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La révolution Éloge de la pêche à la mouche

octobre 2003 | Le Matricule des Anges n°47 | par Hubert Haddad

On peut tout nier sauf la négation. Tout pouvoir flirte un jour ou l’autre avec l’usurpation et l’imposture. La société la plus veule, grosse d’archaïsmes et de privilèges, est fatalement vouée au changement radical. Comme le saint, le révolutionnaire est un homme qui a pris la mesure de l’ignominie de sa condition. Que Rousseau fût le précepteur de Robespierre et celui-ci le père de Staline raccommode sans articulation dialectique les Bourbons avec ou sans têtes, au détriment progressif du plus grand nombre. Née du croisement actif de l’infamie et de l’utopie, la révolution serait presque aujourd’hui un rêve de jeune fille chaste. Comment y croire et même en parler sans rouge aux joues, pendant que les machineries disloquées de l’Histoire soumises à l’économie font surgir, telle une chaîne hercynienne, un totalitarisme consensuel né du triomphe industriel à l’issue des vieilles guerres du défunt siècle ? Dans ce contexte, l’incrédulité résulte du peu d’agrément d’avoir les yeux crevés sous les espèces de la vérité. Ce qui n’interdit pas le désir. La réalité est un poème sans titre qu’on ne saurait connaître par cœur.
Nul n’ignore que l’avenir est le passé rêvé des mortels. Et c’est toujours sur le dos des rêveurs que grossit le ventre de la réalité. Être révolutionnaire aujourd’hui consiste à mettre au frais ses vieux os pour la nuit du chaos. Quitte à se désengager en cynique de la tragédie naturelle. L’apocalypse n’est-elle pas notre happy birthday quotidien ? Toute mère venant d’accoucher devrait être immédiatement mise aux arrêts pour meurtre avec préméditation. Quant aux géniteurs, qu’on les interpelle pour non assistance à néant en danger. Détruire, certes, ne saurait être un progrès que chez les castors. Et que demeure-t-il de l’œuvre à faire ? Les paroles s’envolent, les écrits fanent. Je suis l’arracheur dedans, le feu né de la pierre et de l’os. Que reste-t-il de la poésie prématurée de l’amour et de « l’avenir de l’homme »…
Ludivine m’embrasse et je ne puis songer
que cette cocotte existe et n’ait point de cocotier
Autre facteur de régression, la misogynie naît de la consternation devant l’identité du désir féminin. Le clitoris peut tout et se cache (à l’opposite du phallus, cet os surnuméraire grâce auquel Ève se fend les côtes). Tout ce qui résiste à l’homme est nuisible, tout ce qui s’oppose à lui est inhumain. Et ne nous parlez plus de cultes et de dogmes, ces contre-expertises de Dieu. Toute conviction est rhumatismale. Une religion : lunette pour vomir sa bile sans salir ses souliers. Au vieil Hugo clamant « Le mal, c’est la matière », Proudhon répondra : « Dieu, c’est le mal. » Moins tranché, nous admettons volontiers deux positions complémentaires face aux mystères : celle d’un Claudel qui fit de la vie éternelle une valeur boursière, un pactole, voire un tope-là ! de maquignon. Celle non moins affectée d’un Beckett : « Mais que foutait Dieu avant la Création ? » disait-il. Avant la Création, Dieu ne foutait rien, il songeait à Beckett. Ni religions donc, ni philosophie sorbonnarde et ministérielle. Dans ce monde d’éteignoirs, si les fous vendaient leurs lumières, il ferait jour à minuit. Faut-il pour autant tout attendre de la démocratie libérale ? Honorer l’argent, c’est avoir un compte. Quand la faiblesse s’éprend d’elle-même au point d’en appeler à la force, la politique est l’art de repousser les révolutions, fût-ce au moyen des guerres.
Le futur et l’avenir partagent leurs territoires comme le jour et la nuit. L’homme de droite assied ses privilèges sur son pessimisme, l’homme de gauche nourrit d’ébriété ses illusions. Par chance, le rêve de la vie, ce bordel dont les tenanciers ne se mêlent que de réalité, laisse aux anges le temps de l’éclair, là où les besogneux se précipitent mollement dans le délié des siècles. La révolution, c’est la réalité au pas de course.
Quitte à tout perdre, parions sur la foudre, sans égards pour les coupe-gorge de l’Histoire, les romans sentimentaux qui puent l’incontinence et l’infirmerie, les biographes, ces ébénistes au service des pompes funèbres, et la gloire, mauvais chronomètre de l’immortalité qui fait aussi usage de thermométrographe à désaimantation adiabatique. On a besoin de paranoïaques, ces utopistes tout terrain. Un grand révolutionnaire, osons l’affirmer, c’est un écrivain en marche avancée. Et la liberté ce « préjugé de bourgeois » comme jargonnait Lénine est la plus fière banderille à son col. Enfin une vraie question : faut-il plus de temps pour sauver l’homme que pour le perdre ? « Chaque anneau de la tradition est forgé par un révolutionnaire » disait le très concret Edgar Varèse. Prévoyants, nous bâtirons les prochaines barricades en forme de pyramides. Quant au poème intégral, il s’écrira dans l’adversité et l’oubli. La justesse du verbe, son harmonie attributive, précède le silence. Puis viendra la musique dans l’anonymat préalable à la disparition.
Rêveurs et missionnaires : demandez du temps au malheur, il sera généreux. Reste la dérision en prime de l’espérance. Mallarmé ne prétendait-il pas que « tout écrivain complet aboutit à un humoriste » ? Une seule chose est sûre : tout humoriste achevé aboutit à un cadavre.

* Écrivain.
> Dernier livre publié :
La Double Conversation d’Al-Mostancir (Fayard)

Éloge de la pêche à la mouche Par Hubert Haddad
Le Matricule des Anges n°47 , octobre 2003.