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Quartier libre Comment peut-on s’imaginer ?

octobre 2017 | Le Matricule des Anges n°187 | par Xavier Person

Un soir d’été, dans la cabane du parc du château de la clinique psychiatrique de La Borde où vivait Marie Depussé1, son frère lui demande pourquoi, depuis trois ans, elle continue à travailler sur un livre : « Il fait quarante degrés à l’ombre, l’eau coule sur ton corps, et tu continues à travailler…  » Et elle, l’étonnement de son frère l’émerveille, et voici tout ce qu’elle trouve à répondre : « J’ai accepté de le faire, une fois commencé ça doit continuer, c’est une obstination qui m’habite le corps ; on ne sait pas pourquoi on fait ça.  »
Que sait un auteur de son désir, et le lecteur qu’en devine-t-il ?
Cet été, j’ai rencontré un homme qui ne lisait plus guère. Ou plutôt, m’expliquait-il, il lisait avec une lenteur telle que cela revenait presque à ne plus lire. S’avancer jusqu’au bout de chaque phrase, n’en rien perdre. Il s’y épuisait.
François-Marie, nous l’avons tout de suite repéré, dans ce petit hameau des Cévennes ardéchoises où nous passions nos vacances. Tous les soirs, il se tient dans une minuscule voiture, sa portière laissée ouverte, en haut d’une route, face au paysage splendide, d’une beauté à couper le souffle. Que personne ne verrait s’il n’était pas là. Que fait-il ? Il écoute France Culture qu’il ne capte pas de chez lui. Chez lui ? Une maison minuscule, à peine une maison, coincée entre deux hauts murs. Il n’a pas l’électricité, pas de chauffage en hiver, juste un feu. Et l’eau, il va la chercher à la source pas très loin. Dans ce village, dans ce qui à l’époque était encore un village, avec des habitants encore, il est arrivé en 1973, et depuis n’a plus voulu partir. Ils avaient été quelques-uns à venir alors. Lui avait fait sociologie à Paris et quand il a connu la vie ici, la montagne si belle, la vie avec les bêtes, les moutons et les chèvres, le silence dans la montagne et les gens, il n’a plus voulu repartir, il ne le veut toujours pas. Son obstination à lui, c’est vivre ici, avec rien, mais ici.
Le livre qu’écrivait Marie Depussé dans sa cabane à La Borde était un livre d’entretien avec Jean Oury, son ami, le psychiatre fondateur de cette clinique pas comme les autres. Depuis que j’ai appris la mort de Marie Depussé à la fin de l’été, je n’arrête pas de la lire, pourquoi ? Elle s’autorise tout dans ses phrases et certaines inflexions qu’elle y donne à sa voix font d’intimes déflagrations. Et puis elle a une classe incroyable, une façon si douce d’imposer sa manière franche et brutale de dire les choses, d’une douceur insondable, insolente mais avec une délicatesse infinie, dont on ne revient pas.
À la fin de La Nuit tombe quand elle veut, elle raconte la visite que fait Jean Oury, dans la cabane à La Borde, à son frère mourant. Qu’elle accompagne dans ce livre terrible vers sa mort. On y voit le grand psychiatre, lui qui toute sa vie « s’était plié en deux pour entendre les fous, les seuls qui ne l’emmerdaient pas  », on voit cet homme grand qui baisse la tête pour éviter le toit et saluer celui qui avait choisi sa façon à lui, ce sont ses mots à elle, de foutre sa vie en l’air. Selon l’expression qu’elle emprunte alors à Jean Oury : de « mourir à l’existence  ».
Dieu gît dans les détails raconte la paix qu’elle trouva dans ce château en Sologne. Elle y était arrivée à 20 ans, un jour d’été, et n’en a plus voulu repartir. Qu’est-ce qui, quelque part, nous retient ? « Il y a au-dessus de La Borde, écrit-elle, un ciel de gentillesse, une nébuleuse discrète et un peu floue, qui autorise à vivre, dans le détail, de pauvres vies tordues. » La fin de ce livre merveilleux évoque Félix Guattari, le complice d’Oury, et sa conviction qu’il était possible d’entretenir un dialogue entre la communauté des êtres raisonnables que nous sommes et les délires des plus solitaires. L’écriture de Marie Depussé se nourrit de cela, de ce dialogue impossible et possible, elle marche sur le fil entre raison et déraison, et la bascule de l’un à l’autre se fait si facilement.
Cet été, dans la petite maison que nous louions dans les Cévennes, François-Marie nous rend visite un soir et nous raconte. Avant d’arriver ici, il avait passé un peu de temps à La Borde, comme beaucoup d’intellectuels à l’époque, et bêtement je ne lui ai pas demandé s’il avait connu Marie Depussé. En même temps cela ne me regarde pas. Ce que je peux dire, je peux l’imaginer : le soir, après qu’il a éteint la radio dans sa voiture, il observe dans la nuit ce qui se laisse distinguer dans l’obscurité. Il aime alors entendre le tintement des clochettes qu’un voisin a accrochées à ses moutons. C’est un bruit discret, un peu incertain, et comment oublier la lumière dans sa voix, cette soudaine et enfantine clarté quand il nous fait cet aveu.

1 Les livres de Marie Depussé ont paru chez P.O.L, hormis À quelle heure passe le train…, « Conversations sur la folie avec Jean Oury », chez Calmann-Lévy, et Beckett, corps à corps, chez Hermann.

Comment peut-on s’imaginer ? Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°187 , octobre 2017.
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