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Domaine français L’amour selon Gil

septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256 | par Anne Kiesel

Le deuxième livre de Shane Haddad raconte l’errance estivale d’un trio de jeunes gens. Intime et arrimé à son époque.

Quelle maîtrise, quelle fraîcheur, dans ce roman d’une génération, les filles et les garçons qui ont 25 ans aujourd’hui et voient le monde partir en lambeaux. Shane Haddad – qui a à peine deux ou trois ans de plus – a publié son premier livre il y a trois ans. Toni tout court racontait la journée de Toni, 20 ans. Son jour d’anniversaire, où, surtout, elle se préparait à assister à un match de foot. 
Dans celui qui sort maintenant, la fille s’appelle Gil. Évacuons tout de suite cette histoire des prénoms masculins que Shane Haddad donne à ses personnages : c’est quelque chose qu’elle porte depuis sa naissance, puisque le sien, Shane, est largement plus masculin que féminin. Si cette étrangeté familiale a pu l’aider à composer ces portraits de jeunes femmes, aussi décidées et déconcertantes, on ne peut que féliciter ses parents. 
Gil, donc. Et ce titre en forme d’ordre : Aimez Gil. Aimez-moi : tout le livre est écrit à la première personne. Il commence, déchirant, face à un trou. Dans un cimetière, le cercueil de Mathias va y être descendu. Gil et Mathieu sont là, dévorés de chagrin, dévorés de fureur. C’est Gil qui parle : « Que veux-tu que je te dise ? Que veux-tu que je te dise ? J’ai rien à dire. J’ai rien à dire. J’ai rien. Rien. Rien. Je lève les yeux pour regarder Mathieu. Et toi t’as quelque chose. Quelque chose ? Non ? Alors. Alors me parle pas comme ça. Me parle pas comme ça. » En voilà, un début de roman ! Elle n’a tellement rien à dire, Gil, que ça fera 370 pages, et nous donnera des personnages inoubliables.
On sait que Mathias meurt. On peut revenir au début. Gil et Mathieu sont dans une boîte, un endroit halluciné d’alcool et autres substances – on titube avec eux. L’écriture est moite, les corps échauffés dansent et vacillent, la musique est si forte, on ne s’entend pas hurler. Ils se perdent de vue. Gil rencontre Mathias. Le duo d’amoureux, à leur façon, en toute liberté, va devenir un trio. Les références aux deux J, Jules et Jim, sont assumées, mais nous sommes soixante ans plus tard et le regard de Shane Haddad est totalement arrimé à son époque. 
Son écriture, directe, imagée, percutante, orale, touche à tous les coups. « Je finis mon verre, tout ce qu’il y a dedans est parti dans ma bouche, mes joues sont gonflées de piquette, j’avale comme si j’avalais des épines. » Elle veut bouger, partir en vacances dans la vieille Clio pourrie. Mais les deux M, Mathieu et Mathias, sont bien là. « Vous n’avez pas envie, vous n’avez pas envie d’en voir plus, vous n’avez pas l’impression que c’est le moment, que c’est maintenant qu’on devrait partir, qu’on devrait aller voir comment c’est ailleurs, parce que vous croyez vraiment qu’on va pouvoir voyager dans quinze ans, quand il fera trop chaud, qu’on aura des rations d’électricité, quand les îles et les côtes seront friables et submersibles, vous pensez vraiment qu’on pourra aller voir le cœur du pays, l’histoire du pays dans nos vieux jours ». 
La complexité des sentiments, la difficulté de vivre, d’avoir 25 ans, de faire ou ne pas faire des projets, de ressentir une émotion et son contraire en même temps, toute cette toile d’araignée qui fait l’humain au moment présent, Shane Haddad les fait ressentir dans ces phrases qui semblent anodines et qui disent tout. « Je ne devrais pas fumer mais je roule une cigarette et je jette les feuilles et les filtres sur la table dans un mouvement de dédain, d’un coup je les déteste, les clopes et les deux M (…) et Mathieu sort un feu de sa poche et me dis tiens, je ne dis pas merci, j’allume ma cigarette et je fume ma cigarette, cette merde de cigarette. » Fumer comme on voudrait mourir. Mais pas tout de suite.
Ils partent, dans la Clio pourrie. Instants heureux. « Je mange des cacahuètes, mes doigts sont gras, tout ce que je touche je le marque. Nos cheveux valsent, parfois les miens s’emmêlent à ceux de Mathias. C’est beau par ici je dis. Mathieu passe la tête entre nous deux, oui c’est beau à en crever. » C’est intense et juste. Tout le livre est une quête, une question sans réponse, un besoin d’amour, malgré la médiocrité de la vie et la bière tiède. La gueule de bois. Une quête illuminée par le regard de Shane Haddad, comme dans cette arrivée du trio dans une salle de concert, qui ressemble à la boîte de leur première rencontre. « On pénètre dans un couloir aux murs noirs et mats (…). Plus j’avance et plus les stickers se multiplient, du style clito ergo sum, qui a peur du patriarcat, des ACAB de toutes les couleurs, ici les exilés sont les bienvenus, sous les pavés le rock et j’en passe. »

Anne Kiesel

Aimez Gil,
de Shane Haddad,
P.O.L, 370 pages, 21

L’amour selon Gil Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°256 , septembre 2024.
LMDA papier n°256
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