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Domaine français La nuit de l’exil

février 2020 | Le Matricule des Anges n°210 | par Eric Bonnargent

Avec ce premier roman, Alain Giorgetti donne corps au grand drame d’aujourd’hui : celui des migrants.

Je me demande ce qui est en train d’arriver à l’humanité. » Placée en exergue, cette phrase est signée Ozan Köse, le photographe qui a découvert sur une plage turque le corps d’Aylan, ce petit Syrien âgé de 3 ans, mort noyé suite au naufrage du navire qui devait l’amener, lui et sa famille, en Grèce. C’est dans la même position, sur le ventre, face à la mer, que nous trouvons Adèm dans les premières pages du roman ; des pages dont la poésie rend plus poignante encore la situation : « Ma colonne vertébrale est un morceau de marbre. J’ai cette horrible impression d’être cloué au sol, de n’être plus qu’un simple bout de chair, un bloc de viande au frigo. Je ne sens plus les parties de mon corps. Ni l’étendue exacte de ma peau, ni la tension de mes muscles, la position exacte de mes os, rien. (…) Tout autour de moi se conjugue et se multiplie par la nuit. Par la structure et la couleur de la nuit, en pleine mer. Liquides, humides, froides. Les choses bougent à peine, remuent mollement comme des laminaires, se font et défont comme des bancs de sable, se décomposent en silence sur des hauts-fonds. Le monde entier a la couleur de cette nuit. Une nuit sans prise et sans texture. » On l’a compris : Adèm n’est pas Aylan. Adèm est un adolescent, il est en vie, peut-être pas pour longtemps : il attend les sauveteurs. Le lecteur peut-être plus encore que lui. Où se situe l’action ? D’où vient Adèm ? Ce n’est jamais indiqué et aucun indice ne peut nous le faire deviner. Ceux avec qui il a vécu, ceux dont il a croisé la route portent des prénoms de toutes origines : l’oncle Virgile, John, Cheng, Amir… La seule chose que l’on sait, c’est qu’il n’y avait qu’un petit bras de mer à traverser, un petit bras de mer qui s’est révélé bien trop vaste. Comme le premier homme dont il porte le nom, Adèm n’est ni d’ici ni d’ailleurs. Il est une sorte d’universel singularisé : l’incarnation d’une tragédie qui se déroule dans l’indifférence et le mépris des autorités politiques.
Étendu sur la grève, Adèm s’inquiète pour Sara, sa sœur, avec laquelle il a réalisé son périple et il se souvient. Comme la mer qui vient caresser son visage, les souvenirs arrivent par vagues, de manière désordonnée. Il y a l’époque heureuse auprès d’un père et d’une mère aimante, il y a les jeux avec Sara, le rêve de devenir menuisier. Il y a les bouleversements politiques, la mort du grand libérateur, les manifestations dans la capitale, les arrestations et les exécutions sommaires, il y a, à l’aube, l’arrestation du père, il y a quelques années plus tard la disparition de la mère, il y a les nouvelles contradictoires apportées par d’étranges messagers, il y a la présence protectrice de M. Dumez, l’instituteur, il y a la fuite, la marche, les camions puis les camps de réfugiés où la bassesse des uns côtoie la grandeur d’âme des autres. Il y a alors l’attente, la survie et la corruption, le rêve de lendemains meilleurs. Il y a enfin les zodiacs, l’embarquement de nuit dans la panique générale, les cris, la brutalité des passeurs, puis la traversée avec « l’infini au-dessus et l’infini au-dessous », les corps entassés les uns sur les autres, l’espoir et la terreur et il y a le naufrage.
Avec son écriture ciselée, sa variété stylistique, La Nuit nous serons semblables à nous-mêmes est un premier roman aussi réussi que nécessaire ; nécessaire parce que s’il est vrai qu’une photo suscite plus facilement l’émotion qu’un roman, cela ne dure bien souvent que le temps d’un regard. Avec ce roman, jamais didactique, Alain Giorgetti donne chair à des individus embarqués dans un tourbillon de violence, à des individus qui, à quelques milles de nos côtes, abandonnent tout, non pas avec l’espoir de débarquer au paradis – ils savent tous grâce à internet que la vie qui les attend sera difficile, qu’ils susciteront le rejet – mais avec l’espoir de tout simplement continuer à vivre.

Éric Bonnargent

La Nuit nous serons semblables à nous-mêmes,
Alain Giorgetti
Alma, 270 pages, 17

La nuit de l’exil Par Eric Bonnargent
Le Matricule des Anges n°210 , février 2020.
LMDA papier n°210 - 6.50 €
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