La rédaction Gilles Magniont
Articles
Petite apocalypse
Réédition du second roman de Nick Cave, surprenant de maîtrise et d’ambivalence.
« Je suis foutu » songe Bunny Munro avec la lucidité soudaine de ceux qui vont bientôt mourir. » Prolongeant le titre Mort de Bunny Munro, cette entame laisse assez peu de doute sur la suite. C’est une sorte de chemin de croix que dessinent ces trois cents pages accrochées à une pauvre conscience, en quelques jours et trois stations successives : Bunny-la-trique, Bunny-la-tchatche, Bunny-la-clamse. Bunny, c’est à première vue un programme assez simple : derrière le magnétisme du bel homme d’allure dynamique, une fripouille priapique qu’échauffe une serveuse du Pizza Hut aussi bien qu’une...
Chairs détachées
Entre justesses et conventions, Carnes d’Esther Teillard amuse puis ennuie.
Esther Teillard collabore à France Culture et Art Press, et la presse salue unanimement son premier roman cash / coup de poing / mal élevé ; l’éditeur l’annonce comme un « portrait sans concession des inégalités et des violences sexistes », et l’actrice Anna Mouglalis en lit des extraits à Saint-Germain. On en déduit : météo assez stable, sur les terres de la transgression institutionnalisée....
Par où la sortie
Est-il aujourd’hui un dehors du capitalisme et de ses dépressions ? Dans une montagne de proses critiques, Mark Fisher s’emploie à « inventer le futur » : à la gauche du dancefloor, dans le « cœur mythographique de la culture populaire », et dans les parages des travaillistes (mais les bons jours).
Fisher naît en 1968 dans l’est déshérité de l’Angleterre ; une bourse lui permet de suivre des études supérieures, il écrit une thèse de philo sur le cyberpunk, s’inscrit dans la nébuleuse intellectuelle des cultural studies de l’université de Warwick, puis s’éloigne des espaces académiques, donne des cours du soir pour un college de formation continue, cofonde en 2009 la maison d’édition...
« Le cœur gangrené »
Réédition de Wanderer, dont les imperfections n’empêchent pas la grandeur, ce qui vaut aussi pour celui qui s’y raconte, l’acteur malgré lui Sterling Hayden.
1963, bientôt cinquantenaire, il publie Wanderer, An Autobiography. « Wanderer » : celui qui erre, et aussi le nom d’une goélette sur quoi il avait, quatre ans plus tôt, quitté San Francisco pour Tahiti, avec treize adultes et sept enfants, dont quatre des siens dont il avait la garde exclusive. Mais son ex-femme obtient l’injonction défendant de voguer sur un navire « dangereux ». Hayden se...
Cessations progressives
« Les morts font un boucan du diable » dans le dernier polar de Xavier Boissel où, comme un poison, se diffusent nos années 1980.
Avant l’aube (2017) puis Sommeil de cendres (2022) s’attachaient aux méfaits du SAC, l’officine privée du gaullisme ; nous voilà rendus, avec ces Fonds noirs, dans l’antichambre du pouvoir mitterrandien : sur la piste d’un expert-comptable et de son suicide, qui mène Fabien Wouters – « grand échalas de flic nonchalant » au bord de la retraite anticipée – jusqu’au scandale d’État. Soit...
À la pointe – chronique
La rivière insolente qui unit dans son lit
Les cheveux blonds les cheveux gris. On connaît la chanson. Reste que pour les cheveux gris, c’est pas tous les jours chemsex. « Aimer à cinquante ans, est-ce encore possible ? » interroge la quatrième de couverture du nouveau roman de Sarah Chiche, en lice pour le Femina : la question mérite d’être posée et préoccupe d’assez près, on s’en doute, la rédaction du Matricule.
Aimer le bien nommé commence en 1984, au bord du lac Léman : c’est là que deux enfants vont s’aimer, puis être séparés, avant de se retrouver quarante ans plus tard. Dans l’intervalle, Alexis et Margaux auront tout...
Masterclass
Il est temps d’ouvrir les frontières de cette page, scrutée jusqu’aux États-Unis comme on l’a récemment découvert1. Percival Everett en offre l’occasion : universitaire à Los Angeles, prodigue en ateliers d’écriture et conférences, il vient d’obtenir le prix Pulitzer de la fiction pour James, qui ne paraîtra en France qu’à la rentrée. On peut toutefois revenir sur son précédent roman,...
La Surprise du Chef
C’est une parution que nul n’avait vu venir : aux éditions Tallandier, Petite histoire de la tête de veau de Pierre Michon. Une histoire pour le moins inattendue, bien qu’on puisse, on y reviendra, distinguer sa généalogie – mais disons d’abord son contenu, dans les grandes lignes. L’auteur, ainsi qu’il s’en explique dans le prologue, propose une odyssée tout à la fois culinaire, culturelle,...
Médiatocs – chronique
Génération écran plat
Mazarine Pingeot, fille de et future mère, met sa vie en forme.Puis vend sa télé.
Je reste enfermée dans la maison. Ma chienne préfère le sommeil, je ne la comprends pas » : trois propositions, quelques mots très simples, Mazarine effleure le mystère du règne animal. Puis, dans la même page, elle évoque le chat, le cheval, ou encore la grenouille. Mais comme cette dernière rappelle Kermitterand, la future mère a ce cri déchirant : « Peut-être vendrons-nous la télé quand tu arriveras. »
Certains diront qu’il est bien des gens qui se débarrassent de leur télé, mais peu qui la vendent (sauf nécessité extrême), et que Mazarine n’est donc pas très généreuse, un peu petite...
Avec la langue – chronique
Un peu plus près des étoiles
Avec vingt ans d’avance, la troupe Gold avait trouvé la formule de l’art contemporain.
La trentaine détendue fait danser ses enfants au rythme des djembés, les chapelles ruissellent de mises en voix, Mathilde Monnier reprend du rosé : voici venue la saison du spectacle vivant. Mais les joies du live recouvrent le verso non moins solaire des festivals : le Programme, prose dédaignée comme la servante qui n’aurait d’autre rôle que de nous mener à sa maîtresse, la représentation. Or c’est dès les rives du rédactionnel que le désir d’art peut être comblé, en témoignent les deux cents grammes d’Avignon 2008, œuvre en soi dès son premier paragraphe. Valérie Dréville « ne veut pas...
Le patois c’est moi
L’époque a trouvé son mot d’ordre : sous les biloutes, la France !.
Puisque cette œuvre ne montre presque rien du Nord/Pas-de-Calais (sinon quelques briques, deux trois toiles cirées, un bout de littoral), puisqu’en masse les spectateurs en reviennent pourtant remplis comme d’une savoureuse démonstration, rendons-nous à l’évidence du Verbe : c’est la part de dialogue qui fait à elle seule toute la valeur anthropologique de Bienvenue chez les Ch’tis, dont...
Cela pourrait choquer
Quelques nuages de censure, au ciel menaçant des bienséances.
Au début du XXIe siècle : La Nouvelle Star, majesté terrible du jury, et que dire de la salle (prononcer à l’araméenne : pavillon Baal-TÂR), quand c’est au tour du dénommé Ycare, éventuellement de sang cimmérien, de faire ses preuves sur Le Chanteur de Daniel Balavoine. Lio et son tribunal diront parfait, il faut le garder, mais ne souffleront mot d’un alexandrin altéré. Balavoine en son...
Courrier du lecteur – chronique
L'homme qui aimait les livres
Coups d’œil sur « Le Dictionnaire Truffaut », où les romans se font devant et derrière la caméra.
« J’espère que vous garderez longtemps cette gravité du regard et cette façon simple et un peu malheureuse de vous exprimer », écrivait joliment Genet au jeune Truffaut. À parcourir le Dictionnaire, on ne s’éloigne jamais longtemps de la chose littéraire. D’abord, parce que les films sont ici le plus souvent des adaptations, au gré des lectures éclectiques de l’autodidacte : David Goodis pour Tirez sur le pianiste, William Irish pour La Mariée était en noir, Henry James pour La Chambre...
Espèce de Hongrois !
« Tout est pur à ceux qui sont purs » (Saint Paul) : promenade guidée au doux pays de l’Injure.
Bougnoule/ Niakoué/ Raton/ Youpin/ Chinetoque/ Putain/ Maquereau/ Macaque/ Chien » pour ceux que n’aurait pas rassasiés cet Hymne à l’amour de Jacques Dutronc, les éditions 10/18 rééditent les travaux de Robert Edouard, publiés une première fois en 1966. Voilà un tombereau qui en impose, avec plus de huit cents pages découpés en deux volumes, le Dictionnaire des injures venant accompagné de...
Quelques déflagrations
Bang ! dévoile et commente toutes sortes d’images. Il y a les images des bandes dessinées, bien sûr, avec notamment l’interview d’Alan Moore, scénariste britannique assez génial qui donne de très politiques contours aux superhéros de papier (on lui doit entre autres les Watchmen et V pour Vendetta) ; mais aussi les images qui cherchent à échapper au livre et recherchent pour ce de nouveaux...





