-
L’œuvre au soir
Lmda N°268 L’ultime volume du Journal de Charles Juliet (1934-2024) composé à partir des fragments laissés à son éditeur rend compte d’un cheminement à l’approche de son terme. Une aventure humaine et une œuvre ouvertes à chacun. La onzième livraison du Journal de Charles Juliet clôt une entreprise littéraire dont la matière, au long des décennies qu’elle accompagne, est indissociable de la vie même de son auteur. Comme témoignage, peut-être, mais avant tout comme recueil du mouvement de cette vie, de son souffle ténu que les mots auront fidèlement restitué, sans jamais rechercher l’effet, la séduction. Le murmure...
-
Domaine étranger Folies et vertiges de la jungle Pour son quinzième roman, le Brésilien Bernardo Carvalho offre un jeu de miroirs luxuriant, ambigu, inquiétant, entre père et fils, fils et amant, dictatures et peuples premiers. Baroque, vous avez dit baroque ? Mais de quel baroque s’agit-il ? De celui qui enserre une réalité, de celui qui la cache ? Ou de celui qui crée pour continuer à vivre une illusion ? Le baroque de Bernardo Carvalho fait surgir d’étranges réalités, tapies derrière des leurres, des miroirs aux alouettes, des faux-semblants. Celui qui se plaît à écrire des éloges débridés à la fiction, fut journaliste, correspondant de la Folha de São Paulo à...
-
Domaine français Les nouveaux âges farouches Après la fin de l’espèce humaine (Le Dernier Monde), Céline Minard livre sa vision du monde d’après, partagé, riche, naturel. Depuis R., son premier roman (Comp’act, 2004), Céline Minard n’a jamais lésiné sur la nouveauté. La nouveauté esthétique s’entend, celle qui réveille la curiosité et offre à son lectorat l’excitation permanente. Changeant de registre, parfois de tonalité, elle a exploré plusieurs pistes, renouvelant systématiquement et son propos et sa langue. Pour la romancière, tout nouveau livre implique une nouvelle langue, donc de nouveaux mots, et, en...
Chronique
En grande surface
En grande surface
par Pierre Mondot
Un beauf idéal
Mis sous pression par les progrès de l’intelligence artificielle, le chroniqueur se trouve contraint d’affiner ses enquêtes : en plus de Tout le monde aime Clara, il dépose au fond du chariot deux autres volumes de l’étagère Foenkinos, Le Potentiel érotique de ma femme (2004) et La Délicatesse (2009). Commence par le plus ancien. Le titre, original et intrigant il y a vingt ans, semble suspect aujourd’hui. Davantage encore, depuis l’affaire Mazan. Pourtant rien à voir, il s’agit d’un récit loufoque (funky ?) et joyeusement digressif, dont le personnage principal, Hector Balanchine,...
Le Matricule des Anges n°262

un auteur
Philippe Forest
Chronique
Traduction
Traduction
Marc Audí
Le Temps des cerises et L’Heure violette de Montserrat Roig
Montserrat Roig (1946-1991) est née dans l’Eixample de Barcelone, un quartier cossu et vieillissant aux rues rectilignes bordées de façades aux couleurs passées et aux grandes fenêtres fermées par des volets en bois poussiéreux. Elle y a aussi vécu la plus grande partie de sa vie. À l’ombre des grands platanes, le promeneur passait jadis devant des portails en fer forgé ouverts, apercevait des halls sombres et frais, parfois les concierges qui veillaient sur les immeubles en pierre imposants. Les propriétaires vivaient à l’étage noble, leurs locataires au-dessus. Les premiers jouissaient...
Le Matricule des Anges n°264
-
Domaine étranger Fractures anglaises Avec Caledonian Road, haletante fresque sociale sur le crépuscule d’un monde corrompu, Andrew O’Hagan interroge la responsabilité individuelle, l’influence de la filiation et les artifices intellectuels. Campbell Flynn a tout pour être heureux. À 52 ans, il est un historien renommé dont la dernière publication, une biographie de Vermeer, a remporté un grand succès. Le couple qu’il forme avec son épouse, une psychothérapeute cousine de la famille royale, est enviable par bien des aspects. Aussi complices qu’au premier jour, tous deux mènent un train de vie luxueux, entre soirées mondaines, sollicitations médiatiques, retraites d’écriture et...
-
Les Harmoniques originels
Poésie Une pure présence sauvage Qu’il évoque des paysages qui disent « l’inépuisable force irrévélée » de la poésie, ou qu’il s’interroge sur la présence du sentiment poétique en l’homme et en dehors de lui, c’est leur part irréductible de mystère que cherche à capter Pierre Cendors. S’il aime les lieux élémentaires, les lieux où l’on est loin de toute présence humaine, c’est que Pierre Cendors a fait de la grande solitude une condition et un état spirituel indispensables à la rencontre de la poésie en tant que présence sauvage. En quête de ce qu’il appelle les harmoniques originels, il a passé un mois entier, en solitaire et en immersion, dans des lieux abrupts et chaotiques situés sur la côte atlantique de l’Irlande,...
-
Poches Harlem, c'est coton Le septième opus du « Cycle de Harlem » de Chester Himes (1909-1984), une fable féroce et burlesque, mais aussi politique. En matière de violence et de révolte, Chester Himes s’y connaît pour avoir purgé sept ans de travaux forcés en Ohio pour un vol de bijoux. C’est là qu’il lit Hammett, ébloui. Il avait 17 ans quand la porte du pénitencier s’est refermée, dira dans son autobiographie qu’il y est devenu adulte. Libéré, il écrit. Des romans engagés, qui traitent de la condition noire, de la prison, du racisme. Il rêve de Paris, parvient à se payer la traversée...
-
Théâtre Combattre l'inertie Où il est question de résistance citoyenne et de vouloir que la beauté l’emporte sur la bêtise. Le Poids des fourmis est une pièce pour la jeunesse décapante et déjantée, s’adressant plutôt à public adolescent. C’est une satire féroce de notre immobilisme face à l’éco-anxiété des jeunes. La majorité des personnages, particulièrement les adultes, sont crus et sans filtre, blasés ou frileux, dépassés par les événements ou avides de pouvoir et toujours incompétents. Le ton est donné dès le début avec le directeur de l’école : « Bonjour....
Intemporels
par Didier Garcia
Au-delà du silence
Dans Mon grain de sable, Luciano Bolis réalise une description clinique de sa résistance contre les fascistes italiens. Un témoignage poignant.
Il y a les livres qui naissent de l’imagination de leur auteur, et il y a ceux qui sont dictés par des circonstances ou des expériences exceptionnelles. Ces derniers, souvent le fait d’hom- mes ou de femmes qui ne sont pas des écrivains de métier, rappellent à leur manière que la réalité dépasse parfois la fiction. Écrit à chaud, en une semaine, d’un seul jet, et publié dans la foulée (en 1946), sur les conseils de Natalia Ginzburg et de Cesare Pavese, Mon grain de sable est de ces livres que la Seconde Guerre mondiale a engendrés.
En février 1945, Luciano Bolis (1918-1993) est âgé de 26...
Le Matricule des Anges n°218







