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Domaine étranger Bien vivants

octobre 2005 | Le Matricule des Anges n°67 | par Sophie Deltin

Gila Lustiger réinvestit dans « Nous sommes » son nom et sa filiation à travers le portrait et l’histoire de sa famille. Avec pour figure principale son père, juif polonais déporté à 15 ans et rescapé d’Auschwitz.

Chez Gila Lustiger, il y a, à l’impulsion du geste d’écrire, une force muette chevillée au corps l’héritage d’un silence qui depuis son enfance, s’est déposé en elle. Son nouveau roman se présente comme l’affermissement de ce vide innommé, redécouvert un jour d’automne, lorsque furetant dans une librairie parisienne, elle tombe par hasard sur un livre dans lequel son père, l’historien Arno Lustiger, parle de ce qu’il avait toujours tu : son « calvaire » dans les camps de concentration à Auschwitz, d’où il s’est évadé en 1945. Se déclenchent alors le sentiment impérieux de retrouver une mémoire qu’on lui a consciencieusement passé sous silence et « le besoin d’aller voir derrière » une réalité confortable, mais neutre, totalement aseptisée, celle de la bourgeoisie allemande des années 60 dans laquelle elle a grandi. Dans un tel climat, où la honte du passé encombrait autant les victimes que les coupables (c’est la mentalité allemande du Schlussstrich qui consiste à vouloir « tirer un trait » sur le passé), « j’ai toujours pensé que ce qui m’entourait était un manuscrit que je devais déchiffrer » explique la narratrice. En ce sens, Nous sommes se lit comme la tentative de reconstitution d’une étymologie personnelle, car « ce conglomérat qui avait été constitué arbitrairement, ma biographie, ce chaos douteux, il fallait que je l’assume enfin. » Pour cette juive allemande, née à Francfort en 1963 et vivant depuis de nombreuses années en France, l’acte d’écrire est autant lié à la rupture d’un tabou puisqu’il se réalise dans l’idiome du crime (une aberration pour sa mère attachée à l’hébreu « de toutes les fibres de son corps ») qu’à ce mouvement de découverte du droit et du bonheur à une identité plurielle. Un mouvement qui sera donc le contraire du chemin tout tracé d’une mémoire que l’on recueillerait, prête à l’emploi.
Mais comment combler les blancs « quand les dates n’ont aucune valeur et que les données sont trompeuses », comment retrouver les mots informulés du passé ? En procédant à petits pas dans ses souvenirs, en convoquant son œil intérieur, une odeur, un son, une matière… Ainsi, le toucher du papier journal ouvre sur l’évocation du rituel de la lecture du journal par le père dans son vieux fauteuil ; l’hébreu lui rappelle les récits maternels sur la fondation de l’État d’Israël (« une bouillie onctueuse aux accents étrangers dont ma mère nous gavait »)… ; ou encore, la sonorité expressive d’un mot, « Exodus », suffit, tel un précipité de « colère et (d)’espérance messianique », à restituer l’histoire de l’émigration de la tante… L’écriture procède par montage, ou plutôt, par maillage que traduit bien la technique narrative du récit, « troué » dans sa linéarité, au gré des anecdotes, des légendes et des occultations autant de fils que la narratrice s’efforce de dénouer ou de retisser autour de « nœuds ».
Certes, pour se frayer un chemin vers l’enfance, il y a bien aussi ce support que constitue le monde des objets. Mais comme dans L’Inventaire (son premier roman écrit en 1995), où la présence métonymique des choses signalait le manque et la perte des êtres, il est là encore décevant. Non seulement les objets dignes d’intérêt, ceux qui auraient pu laisser « filtrer le murmure de la famille », ont été sauvagement pillés, mais surtout ceux qui entourent l’adolescente n’ont jamais été que ces bibelots, fonctionnels et anonymes, frénétiquement accumulés par une mère soucieuse d’étouffer la mauvaise conscience d’avoir émigré « dans un pays dont on n’osait même pas prononcer le nom, sauf dans des insultes ».
Ne restent alors que des « broutilles » comme ce presse-papiers de cristal, pauvre « relique » d’un monde anéanti, auquel la narratrice aimerait bien « dérobe(r) doucement, prudemment, sans heurts » son histoire : sa grand-mère partie de Pologne jusqu’en Palestine se convertir au sionisme « par amour ». Ou encore cette photo en noir et blanc jaunie, qu’elle découvre, à l’occasion d’un déménagement, comme « un petit butin splendide, de dix centimètres pas plus » et dont il lui faudra tenter de percer le secret…
On comprend ainsi mieux le statut de la fiction dans le récit : celui d’effiler et de préciser l’insaisissable au bord des choses, comme si à force de graviter autour de ce noyau d’ombre que les objets recèlent, on pouvait frôler par moments, intenses mais fugitifs, ces bouts de soi l’émotion qu’on leur a un jour confiée. Car la narratrice nous a avertis : « Je ne singe pas les souvenirs, et les faits sont vides. La seule chose qui m’intéresse, c’est l’émotion. Le reste, c’est du vent ». Assurément, le résultat est à la hauteur de l’ambition. Si le ton est ironique, souvent drôle, il est aussi très tendre, parfois poignant, mais sans fausse pudeur ni apitoiement. À l’évidence, c’est dans l’écriture que Gila Lustiger se sent chez elle, « à la maison ».

Nous sommes
Gila Lustiger
Traduction de l’allemand entièrement révisée
par l’auteur
Stock
288 pages, 19,50

Bien vivants Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°67 , octobre 2005.
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