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Quartier libre L’adieu à la tristesse

septembre 2017 | Le Matricule des Anges n°186 | par Xavier Person

Àun moment, dans Dora Bruder, Patrick Modiano dit l’impression qu’il a d’être le seul à faire le lien entre le Paris de l’Occupation et celui d’aujourd’hui. Les traces qu’il trouve, les plus infimes, qui d’autre que lui pour les voir ? « Il faut longtemps, écrit-il, pour que resurgisse à la lumière ce qui a été effacé.  » C’est là tout le travail du romancier. De menus indices peuvent nous éclairer sur ce qui s’est passé : c’est une lutte pied à pied contre l’oubli. Des parcelles de mémoire peuvent être sauvées, qui feront nos vies moins aveugles.
À un autre moment, on éprouve avec lui une sensation de vertige. Modiano s’aperçoit que l’adresse du couvent d’où s’est enfui Dora n’est autre que celle du lieu où Cosette et Jean Valjean, dans Les Misérables, avaient trouvé refuge. « Comme beaucoup d’autres avant moi, écrit-il, je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance chez les romanciers.  » Ce mot « don » n’est pas le terme exact cependant, car il renvoie à une notion de supériorité. C’est simplement le fait du métier, ajoute-t-il : l’extrême concentration, cette tension nécessaire à celui qui ne veut pas perdre le fil de son récit, « cette gymnastique cérébrale », cela peut provoquer de fulgurantes intuitions.
Les coïncidences donnent à penser, et à rêver, elles donnent à rêver un sens, à le pressentir. Là où l’amnésie avait tout recouvert, une lueur se fait. Un déclic. Modiano a raison de parler de voyance, tant cela relève de la pensée magique, du tout début de la pensée, de ce qui fait que penser soit possible : assembler des objets et des formes, les comparer, et de leurs ressemblances pressentir une signification. Du hasard qui nous fait être, quelque chose se laisserait attraper ? Un sens se laisserait deviner à ce qui n’en peut pas avoir ? Le roman, un point limite entre l’art de la divination et la paranoïa ?
Dans Taba-Taba, Patrick Deville croise l’histoire et la géographie pour relever les traces de ce qui coïncide dans sa vie. Depuis 1860, selon lui, tout est connecté dans le monde, et son hypermnésie est une chance dont il nous fait bénéficier en explorant l’histoire de sa famille paternelle sur plusieurs générations. Je ne ferai pas ici la critique, ni la description, de ce livre merveilleux, d’autres le feront mieux que moi, je dirai juste ceci : à nous qui ne nous souvenons de rien, ou presque, il nous fait nous avancer dans un peu moins d’obscurité sur nous-mêmes. Cela fait comme une série de flashs : ne cesse de resurgir à la lumière ce qui sinon aurait été effacé.
Vers la fin du livre, le hasard fait se croiser deux Patrick. Alors qu’il attend au passage pour piétons de la rue de Rennes, à hauteur du Vieux-Colombier, Deville reconnaît la voix de Modiano derrière lui, et il le voit qui traverse. Il le suit alors, ce mercredi 20 avril 2016, jusqu’au croisement des rues Saint-Placide et du Cherche-Midi, où il le voit bifurquer vers la rue du Bac.
Des coïncidences nous touchent au-delà du raisonnable. On en relèvera au moins deux, entre Taba-Taba et Dora Bruder. C’est dans la caserne des Tournelles, boulevard Mortier qu’en mai 1941 on emmène le père de Patrick Deville avec ses parents, réfugiés du Nord. C’est aussi là qu’en juillet 1942 fut incarcérée Dora Bruder, avant d’être envoyée à Drancy, puis Auschwitz. Et aussi deux phrases se font écho. Chez Deville, à propos des commandos alliés qui dans la nuit du 28 mars 1942 donnent leur vie pour faire exploser un navire piégé dans la base sous-marine de Saint-Nazaire : « En hommage à ces héros, il nous est à présent interdit d’être triste ou malheureux sinon à quoi bon leur sacrifice.  » Chez Modiano, à propos d’Albert Sciaky, un résistant mort à Dachau en mars 1945 : « D’autres, comme lui, juste avant ma naissance, avaient épuisé toutes les peines, pour nous permettre de n’éprouver que de petits chagrins.  »
Des coïncidences sont de précieux viatiques, et ce 22 août quand je rencontrais Patrick Deville au carrefour des rues Saint-Placide et du Cherche-Midi, il me parlait de son fils. Je pensais en l’écoutant à cette scène bouleversante dans Taba-Taba, toute de retenue, d’admiration, entre son père et lui. Je ne vous la raconterai pas, mais qu’un livre atteigne à cela devrait nous dispenser de toute tristesse avant longtemps. Notre conversation continuait et je mesurais la chance qu’ils avaient eue de se croiser, son père, Patrick et son fils, à l’intersection de tout ce qui s’entrelaçait dans leurs vies.

Taba-Taba, de Patrick Deville
Seuil, 430 pages, 20

L’adieu à la tristesse Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°186 , septembre 2017.
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