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Domaine étranger Bogota, année zéro

novembre 2012 | Le Matricule des Anges n°138

Étymologiquement, mosaïque signifie « maison des muses ». Pour qualifier cette succession de tableaux figurant les quarante dernières années de violences sociales et politiques de la Colombie, il faudrait entendre « maison des harpies » ou boîte de Pandore. Le narrateur vit et combine à lui seul, à l’instar d’une version non édulcorée de la série des Martine, toutes les situations. Passant d’un extrême à l’autre sur l’échiquier politique, celui de la morale et de l’existence. Cela pourrait donner Martine chez les syndicalistes ? Chez les voyous, les politiciens corrompus, les narcotrafiquants. Ou encore Martine étudiante. Martine et les béni-oui-oui. Martine fait la guérilla… L’histoire commence par l’assaut d’une maison. Première fusillade, premiers morts : le célèbre bandit Botones, mais aussi des policiers. Parmi eux, le père du héros. Sa mère meurt en couches. Il est élevé par son beau-père qui se suicidera après avoir aidé le politicien local à assurer son élection, bourrant les urnes de la communauté paysanne. La tante prend l’enfant, l’amène à Bogota où il est confronté aux idées communistes et libertaires. Adolescent, il fréquente les petits voyous, dealers, vit de déchirantes histoires d’amour, étudie à la fac où les narcotrafiquants opèrent au nez et à la barbe des autorités. Sa petite amie avec qui il entretient de chastes relations s’engage dans la lutte armée et investit le Palais de la magistrature avec les Farc. Lui se retrouve dans le camp adverse : militaire, il réprime le putsch. Il aura mille vies, fréquentera même une secte bouddhiste. Le récit se termine à Madrid où, réfugié politique, il redécouvrira l’amour et encore la mort. On n’échappe jamais à un pays comme la Colombie !

« On tue la mort pour empêcher la mort de vous tuer ».

Lorsque le héros se tait, d’autres voix s’élèvent et témoignent, constituant une polyphonie ébouriffante, poisseuse, proche du tohu-bohu des origines. Comme si tous les personnages étaient dans l’urgence de dire, en un tsunami verbal qui balaierait tout sur son passage. Pour laver, désinfecter et laisser place à la vie. Une autre vie dans un autre pays…
Cette vie, tous les protagonistes la défendent avec acharnement et sincérité. Tout à leurs causes, leurs valeurs morales, leurs intérêts financiers. Avec tant d’obstination qu’ils ne cessent de se massacrer. Comme s’ils étaient parvenus au degré zéro de la civilisation et que toute tentative d’organiser un vivre-ensemble dans un pays commun devait fatalement être vouée à l’échec. Comme si les lois devaient être détournées, comme si les gouvernements agissaient seulement pour favoriser le dépeçage de la patrie – l’ultra-violence et la barbarie assurant les gestes élémentaires du quotidien, la survie : « Des fois, au petit matin, quand je reviens d’un massacre, je ne me sens pas bien. J’ai des malaises, comme si le monde devenait triste, et je chope un truc, les riches appellent ça une dépression et nous le cafard. C’est ahurissant de se laver d’un sang qui vient d’on ne sait qui, d’un homme, d’un enfant, d’un vieux ou d’une de ces femmes enceintes qu’il faut liquider pour qu’elles arrêtent de pondre des ennemis. C’est dur et, comme le dit le commandant Castro Castano, ça demande du courage, de l’héroïsme. On tue, et les cris des assassins et des victimes se mélangent. On tire en tremblant, car on sait qu’on tue la mort pour empêcher la mort de vous tuer. On se laisse porter, on vise, on touche dans le mille et on est rassuré. »
Pour dénoncer autant d’horreurs, il faut trouver le ton juste, cadrer son sujet tout en le maintenant à une certaine distance. Le picaresque convient à ce genre d’évocation : une chanson de gestes burlesque entre dessin animé, telenovela, documentaire pris sur le vif, film gore artisanal. Chaque personnage semble muni d’une caméra ultra-légère, furetant dans tous les coins pour ramener des images mobiles, incongrues et agressives. La langue d’Alvarez est vénéneuse, épicée, sensuelle. La narration en rafale empêche toute introspection, tout atermoiement. Ce torrent n’est endigué par aucun chapitre, seuls des vers extraits de chansons populaires assurent la transition entre les différents tableaux, ce qui donne l’impression d’assister à un bal macabre. Une musique éraillée fuse des haut-parleurs. C’est la musique du diable, elle ne s’arrête jamais et ses paroles éprises de nostalgie évoquent un âge d’or irrémédiablement perdu. Trente-cinq morts est une fresque hallucinante et vertigineuse.

Dominique Aussenac

35 Morts
Sergio Álvarez
Traduit de l’espagnol (Colombie) par Claude Bleton
Fayard, 446 pages, 22,90

Bogota, année zéro
Le Matricule des Anges n°138 , novembre 2012.
LMDA PDF n°138
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