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Avec la langue Unspeakable

mars 2005 | Le Matricule des Anges n°61 | par Gilles Magniont

D’étranges V.O. se déploient dans le ciel, et il n’y a pas foule pour traduire.

Ces dernières semaines, parmi les mots que l’actualité hisse au faîte des ondes et des conversations, tsunami et shoah ont pris la première place. Rien à voir, apparemment. Le premier, emprunté dans les années soixante au japonais (il y désignerait littéralement une « vague portuaire »), distingue certains bouleversements qui ne sont pas créés par le vent d’avec les plus communs raz de marée. Mais il n’est pas dit que nous ayons tous entonné le chœur tsounamique en ayant pleinement conscience de ces précisions… Le second, popularisé en Europe depuis le film de Claude Lanzmann, et emprunté à l’hébreu (il y désignerait la catastrophe et par voie la destruction, l’anéantissement), répond, à l’origine, au souci de désigner le génocide juif dans sa singularité, et d’éviter les connotations sacrificielles propres à l’holocauste. Mais il n’est pas dit encore que, lors des dernières commémorations, les locuteurs se soient en majorité avisés de cette définition.
Si tsunami ou shoah sont maintenant préférés à d’autres termes voisins, c’est peut-être alors sur le mode de l’impensé. Un impensé qu’une intervention de Jean Baudrillard, dans Libération du 17 février, permettrait de mieux comprendre. À « défaut d’une finalité du Bien désormais introuvable, on va trouver une référence absolue dans le Mal et la finalité du Mal », explique le philosophe, qui développe l’idée selon laquelle nos sociétés ne trouveraient plus leur cohésion que dans cette recherche du Mal absolu. Le tsunami ? Une « merveilleuse opportunité », dixit Condoleezza Rice : c’est-à-dire une infraction, une nouvelle recrue de l’axe du Mal qui va nous permettre de répandre bienheureusement le Bien. Et les grandes commémorations ont elles-mêmes des prolongements pervers. Dans le partage mondial et diffus de la douleur, « l’événement devient de moins en moins réel et historique, de plus en plus irréel (…). La proposition négationniste reflète cet état de choses d’une façon crapuleuse, et absurde, puisqu’elle s’en prend, contre toute évidence, à la réalité historique de la Shoah, alors que le point crucial, c’est le glissement vers le mythe, vers l’obsession mythique du Mal absolu », écrit encore Baudrillard : ainsi nous voilà placés « bien au chaud, tous ensemble, dans un deuil impossible »… Ce glissement, ce confort ne sont-ils pas facilités par le langage ? Dans la prolation généralisée du tsunami et de la shoah, il y a quelque chose qui intrigue, et qui résiste à toute pertinence de la dénomination : comme une complaisance à s’environner de la zone d’ombre d’une langue étrangère. Cette langue n’est pas directement intelligible : quoi qu’on sache en traduire, il reste comme un excédent de sens, une épaisseur mystérieuse sur laquelle la raison ne paraît pas avoir de prise. La forme, ses consonances inusuelles font masse ; le sens se dérobe toujours un peu. Le développement mythique prend ses formes.
Dans la même perspective, on a connu le règne des twin towers, qui s’élevaient parfois plus haut que les tours jumelles. Entre la poire et le fromage : touine taouerse. Comme pour tous ces films dont le titre n’est plus traduit, l’attachement à la V.O. ne signale pas le désir d’être au plus près du sens originel ; bien au contraire, il s’agit de se maintenir sous le joug d’un éclat obscur. Un cran au-dessus, et nous situons l’objet magique hors de toute chronologie : 11 septembre ; et puis même nous enlevons les lettres : 11-09.

Unspeakable Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°61 , mars 2005.
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