-
Les secrets de la tribu
Lmda N°276 D’une manière à la fois simple et – perversement ? – efficace, Anne Godard nous fait pénétrer au cœur d’une famille apparemment privilégiée et sourdement destructrice. On pourrait ici décrire tout d’abord l’agencement, le dispositif, comme l’on dit en art contemporain : le livre (c’est le troisième roman d’Anne Godard) est constitué de deux parties d’ampleur assez égale, la narratrice se limite à l’emploi, alterné et litanique, des pronoms « on » et « nous », elle rapporte, de manière irrégulière, des propos souvent entendus, mais au discours direct sans...
-
Domaine étranger Le sens de la finitude Les avatars de l’intelligence artificielle et de l’immortalité au cœur d’un roman de science-fiction policière, par Rosa Montero. L’horizon de la science-fiction semble balisé par les écrivains américains, entre Philip K. Dick, Robert Silverberg et Dan Simmons. De surcroît, si peu de femmes s’illustrent dans le genre, c’est encore une Américaine, Ursula Le Guin, qui fit figure d’exception. Aussi faut-il remarquer à cet égard l’irruption d’une Madrilène, Rosa Montero (née en 1951), dont l’anticipation s’exerce dans les « États-Unis de la terre », en l’an 2111. Dans la...
-
Domaine français Bon qu'à ça Enclin à penser que l’existence est un châtiment, l’ermite chinonais Jean-Pierre Georges distille des textes nourris à ses lectures, à sa solitude assumée. Avec drôlerie, avec tendresse. Faute de mieux. Les grincheux trouveront probablement que les livres de Jean-Pierre Georges sont un brin déprimants faisant montre ainsi de leur absence totale d’humour. Certes des assertions comme « L’ennui se soigne par le divertissement et le divertissement par le suicide » troublent le consommateur autant par son évidence que par sa brièveté mais cette implacable sentence peut aussi réjouir par sa pureté. Certaines phrases de ce recueil d’aphorismes,...
Chronique
En grande surface
En grande surface
par Pierre Mondot
Force majeure
Crise oblige, on émet le souhait d’un papier sérieux. Une synthèse géopolitique qui éclairerait le lecteur sur les rouages des conflits internationaux. Étayée par un corpus solide, des ouvrages signés Trinquand et Pellistrandi, avec en prime une astuce mnémotechnique pour ne plus confondre chiite, sunnite et stalagmite. Refusé. « Occupe-toi du hit-parade. » Les cavaliers de l’Apocalypse sanglent leurs chevaux, on nous somme de divertir. Soit. On commentera en représailles le numéro un des ventes. Quel qu’il soit.
Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot. Léger coup de chaud. L’image d’un...
Le Matricule des Anges n°272

un auteur
Marc Biancarelli
Chronique
Traduction
Traduction
Annie Bats *
Déclin et fascination de Eva Baltasar
Je n’avais jamais fait cette expérience : traduire une même autrice à mesure qu’elle publie, saisir de mieux en mieux la singularité de chaque livre et les lignes de force de l’ensemble. Je la dois, d’une part, à son éditrice en catalan, Maria Bohigas, du Club Editor, qui, après m’avoir confié la mise en français de Llefre de tu (Ogre de toi), récit du poète majorquin Biel Mesquida, s’est à nouveau tournée vers moi ; d’autre part, aux éditions Verdier, qui publient Eva Baltasar avec une constance rare, s’agissant d’une contemporaine, certes reconnue internationalement, mais demeurant en...
Le Matricule des Anges n°275
-
Domaine étranger Ombre portée Dans un premier roman assez fantomatique, l’écrivaine italo-suisse Anna Ruchat jette le doute sur un père. En 1927, André Gide dans Les Nourritures terrestres eut cette formule cinglante : « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur. » Faut dire qu’il s’en passe des choses dans la cellule familiale, le meilleur comme le pire ! Teresa, 18 ans, dans ses montagnes lombardes aurait, elle, continué à vivre heureuse sous le toit parental. Mais, en ce début des années 1980, la vie y est difficile et...
-
Poésie L'exil et le départ Dissidence politique et lyrisme poétique par le Russe Joseph Brodsky. Si la poésie éclaire le monde, celle du Russe Joseph Brodsky est Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires. En cette vaste anthologie poétique 1961-1996, le prix Nobel de littérature 1987 bouscule un programme tant historique que géographique. Né en 1940 à Saint-Pétersbourg – alors Leningrad – et mort à New York en 1996, il a traversé la fin du stalinisme, puis celle du communisme, quoique la Russie n’ait pas abandonné son tropisme...
-
Histoire littéraire Herbel, la malice du cosmos Une nouvelle traduction remet en circulation les histoires d’almanach de Hebel, classiques en Allemagne, presque inconnues en France. En Allemagne, Johann Peter Hebel (1760-1826) est un classique ; la France n’a pas son équivalent. C’est que l’art de Hebel, insiste Walter Benjamin, est le plus modeste de tous : des « historiettes », moralités, devinettes, longues de quelques lignes à quelques pages, écrites entre 1803 et 1819 pour l’almanach L’Ami de la maison du pays rhénan, vendu par colportage dans le pays de Bade. De son vivant, Hebel ne passe pas inaperçu : Goethe...
-
Théâtre Un enfant pour sauver le monde Zoukhra Yanikova décrit en temps de guerre une société russe menacée de perdre son âme. Zoukhra Yanikova est née au Daghestan, a fait ses études à Moscou et en 2022 s’installe au Monténégro. Pour être plus libre de dire et d’écrire. Car la société russe, fermée, opaque, étouffante, ne laisse pas aux écrivains la possibilité de s’exprimer aussi librement qu’ils ou elles le souhaiteraient. Pourtant Yanikova n’est pas une opposante politique. Elle n’est pas engagée contre le régime de Moscou mais tente, par une fine écriture...
Intemporels
par Didier Garcia
Au bout de l’effort
Dans ce récit anonyme, un jeune homme évoque deux années passées comme manœuvre dans des scieries. Stupéfiant.
On a beau être un fils de bonne famille, beau ne s’être encore jamais abîmé les mains, quand on a raté son baccalauréat et que l’on est un jeune homme de 19 ans, sain de corps et d’esprit, il faut songer à travailler. Quand bien même ce ne serait que pour deux ans, en attendant d’être appelé sous les drapeaux.
Dans cette région boisée située à une quinzaine de kilomètres de la Sologne (François vit aux alentours de Saint-Dyé-sur-Loire, dans le Loir-et-Cher), rien de plus naturel que de se retrouver à trimer dans une scierie. Le voici donc confronté au milieu prolétarien et à un « métier...
Le Matricule des Anges n°144







