La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Quartier libre Ceux qui aiment prennent le train

février 2017 | Le Matricule des Anges n°180 | par Xavier Person

Comment dire ? Il arrive qu’un roman ne soit plus un roman. C’est rare mais cela arrive. Par l’accentuation d’un rythme, quand un rythme s’impose, un tant soit peu, le poème pour un peu prend le pas sur le roman, il n’y a rien à dire, cela ne veut plus rien dire, plus rien à interpréter, on y est, on est là, on veut juste dire cela. « Il faut dire et penser que ce qui est est et ce qui n’est pas n’est pas car ce qui existe existe et ce qui n’existe pas n’existe pas.  » On connaît la formule de Parménide. C’est simple et vertigineux. C’est presque rien, c’est précisément qu’il n’y a rien, rien à dire que le fait d’être là parmi ce qui est. On ne lit peut-être que pour cela, pour ce moment où le roman touche à ce point limite, cela fait une sorte de joie idiote. Ce qui est est, le monde est le monde, un ciel est un ciel, une orange est une orange qui est une orange, le ciel est bleu, qui est un ciel et non pas une orange, etc. C’est le syndrome Lord Chandos dans la trop fameuse lettre d’Hofmannsthal. Pour expliquer son impossibilité d’écrire, celui-là décrit ces instants de communion muette avec les choses, qui ruinent tout effort de nommer, de parler ou de juger : « En de tels instants, une créature sans valeur, un chien, un rat, un insecte, un pommier rabougri, un chemin de terre tortueux escaladant la colline, un caillou couvert de mousse comptent pour moi davantage que n’a jamais fait l’amante la plus belle, la plus prodigue de la plus heureuse de mes nuits. Ces créatures muettes et parfois inanimées s’élancent vers moi avec un amour si entier, si présent, que mon regard comblé ne peut tomber alentour sur aucune surface morte. Tout, tout ce qui est, ce dont je me souviens, tout ce à quoi touchent mes pensées les plus confuses, me semble être quelque chose.  » On pourrait recopier encore longtemps : il n’est plus possible d’écrire à un moment, la mécanique comparative ou métaphorique se grippe, rien à ajouter, juste dire ce qui est, littéralement. N’être plus que le copieur de ce que j’écris, quelque chose comme ça, écrire sans écrire, etc. Le poème moderne contient un « silence central », écrit Alain Badiou dans son introduction à Que pense le poème ? Lequel silence interrompt le vacarme ambiant, menace notre prétention à dire ou penser. À quoi je pense quand je pense à quelque chose, demandait Jean-Luc Godard ? À quoi je pense quand je ne pense à rien, demande le poème.
Comment dire ? Je voulais vous parler ici du beau roman de Dominique Fabre, Les Soirées chez Mathilde. J’aurais aimé dire quelque chose d’un passage de ce roman, mais comment parler de ces instants où l’on ne dit rien ? Alain Badiou le dit, ce à quoi pense le poème se situe à l’endroit d’un certain retrait de la pensée. À propos de Pessoa, il évoque une « localisation du vide ». Le poème selon lui déconcerte la philosophie par son mouvement soustractif, rien ne s’y laisse attraper, nul objet, dans « l’épreuve de son manque  ».
« Quel est le secret ?  », demandait Emmanuel Hocquard à une jeune femme qui portait écrit sur son tee-shirt : « It’s a secret ». Ce à quoi il lui fut répondu : « C’est un secret.  » De même, la poésie d’Alberto Caeiro ne vise qu’à un pur dehors. Hors de toute signification, de toute intériorité, elle veut dire les choses ininterprétables. Que peut dire le philosophe d’un poème qui ne veut rien dire que ce qui est ? On ne sent pas Alain Badiou toujours très à l’aise dans sa tentative de dire le paradoxe de l’ontologie propre à la poésie de cet hétéronyme de Pessoa. Préférerait-il ne rien dire ?
Comment dire ? Vous avez déjà vécu cela. Il arrive parfois qu’on se sente simplement être, vivant simplement parmi les vivants, avec eux, dans un acquiescement, hors de soi. Dans une sorte d’amour pour ce qui est, pour tout ce qui est. Dominique Fabre raconte cela subrepticement. Son narrateur rentre sur Paris à l’aube, dans un train, il regarde par la vitre le paysage à l’extérieur, puis s’en détourne : « Dans la pénombre du wagon, les gens pèsent de tout leur poids d’humanité, si on peut dire. Le jeune homme est un jeune homme, la jeune fille est une jeune fille, le vieux et la vieille peuvent rester là toute une éternité.  » Le réel est une idiotie. La tautologie veut dire qu’on accepte de ne rien dire, elle ne dit que cela, voilà ce que je voulais vous dire à propos de ce roman dont le sous-titre dit tout : « Ceux qui partent ont toujours raison ».

Les Soirées chez Mathilde, de Dominique Fabre
Éditions de l’Olivier, 236 pages, 18,50
À quoi pense le poème ? d’Alain Badiou
Éditions Nous, 177 pages, 20

Ceux qui aiment prennent le train Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°180 , février 2017.
LMDA papier n°180
6.50 €
LMDA PDF n°180
4.00 €