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Chroniques D’Okinawa à Wakkanai

janvier 2013 | Le Matricule des Anges n°139

Du Japon aux forêts rousses je vous envoie ces dernières lignes car tout bonheur a une fin (pour laisser place au suivant) et je quitterai la villa Kujoyama dans quelques jours. Je ne laisse pas mon studio à l’occupant suivant : la villa ferme en 2013, le temps de travaux et d’une mystérieuse « réflexion » sur l’avenir de sa mission. Prions le dieu que nous voulons pour que cette « réflexion » ne masque pas une fermeture.
Un jour, cela m’a pris brutalement, j’ai voulu voir le bout du Japon. Ou plutôt, les deux bouts. Prenons le bout sud : Okinawa et sa constellation d’îles. Les « DOM-TOM » des Japonais, ce qu’ils appellent les Nansei Shotō, « îles du sud-ouest ». Okinawa est la patrie du karaté, l’Eldorado de diététiciens qui se sont aperçus qu’un homme y avait atteint cent vingt ans et qu’on y mangeait des algues et des herbes de tout poil. C’est le Deep South du Japon, une poignée de billes lancées vers l’Equateur et qui sont retombées près de la ligne du tropique. Est-on encore au Japon ? Tout porte à croire que non : visages plus anguleux et bronzés, plus souriants, nonchalance ouvertement affichée, musique, végétation, accent, vêtements si différents.
Et le climat ! L’île d’Iriomote, mi-novembre, affichait des températures estivales. Sur un vélo emprunté à l’auberge, j’ai longé la côte jusqu’à l’embouchure de l’Urauchi. Les habitants surnomment ce fleuve l’Amazone de l’Orient. Là, ils exagèrent. Mais sur les deux rives la mangrove, avec ses arbres aux racines aériennes comme les tentacules d’un poulpe, évoque des latitudes équatoriales. De même que le restant de la forêt, qui couvre la quasi-totalité de cette sentinelle de l’empire, à quoi, cent trente kilomètres de Taiwan… Iriomote dont je vous parle n’a que trois mille habitants, mais compte bien d’autres habitants. Le habu, serpent à ne caresser sous aucun prétexte, et le yamaneko, un chat sauvage local dont il resterait moins de cent individus. Des panneaux, sur la route du littoral, conseillent aux automobilistes d’éviter d’occire les derniers spécimens.
Quelques jours après cette forêt tropicale j’ai tenté d’apprivoiser une autre jungle, Tokyo-monstre, Tokyo-lumière. Diadème de villages flottants. La veille, j’avais débattu avec Toshiyuki Horie (à lire chez Gallimard, Le Marais des neiges) à Sendai ; à Tokyo, c’était en compagnie de Keiichiro Hirano (chez Piquier, La Dernière Métamorphose), après quoi j’ai déambulé tout un week-end dans la ville-monstre. Yasukuni, sanctuaire shintō où est honorée la mémoire de deux millions de Japonais morts durant les conflits du XXe siècle, est un haut lieu du nationalisme. Je voulais voir ça, par curiosité. Devant le musée de la marine impériale, dont l’interprétation de l’histoire est très contestable, s’élève la statue d’un kamikaze. Un autre monument représente un cheval sans cavalier. Elle est dédiée au million de chevaux tombés au champ d’honneur, de 1900 à 1945. Autre statue, celle dédiée aux pigeons voyageurs qui ont servi pour la patrie, sans doute à leur insu. En quittant Yasukuni, où régulièrement les visites d’hommes politiques provoquent de belles colères panasiatiques, car des criminels de guerre de « classe A », promus « kamis » (déités) à titre posthume, y sont honorés, j’ai vu avancer d’un pas rapide un homme en uniforme de fantassin nippon années 40, un drapeau à la main. C’était une vision étrange, dans la grande allée bordée de ginkgos aux feuilles d’or.
En novembre, à Osaka, c’est la saison du « bunraku », le théâtre de marionnettes, mais attention, rien à voir avec le Guignol des enfants. On est bien plus près du nō et de nos tragédies. La pièce que j’ai vue au Théâtre national Bunraku, Les quarante-sept rônins, a été créée en 1748. C’est l’un des trois chefs-d’œuvre du répertoire du Bunraku. Cinq heures de représentation, engageant vingt-six marionnettistes (trois hommes, cagoulés de noir, pour chaque marionnette), plusieurs récitants et joueurs de shamisen, un instrument traditionnel à trois cordes. Et encore n’avais-je pris un billet que pour la première partie ; la seconde, qui clôt cette tragédie, durait quatre heures. Un fervent du Bunraku peut ainsi s’administrer une journée entière de spectacle. Le Bunraku est l’art d’oublier que le présent existe encore. On consacre cinq ou neuf heures à une représentation, et nul signe d’impatience dans l’assistance. Mais quand vient l’entracte, à la mi-journée, des centaines de spectateurs se dressent et filent au foyer acheter un « bento », une boîte-repas qu’ils reviennent consommer illico dans la salle. Pendant ce temps-là, le nombre de minutes avant la reprise du spectacle s’affiche en cristaux liquides. Un œil sur le décompte, un œil sur le bento, ce petit peuple déjeune à la va-vite puis file aux toilettes avant de regagner la salle quand retentit une sorte de corne de brume.
Bientôt, je monterai à la pointe nord de l’archipel, à Wakkanai où il neige et où gèle la mer d’Okhotsk. Au retour, je m’arrêterai sur l’île de Sado, où vit cet Américain, Charles Jenkins, qui a accepté de me rencontrer ; alors qu’il était en patrouille en 1965 à la frontière intercoréenne, il avait déserté et rejoint le Nord, où il a passé quarante années peu heureuses, à ce que je sais. Pour échapper à la guerre au Vietnam, il n’a pu échapper à quarante ans de stalinisme. Les Nord-Coréens, ne sachant que faire de lui, l’avaient chargé de cours d’anglais pour leurs agents secrets mais arrêtèrent vite les frais en s’apercevant qu’il était en train d’inculquer à une génération entière d’espions l’incompréhensible accent du Texas…
Bientôt janvier et le séjour, donc, va prendre fin. N’en déplaise à ceux qui, pantouflards et franchouillards, se persuadent que l’aventure est au coin de la rue et seulement au coin de leur rue, bref, que le centre du monde se trouve devant leur porte, je dis que j’ai vécu heureux dans le Japon aux forêts rousses, d’Okinawa à Wakkanai. Bonne année !

D’Okinawa à Wakkanai
Le Matricule des Anges n°139 , janvier 2013.
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