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Avec la langue Friedrich en Wayfarer

octobre 2005 | Le Matricule des Anges n°67 | par Gilles Magniont

Noms d’accessoires, noms de philosophes : la rentrée culturelle est d’abord onomastique.

C’est une scansion minimale, sur le dernier album d’Alain Souchon. Diesel-Chanel-Cacharel-Van Cleef&Arpels-Hermes-Converse… : le chanteur de variété dévide l’écheveau des noms de marque. Puis interrompt régulièrement son énumération d’un distique allusif : Putain ça penche/On voit le vide à travers les planches. Refrain qui suffit à faire planer un drôle d’air, comme s’il s’agissait, à la manière d’un Breat Easton Ellis, d’ouvrir l’Enfer sous nos groles rutilantes.
Souchon dit s’être borné à feuilleter Elle et son répertoire prenait corps. Évidemment : l’étiquette prolifère à son aise dans un magazine de mode, il n’y a là rien qui puisse surprendre. Mais elle se pose aussi là où on l’attend moins, quand il est question des écrivains par exemple. Dans un Télérama du mois de septembre, la chroniqueuse Marie Colmant règle le compte d’Amélie Nothomb en deux trois gifles. Voilà un « écrivain à chapeaux » aux « postures de tragédienne antique qui vient de redécouvrir l’eau chaude », et qui souffre mal la comparaison avec l’un de ses confrères : « sur ce même plateau de Campus, apparaissait Bayon, polo rouge, lunettes à monture noire, modèle Wayfarer (celle-là mêmes que portaient Kissinger, Malcom X et Buddy Holly), qui en trois phrases laser ponctuées d’un sourire modeste et d’une voix tout à fait normale, sut expliquer et transmettre le sujet, la narration, le système et même les non-dits de son livre ». Laissons de côté certains concepts énigmatiques tels que phrase laser et voix tout à fait normale pour en venir à l’essentiel, à savoir les indications vestimentaires venant précéder le commentaire des propos. À quelle fonction obéissent ces éléments descriptifs ? S’agit-il de disposer favorablement le lecteur de Télérama ? Le polo rouge est-il un indice de l’excellence de l’écrivain (il pourrait, par exemple, suggérer la simplicité de sa mise, et faire ainsi écho avec le sourire modeste placé un peu plus loin) ? Est-ce plutôt l’agencement polo rouge-lunettes à monture noire qui fait sens (dans ce cas, on se gardera d’interpréter le polo isolément) ? D’autant (et ce détail ne saurait être ignoré dans l’exégèse) qu’il s’agit de lunettes modèle Wayfarer. Pour les benêts qui se représentent mal pareille monture, Marie Colmant a la bonne idée d’évoquer un fameux trio d’astigmates : les Wayfarer, c’est celles-là même (et ce soulignement, c’est mignon, sonne comme une génuflexion) que portaient Kissinger, Malcom X et Buddy Holly. On pourrait certes s’inquiéter de ce qui relie ces hommes entre eux (en dehors des lunettes), ou encore s’interroger sur leur valeur d’exemplarité (ah Kissinger). Il n’empêche : les lunettes à montures noires ont écrasé le chapeau de la vilaine sorcière. Rêvons alors de cette époque prochaine où l’on pourra librement s’extasier t’as vu le poète, sa chemise, c’est celle-là même que portait Villepin.
Il y a encore mieux : lorsque la pensée ne se contente plus d’épouser l’estampille, mais qu’elle devient en elle-même estampille. Dans le même numéro (décidément inépuisable) de Télérama, un entretien énamouré avec Jean-Pierre Elkabbach montre la voie. Le nouveau directeur d’Europe 1 annonce la couleur : « sur Europe, on se sent plutôt dans la filiation de Nietzsche ». Nietzsche, Europe 1, Europe 1, Nietzsche, ça danse dans la tête, ça donne envie de se jeter sur la nouvelle grille, ça fait rêver à Michel Field en liquette Zarathoustra. Il eût alors fallu que le président directeur général tricotât un jingle en rapport avec sa pensive filiation. Prenant modèle sur Souchon, il aurait aligné sur un fond de batterie et guitare divers noms de philosophes. Arendt-Schopenhauer-Habermas-Wittgenstein-Sloterdijk… : des patronymes du Nord qui impressionnent expirez fort les H, faites claquer les consonnes, noyez les voyelles dans le mystère et dont on peut s’envelopper comme d’un foulard griffé. Quant au refrain, il suffirait d’une très légère modification : Putain ça pense.

Friedrich en Wayfarer Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°67 , octobre 2005.
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