La Mort dans tous ses états. Modernité et esthétique des danses macabres, 1785-1966
Successivement libraire et éditeur, Vincent Wackenheim professe depuis longtemps un penchant pour le livre et sa fabrication. Depuis quelques années, il a également pris la plume et nous a indifféremment entretenus avec plusieurs livres publiés au Dilettante ou à l’Atelier contemporain, d’animaux, d’une greffe du foie, de l’année 1884 – servie en tranche événementielle –, du peintre Martin Drölling, des mémoires du journaliste Marcel Sauvage (1895-1988), créateur avec Florent Fels de la revue moderniste Action (1920-1922, reprint J.-M. Place, 1999), et de J. K. Sattler, fameux « esprit agité », auteur d’une danse macabre (J. K. Sattler ou La tentation de l’os, L’Atelier contemporain, 2016) et point de départ de l’énorme volume rassemblant cent quatre danses macabres imprimées publiées de 1785 à 1966… Cela fait du macchabée…
Jaillie du Moyen Âge, la danse macabre connut au XVIIIe siècle un renouvellement lorsque des artistes s’emparèrent du genre en le dénudant, si l’on ose dire, de son discours religieux. Virent le jour des séries d’illustrations formidablement fortes satirisant dans le cadre des soubresauts sociaux et politiques ou de la simple évolution des mœurs la vie sociale, trouant les limites du fantastique, déchirant la raison par le burlesque. Retour sur un registre garanti sans graisse.
Vincent Wackenheim, comment expliquez-vous que le goût de la danse macabre perdure ?
Les Danses des morts au Moyen Âge illustrent la condition humaine qui, à défaut de la vivre sur Terre, veut croire en l’égalité des hommes dans l’au-delà. Naît ainsi une forme graphique et narrative qui représente la Mort se saisissant des humains, toutes conditions confondues. Cette forme, qui n’est pas sans humour à l’égard des Puissants et des Possédants, essentielle pour comprendre la société médiévale, très codifiée, perdure plus ou moins consciemment dans nos imaginaires, mais désormais expurgée de toute connotation religieuse. La force des danses macabres fera qu’elles seront revisitées à partir de la fin du XVIIIe siècle, mais en y incluant les éléments de la modernité, facteurs d’accidents, le train, l’automobile, le vélo, les acrobates, le jeu, le suicide, les événements politiques et sociaux, et bien sûr la guerre et l’angoisse nucléaire. Apparaissent ainsi en Allemagne et en France, dans les années 1920, une série de danses macabres expressionnistes, dont la dureté dépasse en intensité celle des danses macabres du Moyen Âge.
Quels sont ses attributs essentiels ? Et que représentent-ils ?
La particularité des danses macabres modernes est de donner à la Mort l’apparence des vivants, faisant ainsi disparaître les traditionnels attributs, faux et flèches. La Mort ne vient plus chercher le vivant, mais participe à sa vie, pour son plus grand malheur. C’est elle qui désormais conduit le train, poussant au déraillement. Et si La Mort frappait au Moyen Âge de façon égalitaire le Puissant et le Manant, désormais elle punit chacun selon ses comportements, la gloutonnerie, l’avarice, la dépravation, le jeu, la prostitution. La danse macabre devient ainsi en Angleterre au début du XIXe siècle (Rowlandson, Hull, Van Assen) ou en France dans les années 1890 un fort instrument de critique sociale, dans L’Assiette au Beurre notamment.
Graphiquement, quelles sont les caractéristiques des danses macabres les plus modernes ?
Les danses macabres qu’on peut qualifier de modernes usent tout à la fois du dessin, de la gravure sur cuivre, de la lithographie, de la gravure sur bois et sur lino, pour suivre les mouvements artistiques du temps, romantisme, Art nouveau, Art déco, expressionnisme, surréalisme… De grands noms de l’histoire de l’art n’ont pas hésité à s’y frotter, ainsi Klinger, Dyl, Kubin, Masereel, Besnard, à côté d’illustrateurs et de caricaturistes, tels Jossot, Iribe, Hermann-Paul.
Face à la profusion de représentations de la mort dans la presse et les œuvres d’art, quelles ont été vos critères de choix ?
J’ai choisi comme ligne de conduite de ne représenter dans ce livre que des danses macabres qui ont été publiées, et qui se composent d’une suite d’images, dans la tradition donc de celle de Holbein, parue à Lyon en 1538.
Quelle est la danse macabre qui a votre préférence ?
Ma préférence, toute subjective, va pour celle de Lucien Laforge étonnant dessinateur et coloriste, féroce antimilitariste, qui connut une période de grande activité dans les années 20, en collaborant notamment aux débuts en 1916 du Canard enchaîné, plus tard en 1922 à La Charrette charrie, tout en dessinant de très belles planches illustrant des livres pour enfants, dont les Contes de Perrault, qui paraîtront aux éditions de la Sirène en 1920. Sa danse macabre qu’il dédie à Holbein, parue en 1922, forte de vingt dessins au trait, est tout à la fois affective et mordante, socialement engagée et cruelle, reprenant le personnage du fou et de l’idiot, de la prostituée et de l’homme riche. Lucien Laforge a ainsi parfaitement réussi l’exercice, ce qu’il revendique, de se placer dans la mouvance de l’histoire graphique des danses macabres, tout en l’accommodant à son temps, au sortir de la guerre de 14.
Propos recueillis par Éric Dussert
La Mort dans tous ses états. Modernité et esthétique
des danses macabres, 1785-1966, de Vincent Wackenheim
L’Atelier contemporain, 944 pages, 39 €

