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Danse visionnaire
Lmda N°269 D’une lucidité critique, Marie Vieux-Chauvet rend compte des premiers incendies de la révolution haïtienne. Cela commence presque gentiment, alors que « le Port-au-Prince, en liesse, attendait sur les quais l’arrivée d’un nouveau gouverneur ». S’ensuit une description de la foule, tenue à distance par des soldats en armes. S’y côtoient des « mulâtresses » et des « négresses », des « créoles blanches » et des « Européennes », avec beaucoup de coquetteries, de seins à peine voilés par « de légers et...
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Domaine étranger Bruissements fantasmagoriques Le premier volet de la trilogie « Orbitor » de Mircea Cărtărescu est restitué à sa juste place grâce à une nouvelle traduction de Laure Hinckel. Assis dans une mansarde, immobile à l’exception de sa main qui écrit, un homme est enchaîné aux images et récits qu’il produit, souvenirs et histoires, réelles et rêvées, du XXe siècle bucarestois. Jardins de statues, hôpitaux communistes, processions souterraines, tombeaux de cristal et bombardements sont quelques étapes de cette machine fantasmagorique propulsée en 1996, papillon trop longtemps retenu dans sa chrysalide. Il arrive à...
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Domaine français Ars poetica La publication posthume du journal de Daniel Fleury, auteur de deux romans à l’imagination débordante, est une passionnante exploration de l’atelier d’un écrivain secret. Écrire de nos jours de manière ostensiblement “littéraire” est un acte politiquement révolutionnaire », note le 14 mai 2017 Daniel Fleury (1947-2023) dans l’une des entrées du journal qu’il aura tenu avec une fébrile inconstance durant les sept dernières années de sa vie. Il s’y définit comme un « écrivain inexistant » ; un écrivain, du moins, qui aura peu publié : après un premier livre chez Flammarion en 1988, Prospectus, ce n’est qu’en...
Chronique
En grande surface
En grande surface
par Pierre Mondot
Nature peinture
Controns la grisaille par une escapade à Marseille, avec La Bonne Mère, premier roman de Mathilda Di Matteo. Clara, jeune prof à Sciences Po en phase de gentrification, se détache de son ascendante, Véro, « seins énormes » et manières de cagole. La présentation du fiancé, Raphaël, fils de ministre, crée un choc des cultures. Garamond vs Comic Sans : « Je l’appelle le girafon (…) À croire qu’il est en safari partout (…) ». Un mail de la revue, service Qualité, interrompt notre élan : l’examen des data de la page 52 souligne une nette disparité de traitement, avec davantage d’auteures que...
Le Matricule des Anges n°268

un auteur
Georges Perec
Chronique
Traduction
Traduction
David Fauquemberg
L’Arbre de l’homme, de Patrick White
Quand le prix Nobel australien Patrick White (1912-1990) entreprend d’écrire son chef-d’œuvre, en 1950, il rentre d’Angleterre après des études à Cambridge, un début de carrière littéraire ; il a fait la guerre au Moyen-Orient. C’est décidé : il vivra à Dogwoods, sa ferme aux abords de Sydney, travaillera la terre avec son compagnon Manoly Lascaris. Que signifie, au fond, s’installer – dans un lieu, une vie, un amour ? L’Arbre de l’homme ne parle que de ça. À chaque mot de ce texte vibrant, d’une force d’évocation et d’émotion époustouflante, White guette « l’extraordinaire derrière...
Le Matricule des Anges n°268
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Domaine étranger Fractures anglaises Avec Caledonian Road, haletante fresque sociale sur le crépuscule d’un monde corrompu, Andrew O’Hagan interroge la responsabilité individuelle, l’influence de la filiation et les artifices intellectuels. Campbell Flynn a tout pour être heureux. À 52 ans, il est un historien renommé dont la dernière publication, une biographie de Vermeer, a remporté un grand succès. Le couple qu’il forme avec son épouse, une psychothérapeute cousine de la famille royale, est enviable par bien des aspects. Aussi complices qu’au premier jour, tous deux mènent un train de vie luxueux, entre soirées mondaines, sollicitations médiatiques, retraites d’écriture et...
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Poésie Le cri des poupées En des textes à la croisée de l’érotisme et du sacré, Paloma Hermina Hidalgo déconstruit rageusement les liens unissant créatrice et créature, mère et fille, corps et esprit. Avec Paloma Hermina Hidalgo pas de part muette, dérobée, insaisissable. Son écriture, qui procède par vagues, fugues, ruptures d’intensité, ne cesse de bousculer les représentations des différentes façons d’être femme tout en traquant le diabolique. De ce dernier, elle montre la tenaille, la dimension de possession, à commencer par la façon dont il habite l’ogresque amour d’une mère, qui était un volcan de désir et d’imagination,...
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Poches L'amour sauve tout… ou presque Les hommes et les femmes de Richard Ford se cherchent, se trouvent, se manquent. Dix nouvelles du maître, acides. Amultitude of sins », « Péchés innombrables » : une référence à l’Épître de Pierre. Dans la traduction Osty et Trinquet du Nouveau Testament : « Avant tout, ayez les uns pour les autres un ardent amour, parce que l’amour couvre une multitude de péchés ». Les dix nouvelles de Ford parues en 2002, dont aucune ne porte le titre du livre, tournent toutes autour de la question de savoir ce que peut l’amour. Et si ça vaut la peine. Ainsi Nancy...
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Théâtre Au commencement était la banane L’histoire d’une île, d’une famille, d’un combat, par Béatrice Bienville. C’était il y a bien longtemps, Adam et Eve, en croquant la banane sur les conseils du lézard Zandoli, déclenchaient toutes les malédictions que Bondye fera s’abattre sur les pauvres têtes de l’espèce humaine. Plus tard, bien plus tard, une jeune femme, Zoé, se prépare à retourner en Guadeloupe pour assister à l’enterrement de son oncle, Joshua, mort d’un cancer de la prostate. Entre les deux, il y a le chlordécone, un pesticide destiné à...
Égarés, oubliés
par Éric Dussert
Diesel régnant
Des docks de Marseille aux laiteries de Roquefort, Georges Bayle aura assez vécu pour illustrer avec délicatesse la vie des travailleurs. Sans insister.
Si Émile Zola a été le romancier de la thermodynamique et du cheval-vapeur, Georges Bayle aura été, lui, de la génération du moteur diesel. Du gros moteur diesel, celui des camions rutilants qui rugissent durant plusieurs lustres dans les romans et dans les films qui tiennent le haut de l’affiche : Un taxi pour Tobrouk (René Havard, Julliard, 1961, mis en images par Denys de La Patellière, 1961), Le Salaire de la peur (Julliard, 1950, film d’H.-G. Clouzot, 1953), Cent mille dollars au soleil (réal. Henri Verneuil, 1964, du roman de Claude Veillot, Nous n’irons pas en Nigeria, Denoël,...
Le Matricule des Anges n°267








