La Prise du bus et 50 fois l’île du ramier vers Seveso
L’impératif premier, pour raconter efficacement une tragédie, serait-il d’en revenir à la classique règle des trois unités ? Unité de lieu : un bus qui, à Toulouse, conduit la narratrice, devine-t-on, sur son lieu de travail, aller et retour, et traverse donc des espaces divers et hétérogènes, dont l’île du Ramier. Unité de temps : la durée du parcours lui permet, l’oblige même, lorsque la fatigue quotidienne ne prend pas le dessus, à consacrer ce temps à la réflexion, à penser ce qui doit être pensé, même si cela implique pour elle une souffrance. Unité d’action enfin (mais rappelons que les théoriciens parlaient plutôt – et nous verrons combien ici cela sonne juste – d’unité de péril) : le sort fait à ceux qui chez nous, venus d’ailleurs, tentent de trouver une place, que le plus souvent on s’acharne à leur refuser. Mais ce n’est pas tout : certains de ces allers et retours donnent lieu à des poèmes en vers libres, de longueur variable, et d’autres à des blocs de prose serrée, massive, dénuée de ponctuation. Et encore : des inventions lexicales, des trouvailles typographiques viennent alerter notre œil, rendre notre lecture comme gênée, malaisée dans un premier temps, comme pour nous dépayser.
C’est qu’en effet la tâche, voire le devoir que s’est fixé Pascale Cabrolier est de tenter d’approcher la question posée par Judith Butler dans l’épigraphe révélatrice et dénonciatrice : « Y a-t-il des genres de vie qu’on considère déjà comme des non-vies, ou comme partiellement en vie, ou comme déjà mortes et perdues d’avance, avant même toute forme de destruction ou d’abandon ? » Pour nous, citoyens français, il y a « la vie de qui a sa vie » mais pas pour ces personnes – car ce sont encore des personnes – qui « ne sont que dehors », qui « n’ont pas de dedans » – et pourtant « ce n’est pas parce qu’elles manquent de for intérieur ». Recherche d’abris de fortune, de chambres minuscules en foyer ou chez des marchands de sommeil, quelques mètres carrés pour une mère seule avec ses nombreux enfants… Journées vides, errances, dans l’attente de la sortie des enfants qui eux, au moins, sont à l’école… Démarches sans fin, toujours recommencées, à « l’apréfecture », tracas divers avec « l’apolice » de « l’afrance » – (sic) bien sûr car le préfixe privatif tente ici de dire comment le réel est inversé, voire barré, comme si toutes les valeurs « dupaysditsûr » qui est censé être le nôtre avaient été raturées. La stigmatisation, naguère, prenait la forme visible d’une étoile jaune cousue sur le manteau, aujourd’hui, plus discrète, elle consiste en une accumulation de sigles qui peuvent nous sembler mystérieux mais composent le réseau et le rets, piège, impasse, de leurs vies : « ces mots fermés durs compliqués pas toujours mais très souvent féroces comme oqtf paf cra ofii ofpra omi cao cada (…) »
On devine que la narratrice, l’auteure, effectue auprès de ces personnes des tâches qu’elle ne précise pas, leur rend des services, soutien bénévole, engagée sans doute dans quelque(s) association(s). Elle s’en tient ici à la position de celle qui, après avoir observé, tente de décrire au plus juste : c’est à partir de « carnets remplis depuis plus de 10 ans » qu’elle compose ce livre. Mais l’objectivité recherchée, à laquelle concourt souvent l’aspect quasi documentaire de certains passages, n’empêche pas l’émotion de sourdre, d’autant plus vive qu’elle est contenue. Si le premier mot du premier vers du premier poème est le néologisme « j’effroi », la dernière page, elle, énumère, en hommage douloureux, les prénoms de dizaines d’enfants « qui vivent dans la peur », « qui ont peur que leurs parents soient déportés », car « c’est ça la réalité denotrebeaupaysl’afrance ».
Thierry Cecille
La Prise du bus et 50 fois l’île du ramier vers seveso, de Pascale Cabrolier
Éditions Isabelle Sauvage, 120 pages, 22 €

