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Conte à rebours
Lmda N°272 Après sa relecture décapante du Petit Chaperon Rouge dans De grandes dents (2024), Lucile Novat s’essaie à la fiction avec un conte très actuel sur un pensionnat de jeunes filles à Saint-Denis. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? L’une des répliques les plus entêtantes de conte hante le titre du premier roman de Lucile Novat. Il faudra du temps aux lecteurs pour apprécier toute la teneur et l’ironie de cette référence à La Barbe-Bleue, se retourner sur ce qu’ils ont lu, ou imaginer au contraire ce qui est encore devant eux. C’est que Voir venir est un roman à l’écriture vive...
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Domaine étranger Fake clown En racontant l’irrésistible ascension de Trump, l’Italien Stefano Massini passe l’Amérique capitaliste au scanner de sa prose incisive. Et pose un diagnostic implacable. On est mal barré. Avec Donald, Stefano Massini reprend le dispositif mis en place pour Les Frères Lehman : une longue laisse de mots déroule un texte tout en verticalité rappelant ainsi graphiquement le symbole même de Trump et du capitalisme américain : la tour qui porte le nom du milliardaire. On se souvient que Les Frères Lehman avait obtenu le prix Médicis de l’essai 2018. Une distinction méritée mais étonnante, le livre, écrit pour le théâtre,...
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Domaine français Techno, boulot, dodo La primo-romancière Sarah Orokieta raconte l’ordinaire d’une vie d’homme aujourd’hui, pour qui tout devient aventure. L’éditeur ne nous dit pas grand-chose de l’autrice, Sarah Orokieta – elle est née en 1977, vit dans le canton du Valais, en Suisse. Sur son compte Insta, elle se présente comme « autodidacte, écrivaine, plasticienne ». Passons vite sur les éléments biographiques pour dire d’emblée tout le bien que l’on pense de ce premier roman particulièrement réussi dans le genre que l’on pourrait appeler mine de rien. Car sans en avoir l’air, cette quadra...
Chronique
En grande surface
En grande surface
par Pierre Mondot
Nature peinture
Controns la grisaille par une escapade à Marseille, avec La Bonne Mère, premier roman de Mathilda Di Matteo. Clara, jeune prof à Sciences Po en phase de gentrification, se détache de son ascendante, Véro, « seins énormes » et manières de cagole. La présentation du fiancé, Raphaël, fils de ministre, crée un choc des cultures. Garamond vs Comic Sans : « Je l’appelle le girafon (…) À croire qu’il est en safari partout (…) ». Un mail de la revue, service Qualité, interrompt notre élan : l’examen des data de la page 52 souligne une nette disparité de traitement, avec davantage d’auteures que...
Le Matricule des Anges n°268

un auteur
Maurice Pons
Chronique
Traduction
Traduction
Christophe Mileschi & Martin Rueff
Works, de Vitaliano Trevisan
Christophe – Quand je traduis je m’absente. Me laisse traverser par la parole de l’autre, à qui je cède ma voix et ma langue française. J’ai un peu brûlé les planches : souvent j’ai cru sentir une proximité profonde entre ce qu’il advient de moi traduisant et ce qui arrive à l’acteur·ice incarnant quelqu’un·e qu’iel n’est pas. Qu’on traduise ou joue un rôle, les pièces dont on est formé se réagencent au service d’une interprétation. On objectera que l’acteur·ice fait ça surtout avec son corps, là où la traducteur·ice ne s’engage pas physiquement dans sa traduction. Ce serait scinder...
Le Matricule des Anges n°269
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Domaine étranger Histoires d'une oppression En neuf nouvelles, les femmes auxquelles Camila Sosa Villada donne vie manient la dérision, l’humour et la vengeance comme personne. Dès la première page, la nouvelle doit déjà vous avoir brisé le cœur », résume Camila Sosa Villada dans un entretien. C’est bien le cas des neuf nouvelles qui composent Je suis une idiote de t’aimer, lesquelles, chacune à sa manière, nous embarquent dans leur univers singulier sans nous lâcher. Le recueil brasse les thématiques fondamentales du travail de la romancière argentine (Les Vilaines, 2021 ; Histoire d’une domestication, 2024), à...
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Poésie Une geste diagonalisée Avec Le Poème tangent, Isabelle Garron documente en une sorte de poème parlé les décisions, les gestes, le métier d’artistes femmes. Un livre en forme d’étoilement et d’affirmation de la langue du poème comme témoignage. Autrice de six recueils de poésie et, avec Yves di Manno (qui aura dirigé la collection « Poésie/Flammarion », fondée par Claude Esteban en 1983, jusqu’en 2026 – elle cessera de paraître dès cette année) de l’anthologie critique Un nouveau monde. Poésies en France, 1960-2010 (2017), Isabelle Garron livre avec Le Poème tangent un montage de paroles prélevées à partir de plusieurs entretiens menés sur cinq années avec dix-sept artistes femmes...
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Poches L'amour sauve tout… ou presque Les hommes et les femmes de Richard Ford se cherchent, se trouvent, se manquent. Dix nouvelles du maître, acides. Amultitude of sins », « Péchés innombrables » : une référence à l’Épître de Pierre. Dans la traduction Osty et Trinquet du Nouveau Testament : « Avant tout, ayez les uns pour les autres un ardent amour, parce que l’amour couvre une multitude de péchés ». Les dix nouvelles de Ford parues en 2002, dont aucune ne porte le titre du livre, tournent toutes autour de la question de savoir ce que peut l’amour. Et si ça vaut la peine. Ainsi Nancy...
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Théâtre Branle-bas de combat Quand un projet industriel de grande ampleur divise la population. Une petite ville quelque part en Belgique. Petite ville sans histoires hormis celle d’un riche passé industriel. Comme tous les dimanches, Christian, le bourgmestre, parcourt le marché en serrant des mains : « Bonjour, bonjour, vous allez bien ? » Il est populaire : « Un gros bide, ça inspire confiance. Ça fait terroir. Force tranquille. Ça attire le vote. » Mais la petite ville se meurt, les finances ne sont pas brillantes et l’avenir plus...
Égarés, oubliés
par Éric Dussert
Le baroudeur déçu
Aventurier, lettriste, révolutionnaire et tenancier de bordel, Jean-Louis Brau a dit combien il aimait boire, baiser, lire et fumer. Avec des mots.
On connaît peu de récits aussi voyous, attractifs et échevelés que Le Singe appliqué de Jean-Louis Brau. Peut-être peut-on associer à ce descendant de Blaise Cendrars Les Pue-la-mort de Renzo Bianchini (Balland, 1971), ou, dans une moindre mesure La Morue de Brixton de l’artiste faux-monnayeur T.-S. Bogousslavski (Arléa, 1998). Tous trois ont la démesure et le style qui dénoncent l’Homme libre, celui qui toujours angoisse la société, et en désespère plus encore.
Le portrait que Brau trace de lui-même est celui d’un enfant bien éduqué aux manières brutales, d’un incontrôlable natif de...
Le Matricule des Anges n°133








