Poésie Le ring de Fourcade

mai 2019 | Le Matricule des Anges n°203 | par Emmanuel Laugier

La première étude d’ensemble de l’œuvre de Dominique Fourcade permet de mesurer, sur plus de quarante ans, la confrontation permanente et puissante du poème au réel. Le poème comme organe et accélérateur de particules.

L' Œuvre poétique de Dominique Fourcade : un lyrisme lessivé à mort du réel

Dominique Fourcade, né en 1938, est sans aucun doute, après la grande génération qui eût à s’affirmer après Ponge, Artaud, Michaux (soit Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, André du Bouchet et Jacques Dupin), l’un des plus importants poètes de cet « après »-là, avec notamment Jean-Jacques Viton. Un lyrisme lessivé à mort du réel, l’essai de Laurent Fourcaut, est la première monographie qui lui est dédiée, comme cette année fut aussi celle du premier colloque international consacré à son œuvre. Or c’est à la radicalité, aux déplacements et à la liberté d’invention de l’œuvre de Fourcade qu’il faut en venir pour constater combien elle percute son lecteur, le laisse stupéfait et parfois pantois, mais toujours rempli de la joie drue que quelque chose, en elle, touche à « la polyphonie désarticulée du réel ».
Ce « lyrisme lessivé à mort » est le fruit de l’attention portée par Fourcade à tout ce qui dans le langage (de ses charnières énonciatives les plus diverses au plus petit mot, aux syllabes ou aux lettres) fait écran au réel et permet son surgissement. C’est la grande thèse du livre de Laurent Fourcaut que d’insister sur ce point et de sortir la pratique de l’auteur de Son blanc du un (1986) d’une logique purement autotélique. Car sa passion est celle du « tout arrive ». Qu’est-ce qui « arrive », justement, au mot perdu dans la masse du langage lorsqu’il est comme accidenté dans son intégrité même par une force extérieure ? C’est toute l’aventure de l’œuvre de Fourcade que d’y faire face, et de permettre qu’entre les mots et le monde quelque chose soit désécrit, sorti de sa figuration, et qu’aux confins d’une « relation d’homologie » avec le réel, surgisse ce « réel qui nous inonde d’autorisations  » (Le Ciel pas d’angle).

Chant ouvert Toute une histoire des formes et des conduites de la poésie travaille de façon essentielle le cœur de la littérature. L’œuvre de Dominique Fourcade en est l’une d’entre elles, et l’une des plus rares. À la côtoyer, on s’aperçoit combien le brassage qu’elle fait librement de l’ensemble des arts modernes (d’un motif rapté à l’improvisation jazzy, de ses références à la peinture, au cinéma, à l’installation, etc.) élargit le champ de sa propre écriture et la conception du livre lui-même. Cette perméabilité active, qui fait de l’écriture une éponge-modèle, ou un signe-éponge, redéfinit sans cesse sa densité, au point d’en faire, ainsi que le dit le poète Charles Olson, un « projective verse », un vers projeté où projet, projectivité, prospectivité et projectilité s’y mêlent, animés d’une dynamique propre. Chaque livre dit la sienne, l’invente, sans jamais la supposer, en articule en somme l’inarticulable force : ainsi dans les laisses datées de Son blanc du un (1986) est-il écrit « le trait le plus concret que je puis en donner cette positivité de l’absence de commencement à l’écriture du un qu’est le poème qui s’écrit cette monade inétendue qu’est l’écriture qu’elle ne commence pas qu’elle soit sans fin est le concret à dire  ».
Mais c’est encore trop peu dire de la logique d’écriture fourcadienne que de la définir ainsi, tant elle ne cessera, à partir Du ciel pas d’angle (1983), d’épouser le mouvement de ce qui ne se dompte pas, ne se symbolise pas, soit de chercher à voisiner avec cette part réfractaire, extérieure à son propre dehors, qu’est le réel. Ce « quelque chose d’insondable », cette « lamelle » (Lacan) insistante, qu’un « je ne sais quoi », aussi insubstituable qu’indestructible, colle à notre bouche, Dominique Fourcade en a fait son cheval de bataille et avec lui le ring où son écriture, livre à livre, parie et risque son existence.

Depuis cet infans sans langage, il ne cesse de réinventer magistralement l’organe d’une voix pour le poème.

Chant zénithal On l’oublie, mais l’Histoire traverse la poésie, elle la marque souvent à blanc : la guerre d’Algérie a été pour une génération à laquelle Fourcade appartient, cette sale guerre qui lui rappela aussi la Seconde (Guerre mondiale) et les actes de résistances que certains incarnèrent, dont ceux de René Char. Toute la visée éthique à laquelle la poésie se voue vient, chez Fourcade, de ce modèle-là. Il en saisit le magnétisme poétique après avoir lu, notamment, Feuillets d’Hypnos, le grand livre du poète-résistant, livre écrit dans la concaténation d’un réel qui le tint en joue en visant son plus âpre « métier de pointe ». C’est tout le ciel de la poésie d’alors qui va pour lui se précipiter. La pugnacité patiente de son écriture tient sans doute à ce premier saisissement (en 1958, il est à peine âgé de 18 ans lorsqu’il rencontre Char). Ses trois premiers livres (Épreuves du pouvoir [1961], Lessive du loup [1966] et Une vie d’homme [1969]), comme le rappelle Laurent Fourcaut, signalent leur filiation patente par l’« allure aphoristique, [la] densité lapidaire et hiératique, [les] motifs du végétal et du minéral, [l’]interrogation sur la place et le destin de l’homme, [la] thématisation de la parole poétique ». Char sera dès lors une basse continue toujours intensément rappelée entre les lignes de ses livres, non seulement par la direction du Cahier de l’Herne René Char (1971), mais surtout par toutes les phrases, vers et mots qui, du Ciel par d’angle (1983), son premier livre d’arrachement, à Citizen Do (2008), l’évoquent : « la beauté de son smash  » l’ayant laissé « pantois  », le « reportage de la honte et du désastre  » des Feuillets d’Hypnos auront permis, écrit-il, à la poésie de se concevoir à nouveau en « un bleu cobalt dans la nuit  » talismanique de bien d’autres désastres. Si bien que Fourcade, en 2007, dans Chansons pour Saskia, écrit encore, « faculté sidérante de renommer  », (L. F.), « mon aîné est ce jumeau/qui dort en moi dans un angle de douleur et/de maestria/en réclamant de s’arracher dans le terminal/de mythiques abeilles/poésie est identification et séparation et dis-/location systémiques  ».

Chant désaxé « Une absence totale, une absence farouche de complaisance vis-à-vis de quelque conformité que ce soit, d’où résulte une crudité inouïe dans l’impersonnel », telle est l’audace que Laurent Fourcaut note. Ces mots, tournés vers Rose-Déclic (1984), pourraient néanmoins être attribués à n’importe quel d’entre eux, « l’incomparabilité de tout (…) au sein du réel  » étant, là encore, le « monopole de la production  » de sa propre visibilité et de celle que le livre cherche à transcrire dans ses phrases. Cette lente remontée forme donc des nouages spécifiques dans chacun de ses livres, autant dans l’extraordinaire déconstruction opérée dans Xbo ([1988] dont la disparition soudaine d’un ami est l’origine « Tmc/Fst hrt//Ymbol (…)/il m’a fallu réinventer chaque étape de cette écriture/en me défaisant  »), que dans iL (1994), dont les réflexions sur les plis entaillent (hantaillent ?) le livre de part en part, mêlant le pli leibnizien à ceux de la peinture d’Hantaï.

Contre-chant Avec précision et clarté, toujours en réajustant les avancées et déplacements, impasses et questions que l’œuvre de Fourcade se pose, Laurent Fourcaut nous fait entrer dans la fabrique matériologique d’une œuvre. Le Sujet monotype (1997), qui puise sa méthode dans la pratique de Degas, véritable colonne vertébrale de sa poétique, s’applique à suivre « dans une hallucination de coudes  » l’induplicable du réel, jusqu’à ce « site à geais/orgiaque/et dans ce déshabillé de paraffine/je ne sais plus comment je m’appelle  ». C’est que Dominique Fourcade écrit depuis la possibilité de ne plus pouvoir ouvrir la bouche, et de celle de ne pas pouvoir ajouter un mot (Est-ce que j’peux placer un mot, 2001). Mais depuis cet infans sans langage, il ne cesse de réinventer magistralement l’organe d’une voix pour le poème. Sa trilogie, Sans lasso et sans flash, En laisse et éponges modèles (tous trois parus en 2005), en fut l’une des grandes inflexions contemporaines, une « contre-nuit  » à la vitesse atomique.

Emmanuel Laugier

L’Œuvre poétique de Dominique Fourcade : un lyrisme lessivé à mort du réel,
de Laurent Fourcaut
Classiques Garnier, 311 pages, 34

Le ring de Fourcade Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°203 , mai 2019.
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