L' Enfance du monde (suivi de) Science-fiction capitaliste
La science-fiction a-t-elle encore une puissance pamphlétaire ? L’a-t-elle d’ailleurs jamais eu ou n’est-elle au fond qu’un avatar de plus de l’imaginaire capitaliste ? Michel Nieva choisit de répondre doublement à ces questions, par la fiction et par l’essai. Héritier d’une tradition argentine incarnée par des auteurs tels qu’Alberto Laiseca et Osvaldo Lamborghini, qui conçoivent le récit comme une machine à délirer, et des auteurs nord-américains cyberpunks qui ont poussé la science-fiction et son imaginaire technologique à son paroxysme jusqu’à frôler la parodie, il propose avec L’Enfance du monde un roman dystopique où l’excès, l’humour et le grotesque lui permettent de redonner à ce genre trop prévisible sa capacité perturbatrice initiale.
Dans La Science-fiction capitaliste, il prolonge cet élan à travers une réflexion documentée sur les liens incestueux entre littérature d’anticipation et gourous de la Silicon Valley, postulant que les tout-puissants milliardaires à la Elon Musk sont d’une certaine façon les véritables auteurs de la science-fiction actuelle, leur travail ayant été prémâché par les écrivains d’hier, de Verne à Asimov en passant justement par les cyberpunks dont la critique acerbe du capitalisme a fini par être phagocytée par ce même capitalisme, qui a vu dans les inventions cauchemardesques qu’ils prophétisaient le chemin à suivre.
Le roman de Nieva est donc celui du monde qui vient, celui d’une planète surchauffée telle une Cocotte-Minute où la montée des eaux a fait son office en redessinant radicalement la forme de continents devenus pour la plupart inhabitables, réduits à l’état de gruyères éparpillés dans les vastes océans. Contre toute attente, l’Argentine – ou ce qu’il en reste – a su tirer les marrons du feu en ce XXIIe siècle grâce à l’apparition des « Caraïbes pampéennes » : « du jour au lendemain, ce qui n’avait été qu’un désert aride et sans vie aux confins du monde, une région desséchée par des siècles de monoculture intensive de tournesol et de soja, devint la seule voie interocéanique navigable du continent tout entier ». Si ces nouvelles Caraïbes proposent des plages paradisiaques, celles-ci sont « la propriété exclusive de grands hôtels et des maisons de vacances des riches étrangers ». La populace, quant à elle, doit se contenter des plages publiques, sises à côté « d’un horrible dépotoir » où « couvaient toutes sortes d’aberrations ».
Parmi celles-ci, le héros de cette histoire : l’enfant dengue, moitié homme et moitié moustique. Un personnage-virus, un monstre lumpen qui sera l’élément déclencheur du chaos dans ce qui a déjà tous les atours du chaos. Lassé des typiques humiliations que lui vaut sa condition différente, notre enfant dengue découvre avec un émerveillement rageur les capacités létales de la maladie dont il est l’agent, ce qui lui permet de se lancer tous azimuts dans une entreprise de vengeance aussi violente que jouissive. Mais, ce faisant, il contrevient aux intérêts d’un monde de la finance à haute fréquence qui a fait des virus un business lucratif. Sans le vouloir, notre naïve créature volante devient le bras armé de la potentielle destruction d’une société de la cupidité généralisée qui a déjà tout détruit et convertit le désastre en incessante source de profit.
L’auteur fait feu de tout bois avec jubilation : il ne s’agit pas tant de proposer un récit dont les éléments qui le composent seraient originaux (les manières d’envisager notre avenir ont hélas une fâcheuse tendance à l’uniformité à mesure que l’horizon se bouche). Il s’agit de tordre au maximum les tropes de l’hypercapitalisme (il parsème son récit d’une infinité d’acronymes et logos, inventant des entreprises telles que « Ascension Industries and Solutions » ou « Influenza Financial Services »), de l’imaginaire national argentin et de ses hantises (il fait du pays une colonie anglaise pilotée depuis l’Antarctique, où la température a « une agréable moyenne annuelle de 40° »), du rapport entre monde réel et échappatoire virtuelle (qui s’incarne dans le jeu vidéo Chrétiens vs Indiens, où se rejoue la violence coloniale), du mélange de la machine et de l’organique (« le poulpetini » et « ses tentacules sinueux et hypnotiques », sorte de sex-toy ultime), de la religion augmentée et, bien sûr, de la figure de l’entrepreneur-démiurge à travers une réincarnation à peine exagérée de Musk.
Puisque le merveilleux scientifique a pris du plomb dans l’aile, Nieva le retourne comme un gant pour mieux mettre à nu l’aporie d’une anticipation ultralibérale qui, après avoir tout réduit en miettes, n’a rien d’autre à offrir que la fuite en avant et l’ingénierie démentielle du pire.
Guillaume Contré
L’Enfance du monde suivi de La Science-fiction capitaliste, de Michel Nieva
Traduit de l’espagnol (Argentine)
par Sébastien Rutés, Christian Bourgois, 292 pages, 22 €

